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Michel Arnaud (Traducteur)
EAN : 9782070366347
372 pages
Gallimard (05/03/1975)
4.06/5   367 notes
Résumé :
Comme dans Les lunettes d'or et autres histoires de Ferrare, c'est encore de la société provinciale italienne que Giorgio Bassani nous donne, autour d'une énigmatique figure de jeune fille, un tableau minutieux et concret, mais en même temps voilé de brume. Quand le livre s'achève, tout a été dit. Cependant, pour le lecteur comme pour le narrateur, se posent des questions sans réponse, et l'on se rend compte que c'est une visite au royaume des morts que l'on vient ... >Voir plus
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Je viens de réaliser un vieux rêve: relire, en italien cette fois, le Jardin des Finzi-Contini, lu il y a très longtemps, adoré et ….revisité plusieurs fois, par le biais de son adaptation au cinéma par Vittorio de Sica.

J'avais aussi aimé le film et, dans ma mémoire, les pages du livre et les images du film se mêlaient et se prêtaient mutuellement ambiances et couleurs au point que je n'arrivais plus à démêler les unes des autres...

La relecture en VO a tout remis en perspective.

Que le livre est fort, fait de suggestions puissantes, d'ironiques introspections, de non-dits troublants! Toutes choses que le film, essentiellement dévoué à l'image, peine à rendre avec subtilité, quelle que soit par ailleurs sa qualité.

Le récit commence dans une tombe étrusque, visitée, à Cerveterri, par le narrateur, qui accompagne un couple d'amis avec leur enfant, et par une remarque de cette dernière: "Qui sont les plus anciens, papa, les Hébreux ou les Étrusques? " et l'enfant d'ajouter : "Quelle mélancolie! Pourquoi les tombes antiques suscitent-elles moins de mélancolie que les plus récentes? »

La « malinconia » dès lors emporte le narrateur, attendri et troublé par cette remarque d'enfant, dans un long voyage mémoriel.

Dès le début, s'opère un lent mouvement funèbre de repli dans le temps : d'abord la tombe étrusque, et puis le cimetière juif de Ferrare, et, dans ce vieux cimetière, le tombeau baroque et surchargé des Finzi-Contini – presque un cénotaphe pourtant : tous ceux qui auraient dû reposer dans cet aristocratique caveau familial sont partis en fumée dans les camps de la mort.

Funèbre ouverture et funèbre clôture : le récit s'achève sur un double « tombeau »poétique : les vers de Mallarmé, cités par Micol Finzi-Contini : « le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui », qu'elle aime plus que « l'horrible futur » - mais qu'elle place pourtant largement après « il caro, il bel, il pio passato »- « le cher, le beau et le pieux passé ».
Paroles de désespoir et de dépit sur lesquelles, à son tour, pieusement, le narrateur pose les scellés de son récit , comme un dernier baiser d'amour à celle qui n'est plus.

Cette ouverture et cette fermeture, funèbres et musicales, encadrent gravement le récit d'un premier amour vécu à contre-temps entre le narrateur, un très jeune garçon possessif, maladroit et romanesque et Micol Finzi-Contini, une jeune fille libre, vive et extraordinairement lucide.

Lui est un jeune intellectuel féru de littérature, issu d'une bourgeoisie juive assimilée et aisée –son père, avant d'en être exclu, a même adhéré au parti fasciste.
Elle est issue d'une vieille aristocratie juive établie en Italie après l'inquisition espagnole : elle incarne l'indépendance, la modernité, le refus des préjugés étrangement associé au goût et à la pratique des traditions.


Mais bientôt , en Italie, les lois raciales sont promulguées par Mussolini : la fonction publique, l'école, l'état-civil sont réglementés. Et même les clubs de tennis font l'objet d'une pointilleuse discrimination. Réservés aux aryens. Alors, comme s'était généreusement ouverte à ses coreligionnaires ferrarais la synagogue espagnole brillamment restaurée par la famille Finzi-Contini, celle-ci ouvre aussi aux juifs ferrarais exclus du club de tennis les portes de son jardin et les terrains de son tennis privé . Et quand le narrateur se voit refuser de poursuivre ses recherches universitaires, le docteur Ermanno Finzi-Contini lui ouvre aussi sa magnifique bibliothèque, lui permettant de consulter ses inestimables lettres de Carducci…

Fermeture et ouverture, là encore : la société démocratique se ferme, l'aristocratique famille s'ouvre ; l'intégration, l'assimilation se révèle un piège, et les aristocrates qu'on jugeait hautains s'avèrent être les divinités tutélaires d'un paradis qu'on croyait perdu, et qui ne l'est peut-être pas encore…

Dans cet univers entre parenthèse, ce paradis provisoire guetté par la tourmente de l'Histoire, tout prend une intensité extraordinaire : le charme des lumières et celui des saisons - ah, cette première pluie d'automne observée sur le seuil de la remise par les jeunes gens , signe avant-coureur des désillusions sentimentales et des malheurs à venir – le goût de la Skiwasser aux grains de raisin, recette de Micol, le rebond des balles sur le terrain de terre rouge remis à neuf pour accueillir les nouveaux hôtes, les apparitions silencieuses du grand danois Jor, fidèle escort-dog de Micol, les làttimi, ces verres vénitiens dont elle fait la collection, le vieux tumulus aux odeurs de mousse et d'eau croupie, cachette des premières amours enfantines, les murs degli Angeli qui encerclent de leur rempart le fameux Jardin, et , au coeur de celui-ci, la Magna Domus, immense, labyrinthique, une « folie » des siècles précédents dotée de tout le confort moderne.

Dans cet écrin unique, s'exaltent les passions : celle d'Alberto pour la décoration « moderniste », qui masque mal sa solitude et sa probable homosexualité, celle faussement conflictuelle de Malnate, le goï milanais et communiste et de Micol, l'aristocrate intellectuelle et hédoniste, et enfin, bien sûr, celle du narrateur pour la belle Micol dont nous avons déjà parlé - tout prend , dans un tel écrin, un éclat, une profondeur, un mystère particuliers…

Et on comprend aussi pourquoi, dans un univers aussi clos et protégé - mais pour combien de temps encore ?- lever le voile sur les réalités devient insupportable : tout y est en sursis, les gens, les sentiments, les plaisirs.

Il ne faut pas voir Alberto pâlir, s'étioler, et bientôt mourir, il ne faut pas essayer de savoir de qui l'apparition fantomatique de Jor, le chien danois, annonce l'improbable rencontre, dans le grand parc nocturne, ni pourquoi une échelle, derrière la brèche du mur, permet de pénétrer incognito dans le parc en venant de la piste cyclable qui traverse la ville.

Sous peine de briser le charme, l'équilibre délicat qui entretient l'illusion.

Tout est suggéré mais rien n'est dit, la vie paraît incroyablement futile mais elle est si grave au fond…

C'est ce mélange doux-amer, ce refus du pathos et cette vraie nostalgie qui font le ton inimitable de ce roman.

La « pudeur farouche », l'humour discret et distancié du narrateur y sont pour beaucoup : ils font mouche. On sourit de sa gaucherie, de son amour possessif et immature- comme on rit du snobisme de Micol, de sa prononciation si particulière et affectée- mais quand, tout à coup, devant la première pluie d'automne, le narrateur comprend la précarité du bonheur, ou qu'il manifeste, après une nuit éprouvante, sa tendresse pour un père jusqu'alors maintenu à distance , un père qui croyait naïvement qu'on pouvait être « doucement fasciste » et qui lui avoue cette nuit-là que les temps arrivent où il ne pourra plus aider ses enfants à survivre, on est totalement bouleversé.

Ce sont ces petites fêlures dans la grande musique ou ces grandes failles dans la petite chanson de l'insouciance, comme on voudra, qui donnent à ce roman magnifique toute sa profondeur. La phrase, proustienne, pleine de parenthèses et qui baguenaude, comme nonchalante, dans les allées de la mémoire, ne perd jamais de vue son objectif et, tout à coup, vous cueille à l'improviste, et vous pétrifie d'émotion.

Touché, coulé !
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Dès les premières pages, le lecteur ressent l'atmosphère proustienne de ce roman à la fois fiction littéraire mais aussi faite des réminiscences du passé. L'écriture de Georgio Bassani est feutrée, intimiste, finement ciselée de mots choisis, de descriptions liées au paysage comme à l'analys psychologique des personnages. Une écriture de la mémoire à la manière de Marcel Proust ou Ivan Bounine, cette nécessité de coucher sur le papier et d'arrêter le temps par le truchement de la littérature. Michel Arnaud nous offre une très belle traduction de ce roman. J'ai été particulièrement sensible à l'écriture et à l'ambiance du roman. Lorsque j'ai refermé le livre, je me suis sentie orpheline, c'est une sensation que je n'ai pas ressentie depuis fort longtemps. Et puis, il y a la magie de Ferrare que j'ai essayé de me représenter en voguant sur internet. Ce sera pour une prochaine visite, Bassani ne me quittera pas.

Le livre s'ouvre sur la visite de la nécropole étrusque de Cerveteri à une cinquantaine de kilomètres de Rome. La réflexion d'une enfant sur ces tombes va susciter chez le narrateur, Georgio, des souvenirs de sa jeunesse à FERRARE, du cimetière juif où il revoit la tombe hideuse mais monumentale des FINZI-CONTINI, significative de l'importance de la famille.

A cet instant, le fil de la mémoire déroule sous la plume de Georgio les souvenirs de cette période marquée par les lois raciales qui viennent d'être promulguées en Italie. Les FINZI-CONTINI sont de grands propriétaires terriens, issus de la branche de Moisé FINZI CONTINI qui a fait fortune. Quant à Georgio, il fait aussi partie de la communauté juive de Ferrare mais il est issu de la classe moyenne cultivée, les deux familles ne se rencontrent qu'à la synagogue.

Tous ces jeunes gens sont amateurs de tennis et font partie du club de Ferrare. C'est à la suite de la promulgation des lois raciales qu'ils vont se voir exclus du club. Cette ségrégation va donner l'idée à Micol FINZI-CONTINI, la fille du professeur Ermanno et de la signora Olga, d'inviter ces fervents du tennis dans ce magnifique jardin aux essences multiples et variées.
Cette belle propriété de plusieurs hectares entoure la « magna domus », sorte de manoir gothique et qui possède un court de tennis qui ne demande qu'à les accueillir.

De partie de tennis en partie de tennis, d'appel téléphonique en appel téléphonique, Georgio va tomber amoureux de la belle Micol mais hélas, sans espoir de retour.

Ce qui m'a fascinée dans cette fiction littéraire c'est d'imaginer ces jeunes gens jouer au tennis, de les voir vivre, s'amuser, discuter études, politique, flirther, réciter des vers, parler littérature, comme si à l'intérieur de l'enceinte du jardin, rien ne pouvait les atteindre. Bassani fait bien ressentir à son lecteur cet espace ouaté, où le funeste ne pénètre pas ou peu et où cet été là est un été idyllique.

Le chaos règne à l'extérieur et la tragédie n'est pas loin, mais, hormis une réflexion de temps à autre sur les injustices, les humiliations qui rendent la vie de cette communauté difficile à cette période, rien ne vient troubler le calme de la « magna domus ».
Parfois, le lecteur ressent l'angoisse de l'éphémère affleurer. Cette révolte, je l'ai ressentie chez Georgio lorsque celui-ci se fait exclure de la bibliothèque municipale et que le professeur Ermanno lui ouvre la sienne afin qu'il puisse préparer son diplôme. Mais cette discrimination ne s'arrête pas et elle allège le groupe qui se retrouve à quatre joueurs.

Sinon, rien ne vient troubler la « magna domus » et son jardin : c'est un peu à l'image d' un espace sacré, le jardin d'Eden avant la chute. le temps s'écoule et Georgio prend conscience petit à petit que son amour est sans issu mais ses maladresses et son insistance auprès de Micol finira par lasser cette dernière. L'amoureux excessif se verra exclu du Paradis. La chute sera pour lui mais aussi pour le monde qui l'entoure.

« Micol répétait continuellement également à Malnate que son avenir démocratique et social la laissait totalement indifférente, qu'elle abhorrait l'avenir en soi, lui préférant de beaucoup « le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui » et plus encore le passé, le cher, le doux, le charitable passé,
Et comme ce n'était là, je le sais, que des mots, les habituels mots trompeurs et désespérés que seul un véritable baiser eût pu l'empêcher proférer, que justement de ces mots et non d'autres soit scellé ici le peu de chose que le coeur a été capable de se rappeler. »


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C'est pour moi un des plus beaux livres du 20e. siecle italien. Des plus emouvants.

C'est l'histoire d'un amour de jeunesse, timide, balbutiant, irresolu, qui ne peut aboutir et qui n'aboutit pas.
Fin des annees 30, a Ferrare, petite ville a moitie endormie, de jeunes juifs de condition differente se rencontrent chez une famille de patriciens de la communaute, qui leur a ouvert les portes de son "domaine", de ses jardins et de ses courts de tennis, quand les autres portes de la ville leur sont interdites, ou tout simplement fermees. Dans ces jardins l'amour eclot, fleur parfumee mais fleur d'un jour, sans conclusion.

Cette belle histoire d'amour de jeunesse n'est peut-etre que le pretexte choisi par l'auteur pour aller a la recherche du temps passe dans une communaute juive perdue. Pour raconter une facon de vivre, une attitude devant la vie. Pour raconter, dans un style tres doux, presque en sourdine, les comportements face a une catastrophe qui n'est pas tres bien comprise. Les lois raciales enervent, compliquent la vie et finissent par la rendre insupportable? Elles passeront peut-etre. La roue tourne. Les juifs en ont vu d'autres. Il faut essayer de faire avec. C'est de l'aveuglement? L'auteur ne le pense pas. On n'est pas aveugle face a l'inimaginable. On ne peut le voir, ni meme le subodorer. On ne peut se defendre de l'inimaginable. On ne peut lutter contre l'inimaginable. Et l'auteur decrit donc la vie dans l'enceinte de lois raciales discriminatoires. La vie avec ses joies et ses peines, ses espoirs et ses apprehensions. Ou peut eclore un bel amour de jeunesse, a toujours garder en memoire.

Du beau livre de Giorgio Bassani, Vittorio de Sica a fait un beau film, y inserant une fin differente, nous montrant la famille patricienne prete a etre embarquee pour un quelconque Treblaushwitz. Une scene qui marque. Bassani n'a pas souhaite etre tellement explicite, bien qu'il annonce cette fin non racontee en debut du livre, quand le narrateur visite le cimetiere juif de Ferrare.
Et ce narrateur, cest un rescape? Comment a-t-il reussi? Comment certains ont reussi a echapper a l'engrenage broyeur? Ont-ils ete plus clairvoyants, plus astucieux, plus forts, plus chanceux? Je crois que la meilleure reponse a ete donnee par une poetesse (comme souvent, sinon toujours), Wislawa Szymborska (et je me permets de melanger deux traductions differentes):
"Tu as survecu car tu etais le premier.
Tu as survecu car tu etais le dernier.
Car tu etais seul. Car il y avait foule.
Car c'etait a gauche. Car c'etait a droite.
Car tombait la pluie. Car tombait l'ombre.
Car le soleil brillait.
Par bonheur il y avait une foret.
Par bonheur il n'y avait pas d'arbres.
Par bonheur un rail, un crochet, une poutre, un frein,
Un chambranle, un tournant, un millimetre, une seconde.
Par bonheur une paille flottait sur l'eau."

Mais je reviens au jardin des Finzi-Contini. Bassani y a mis du metier, avec du doigte et de l'empathie, et le jardin fleurit, refletant la vie d'une petite communaute juive italienne qui n'est plus, ses matins lumineux et ses soirs sombres, ses beaux jours et ses tempetes, ou dans les mots de l'heroine: son passe, son cher, son doux, son charitable passe.

Un tres beau livre. Un livre qui marque. A lire lentement. A savourer.











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Sous le charme.
Le charme du Jardin des Finzi-Contini, si subtil et mélancolique, avec tout son lot de désirs frustrés, sa douce amertume, ses personnages qui, à la possession des choses, préfèrent le souvenir que l'on a d'elles, «le souvenir en face duquel toute possession ne peut, en soi, apparaître que décevante, banale, insuffisante», vous enveloppe de sa beauté vaporeuse et cependant très profondément ancrée dans un contexte historique, social et politique prégnant.
Le tombeau des Finzi-Contini, dans le cimetière israélite de Ferrare, est énorme, hideux, monumental - mais seul un des membres de la famille que le narrateur a connus y repose. Les autres sont morts déportés en Allemagne - «qui pourrait dire s'ils ont trouvé une sépulture quelconque?»
Alors il se met à raconter ses souvenirs - une sorte de récit-sépulture où ils pourront trouver une place?
Dans la maison isolée des Finzi-Contini, au milieu des moustiques et des grenouilles du canal et des fossés d'écoulement, alors que le régime fasciste se mettait à promulguer des lois antisémites, se sont nouées et dénouées des relations complexes et fortes, pleines du trouble et de la confusion des amours de jeunesse. La brillante Micòl aux cheveux de lin, au regard magnétique, vive, spirituelle, est belle comme un premier chagrin d'amour, comme ces amours mort-nées qui n'en finissent pas de vivre et de mourir dans nos souvenirs.
Rien de tranchant, beaucoup de grâce dans cette cette écriture si fine, si pénétrante dans sa façon de manier le non-dit, l'ambigu, l'humour, tout en se plaçant sous la menace de l'horreur historique à venir.
Le parfum du Jardin des Finzi-Contini, ça vous pénètre subtilement, ça vous imprègne d'une manière intangible, ça reste en vous quand vous avez refermé le livre. Une bien belle lecture.
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Prendre la mesure d'une merveille : en 1962 chez l'éditeur Giulio Einaudi (oeuvrant en la Cité piémontaise de Torino) naissait un drôle de "roman" intitulé "Il Giardino dei Finzi-Contini"... Ce gros bourg tranquille qu'est l'historique Ferrare y était dépeint longuement, amoureusement, en mille détails chatoyants et teintés de la plus grande angoisse comme de la plus grande authenticité... Etrangement dédicacé à une très mystérieuse "Micòl", une large "pastille d'espace-temps" se déploie devant nous en ses deux longues angoissantes années, 1938 et 1939, veille du grand basculement : la gangrène mussoliniste ravageant sournoisement, tout le vivre-ensemble des concitoyens depuis des Lustres... (on croit entendre les dents des rongeurs s'attaquant au coeur de la boiserie qu'on pensait si solide....). Les "Lois raciales" (euphémisme sournois de la "campagne de la race" promulguée dès l'été 1937) gagnaient du terrain dans un assentiment d'apparences... jusqu'à la grande rafle d'un certain automne 1943 (sous cette soi-disant "république" des Salauds , de septembre 1943 à avril 1945)...
Mais voilà : le jeune Giorgio aime Micòl.

Depuis ses douze ans où il l'a vue au sommet du grand mur d'enceinte de la propriété (la "magna domus" et son Jardin d'Eden) de Barchetto del Duca...
Mais le destin est contrariant, comme les amours peuvent l'être... L'amour n'est pas forcément payé de retour et les fées restent inaccessibles et hermétiques aux baisers empressés...

Micòl Finzi-Contini, son frère Alberto, souffrant en silence de sa lymphogranulomatose jusqu'à l'asphyxie finale (on songe à la fin atroce du juriste Franz Kafka), le professor Ermanno , son épouse Olga, la signora Regina, et "les invités" à la propriété comme Bruno Lattes, Adriana Trentini, Giorgio bien sûr... flanqué de son ami (et rival naïvement insoupçonné), le dottore (en droit), Bruno Malnate surnommé "Le Malnate ", communiste clandestin de Milano...
Tous les personnages de cette fresque intimiste sont là...
La religion juive aussi, dépeinte amoureusement en tous ses rituels (vus initialement "à hauteur d'enfants")...
Comment dépeindre les mille sortilèges de ce livre ?

On sait que la blonde Dominique Sanda incarnera avec tant de grâce Micòl Finzi-Contini dans l'excellent film "tardif" de Vittorio DE SICA en 1971 : le réalisateur du "Ladri di biciclette" (1948) "trahira" - selon Bassani, mécontent - avec son habituel brio l'ouvrage-phare du romancier... tout en étant fidèle à "l'esprit" de cette merveilleuse et nostalgique "Chronique des événements amoureux" : se remémorer bien sûr le "Kronika wypadków milosnych" (1974) du polonais Tadeusz KONWICKI, roman d'inspiration autobiographique pareillement nimbé de lumière dorée) : fidélité à la brume du souvenir d'avant septembre 1939...

Michel Arnaud a reproduit ici (quinze années plus tard, en 1964) le miracle de sa traduction cristalline de "Il deserto dei Tartari", ce 3ème roman de Dino BUZZATI écrit en 1939 (publié chez Rizzole dès 1940) et dont on connaît la fabuleuse destinée : cette première traduction française, devenue "canonique" dès 1949 [*] traçait la voie avec brio aux égales qualités esthétiques de traductions ultérieures des deux premiers romans buzzatiens, à savoir "Bàrnabo delle montagne" (publié chez Treves-Treccani-Tumminelli en 1933) et "Il segreto del Bosco Vecchio", chez le même éditeur italien en 1935) dues à Michel Breitman qui paraîtront en France en 1959, soit dix années après ce "Désert" à la belle et mystérieuse destinée planétaire...

Bref, la prose sinueuse du travail de Michel Arnaud sur "Il Giardino dei Finzi-Contini" (rendu en 1964, deux années après la première édition italienne) y est d'une merveilleuse inventivité, d'une fidélité exemplaire à la mélancolie pointilliste du"magnus Opus" bassanien, d'une si rare, merveilleuse puissance d'évocation...

[*] ... "canonique" et intouchable comme nous l'espérons ! Aussi, "prière d'insérer" ici une très humble PRIERE : "Pitié, messieurs les éditeurs feignasses humant toujours "l'air du temps", point de "nouvelles traductions" branchouilles, moins "désuètes" et plus "adaptées" !!! :-)
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Citations et extraits (81) Voir plus Ajouter une citation
Je regardais l’un après l’autre, autour de moi, oncles et cousins, une grande partie desquels, quelques années plus tard, allaient être engloutis par les fours crématoires allemands, et qui n’imaginaient certes pas qu’ils finiraient ainsi, et moi non plus je ne l’imaginais pas, mais, malgré cela, alors déjà, ce soir-là, même en les voyant si insignifiants avec leurs pauvres visages surmontés de leurs petits chapeaux bourgeois ou encadrés de leurs bourgeoises permanentes, même les sachant d’esprit tellement obtus, si incapables d’évaluer la portée réelle du présent et de lire dans le proche avenir, déjà alors ils m’apparaissaient enveloppés dans la même aura de mystérieuse fatalité sculpturale qui les enveloppe maintenant, dans la mémoire.
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Mon pere, engage volontaire pendant la guerre, avait pris sa carte du fascio en 19; moi-meme, j'avais appartenu jusqu'a ces derniers temps au G.U.F. [Gruppo Universitario Fascista]. En somme, nous, nous avions toujours ete des gens tres normaux, et meme banaux dans leur normalite, aussi me semblait-il vraiment absurde que maintenant, de but en blanc, on exigeat justement de nous un comportement exceptionnel. Convoque a la Federation pour s'entendre annoncer qu'il etait expulse du parti; expulse ensuite du Cercle des Commercants comme indesirable; il eut ete vraiment etrange que mon pere, le pauvre, opposat a un tel traitement un visage moins angoisse et eperdu que celui que je lui connaissais. Et mon frere Ernesto, qui, lorsqu'il avait voulu entrer a l'Universite avait du emigrer en France et s'inscrire a l'Ecole polytechnique de Grenoble? Et Fanny, ma soeur, a peine agee de treize ans, contrainte de poursuivre ses etudes secondaires a l'ecole israelite de la via Vignatagliata? Est-ce que d'eux aussi, arraches brusquement a leurs camarades de classe, a leurs amis d'enfance, on attendait par hasard un comportement exceptionnel? N'insistons pas, l'une des formes les plus odieuses de l'antisemitisme etait precisement celle-ci: se plaindre que les Juifs ne soient pas assez comme les autres, et puis, vice versa, apres avoir constate leur assimilation a peu pres totale au milieu environnant, se plaindre de l'oppose: se plaindre qu'ils soient tels que les autres, c'est a dire meme pas un peu differents de la moyenne commune.
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Malheureusement, c'était vrai, avait-il commencé de récapituler, infatigable, le 22 septembre dernier, après le premier communiqué officiel du 9, tous les journaux avaient publié cette circulaire additionnelle du Secrétaire du Parti qui parlait de diverses "mesures pratiques", à notre égard, à l'immédiate application desquelles les fédérations provinciales devraient veiller. A l'avenir, " étant, bien entendu, établies l'interdiction des mariages mixtes et l'exclusion de tous les jeunes gens, reconnus comme appartenant à la race juive, de toutes les écoles d'Etat de n'importe quel ordre ou degré", ainsi que la dispense, pour ceux-ci, de l'obligation "hautement honorifique" du service militaire, nous autres Juifs, ne pourrions plus faire insérer des notices nécrologiques dans les quotidiens, figurer à l'Annuaire du téléphone, avoir des domestiques de race aryenne, ni fréquenter des "cercles récréatifs" de quelque genre que ce soit.
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A travers les vitres, elle voyait, au premier plan, la cime barbue de ses Washingtoniae graciles que la pluie et le vent étaient en train de frapper "indignement" - et qui sait si les soins de Titta et de Bepi, lesquels avaient déjà commencé à emmailloter leurs troncs avec les habituelles chemises de paille hivernales, allaient réussir à les préserver, ces prochains mois, de la mort par le froid qui les menaçait à chaque retour de la mauvaise saison et jusque-là, heureusement, toujours évitée. Puis, plus loin, cachées parfois par des lambeaux de brouillard errants, elle voyait les quatre tours du château, que les averses de pluie avaient rendues noires comme des tisons éteints. Et derrière ces tours, livides à vous faire frémir et, eux aussi, cachés de temps en temps par le brouillard, les marbres lointains de la façade et du campanile de la cathédrale... Oh, ce brouillard ! Elle ne l'aimait pas quand il était comme ça : il la faisait penser à des chiffons sales. Mais, tôt ou tard, la pluie finirait : et alors le brouillard matinal, transpercé par les faibles rayons du soleil, se muait en un je ne sais quoi de précieux, de délicatement opalescent, aux reflets changeants semblables à ceux des "lattimi 1" dont elle avait sa chambre pleine.

1- On appelle lattimi les matières qui ont la couleur du lait.
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Mais oui, mais oui, s'écria-t-elle, et en ce sens que, moi aussi, comme elle, je ne disposais pas de ce goût instinctif pour les choses qui caractérise les gens normaux. Elle le sentait très bien : pour moi, non moins que pour elle, ce qui comptait c'était, plus que la possession des choses, le souvenir qu'on avait d'elles, le souvenir en face duquel toute possession ne peut, en soi, apparaître que décevante, banale, insuffisante. Comme elle me comprenait ! Mon désir que le présent devint tout de suite du passé, pour pouvoir l'aimer et le contempler à mon aise, était aussi le sien exactement pareil. C'était là notre vice : d'avancer avec, toujours, la tête tournée en arrière.
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Si vous avez tendance à chérir les doux souvenirs du passé plutôt que le vivace et bel aujourd'hui, savez-vous qu'il y a un livre pour vous. Qui vous entraine du côté d'un jardin… en Italie…
« le jardin des Finzi-Contini » de Giorgio Bassani, c'est à lire en poche chez Folio.
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