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EAN : 9782070328178
201 pages
Éditeur : Gallimard (11/05/1994)
4.23/5   94 notes
Résumé :
" Un des caractères particuliers du monde moderne, c'est la scission qu'on y remarque entre l'Orient et l'Occident. [...] Il peut y avoir une sorte d'équivalence entre des civilisations de formes très différentes, dès lors qu'elles reposent toutes sur les mêmes principes fondamentaux, dont elles représentent seulement des applications conditionnées par des circonstances variées. Tel est le cas de toutes les civilisations que nous pouvons appeler normales, ou encore ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (8) Voir plus Ajouter une critique
ABEDFranck
  23 septembre 2020
La Crise du monde moderne est un livre de René Guénon paru en 1927. Il s'agit probablement de l'un de ses ouvrages les plus lus et commentés. Guénon reste connu pour ses travaux consacrés - entre autres - à l'ésotérisme et à « l'esprit traditionnel ». Dans cette étude, il propose sa critique du monde occidental qu'il accuse d'être devenu « une civilisation proprement antitraditionnelle ». Lors de sa publication, ce livre eut un grand retentissement. Aujourd'hui, il continue d'être apprécié et de faire couler beaucoup d'encre…

Comme de nombreux penseurs lucides, Guénon regrettait que l'Occident ait placé sa confiance dans la science et la matière. A son époque, il pensait que des voix s'élèveraient sûrement contre le scientisme : « C'est ainsi que la croyance à un progrès indéfini, qui était tenue naguère encore pour une sorte de dogme intangible et indiscutable, n'est plus aussi généralement admise, certains entrevoient plus ou moins vaguement, plus ou moins confusément, que la civilisation occidentale, au lieu d'aller toujours en continuant à se développer dans le même sens, pourrait bien arriver un jour à un point d'arrêt, ou même sombrer entièrement dans quelque cataclysme ».

Guénon est mort au Caire en 1951. Il a donc pris connaissance des événements d'Hiroshima et de Nagasaki. Nul doute qu'il médita sur les terribles conséquences de l'usage de la bombe nucléaire. En revanche, il ne put assister à la Conquête de l'espace, et encore moins à l'émergence des GAFAM. S'il était vivant aujourd'hui, je suis intimement convaincu qu'il n'arriverait pas à cette idée : les Hommes désirent faire marcher arrière ou mettre « un point d'arrêt » à ce mythe du progrès indéfini. Effectivement, ils sont de plus en plus nombreux aujourd'hui à nous vanter les mérites de l'Intelligence Artificielle, à commencer par les responsables de Google, Facebook, Tesla, etc.

Pour quelles raisons l'Occident semble-t-il autant épris par les sciences et les progrès techniques ? Pourquoi Guénon définit-il cet espace civilisation comme « antitraditionnel » ? Laissons-le répondre à ces deux questions : il estime que « les vérités qui étaient autrefois accessibles à tous les hommes sont devenues de plus en plus cachées et difficiles à atteindre ; ceux qui les possèdent sont de moins en moins nombreux, et, si le trésor de la sagesse non-humaine, antérieure à tous les âges, ne peut jamais se perdre, il s'enveloppe de voiles de plus en plus impénétrables qui le dissimulent aux regards et sous lesquels il est extrêmement difficile de le découvrir ». Qui à notre époque peut comprendre et admettre ce discours ?

Dans notre actualité, certaines interrogations conservent toute leur pertinence : l'Occident subira-t-il à court ou moyen terme « quelque cataclysme » pour reprendre l'expression de l'auteur ? Ou ce que nous vivons depuis des années ressemble en fin de compte à ce « cataclysme » annoncé dans les années 1920 par Guénon lui-même ? Il écrit : « Donc, si l'on dit que le monde moderne subit une crise, ce que l'on entend par là le plus habituellement, c'est qu'il est parvenu à un point critique, ou, en d'autres termes, qu'une transformation plus ou moins profonde est imminente, qu'un changement d'orientation devra inévitablement se produire à brève échéance, de gré ou de force, d'une façon plus ou moins brusque, avec ou sans catastrophe ». Force est de constater que l'Occident a décidé d'emprunter cette voie et qu'à ce jour, rien ne semble indiquer un changement de cap.

De fait, nous sommes de moins en moins nombreux à être philosophes. Mais qu'est-ce qu'être philosophe ? Guénon répond à cette question en expliquant que « c'est Pythagore qui employa ce mot en premier ; étymologiquement il ne signifie rien d'autre qu'amour de la sagesse ». Cependant, et je l'ai véritablement constaté lors de mes premiers pas dans le monde intellectuel « une philosophie profane, c'est-à-dire une prétendue sagesse purement humaine, donc d'ordre simplement rationnel, prend la place de la vraie sagesse traditionnelle, supra-rationnelle et non-humaine ».

Ainsi, poursuivant ses réflexions il énonce qu' « on a aussi signalé assez souvent certains traits communs à la décadence antique et à l'époque actuelle ; et, sans vouloir pousser le parallélisme, on doit reconnaître qu'il y a en effet quelques ressemblances assez frappantes ». Au début du siècle dernier, Guénon et bien d'autres intellectuels remarquaient que l'Europe tombait en décadence. Que diraient-ils en 2020, à l'heure où Dieu n'est plus guère qu'un centre d'intérêt parmi d'autres ? Que penseraient-ils des puces que certains s'implantent ? Quelles seraient leurs réactions face au projet d'immortalité mis en avant par différentes firmes multinationales ?

Autre point très intéressant que nous relevons : Guénon n'adopte nullement les vues du discours dominant sur « ce qu'on appelle la Renaissance. Elle fut en réalité, comme nous l'avons déjà dit en d'autres occasions, la mort de beaucoup de choses ; sous prétexte de revenir à la civilisation gréco-romaine, on n'en prit que ce qu'elle avait eu de plus extérieur, parce que cela seul avait pu s'exprimer clairement dans les textes écrits ; et cette restitution incomplète ne pouvait d'ailleurs avoir qu'un caractère fort artificiel, puisqu'il s'agissait de formes, qui, depuis des siècles, avaient cessé de vivre de leur vie véritable ». Il ne faut pas oublier que le terme Renaissance fut fréquemment utilisé par Michelet dans le but de dévaloriser les Temps Féodaux accusés, à tort, d'être une période sombre et obscure.

Dans le but de prolonger son raisonnement, Guénon précise « qu'il n'y a plus désormais que la philosophie et la science profane, c'est-à-dire la négation de la véritable intellectualité, la limitation de la connaissance à l'ordre le plus inférieur, l'étude empirique et analytique de faits qui ne sont rattachés à aucun principe, la dispersion dans une multitude indéfinie de détails insignifiants, l'accumulation d'hypothèses sans fondement, qui se détruisent incessamment les unes les autres… »

Chaque jour, nous voyons que le monde moderne se montre littéralement effrayant. Guénon évoque - rappelons une nouvelle fois que ce livre fut publié avant la Deuxième Guerre mondiale - une idée fondamentale chez lui : « Il suffit de regarder autour de soi pour se convaincre que cet état est bien réellement celui du monde actuel, et pour constater partout cette déchéance profonde que l'Evangile appelle l'abomination de la désolation ». Ainsi, je ne suis guère étonné de lire sous sa plume le propos suivant : « Or il semble bien qu'il n'y ait plus en Occident qu'une seule organisation qui possède un caractère traditionnel, et qui conserve une doctrine susceptible de fournir au travail dont il s'agit une base appropriée : c'est l'Eglise catholique ». Toutefois, le Deuxième Concile du Vatican est passé par là et chaque jour nous mesurons qu' « un mauvais arbre ne peut pas donner de bons fruits ».

Il demeure intéressant qu'un converti au soufisme développe cette idée fondatrice : « Ce serait la réalisation du Catholicisme au sens vrai du mot, qui, étymologiquement, exprime l'idée d'universalité, ce qu'oublient un peu trop ceux qui voudraient n'en faire que la dénomination exclusive d'une forme spéciale et purement occidentale ». Il y a du vrai dans cette analyse. Je ne compte plus le nombre de catholiques français que j'ai rencontrés enfermant ou réduisant le catholicisme à une expression européenne, blanche et latine, en oubliant sa richesse multiple et féconde.

D'une manière générale, je ne peux que le rejoindre dans ses critiques circonstanciées et pertinentes à l'endroit du monde moderne et de la civilisation occidentale. Aucune personne objective ne contestera que les sciences d'aujourd'hui sont terriblement éloignées de l'authentique métaphysique. Raison pour laquelle la loi naturelle se voit attaquée chaque jour. de même, Guénon considère que les mathématiques modernes représentent une bien pâle copie des mathématiques pythagoriciennes.

En revanche, dans le contexte des années 1920 et encore plus aujourd'hui, il me semble que Guénon se soit lourdement trompé en opposant un Occident décadent et un Orient dépositaire de l'esprit traditionnel ou gardien des savoirs traditionnels des sociétés d'antan. Pour appuyer mon propos, il suffit simplement de regarder la décadence réelle des sociétés orientales ou musulmanes constatée depuis plusieurs décennies, si ce n'est même bien plus longtemps. Cependant, il est vrai qu'une société ne reconnaissant aucun principe surnaturel ou supérieur ne peut que conduire à l'abîme. Contre ce monde moderne en crise, il convient naturellement de se révolter ! Ce livre peut y contribuer à condition de pas céder aux sirènes du syncrétisme philosophique et religieux, tentation à laquelle Guénon succomba…



Franck ABED

Lien : http://franckabed.unblog.fr/..
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CaciliaAbahel
  19 octobre 2017
Comme le souligne le jeune essayiste Koya Al' Gaad, voici ce que l'on peut tirer des premiers thèmes abordés dans ce livre : "Nous sommes dans une époque où ce que l'on crée nous survit, au contraire de notre mode de civilisation antérieur basé sur l'éphémère. Nous sommes passés d'informations transmises oralement, qui avaient la possibilité d'être intégrées et retransmises personnellement, à une information gravée, écrite et immuable. Nous sommes passés de constructions, outils et supports d'information faits de matériaux éphémères (bois, tressages, ocres, terres...), à d'autres faits en matériaux qui survivent à plusieurs de nos générations.
Ce qu'il en coûte est de vivre avec des souvenirs, des valeurs, des idéaux qui ne sont pas les nôtres. Avec la grande difficulté d'accéder à notre propre être intérieur, noyés sous la masse d'informations qui tournent depuis des millénaires... nous ne sommes plus au centre de notre existence, mais au centre des vestiges de cette humanité dépassée par ce qu'elle a pu et pourra créer.
Bien que notre civilisation ait fait hiérarchie entre être, le moment présent, et comprendre, l'anticipation, elle est toujours en recherche de cette harmonie. Seulement elle se sert, pour le régler, du même mode de pensée que celui avec lequel elle a créé le problème.
Ainsi, naît une morale qui atteint la qualité d'être de chacun, où aucun n'est réellement libre ou laisse réellement ceux qui l'entourent libres. Nous nous accablons de ce poids des vestiges, plus ou moins personnels.
Un point reste tout de même rassurant: bien que l'humanité patauge encore à trouver le bon équilibre, comme aujourd'hui en faisant utilisation éphémère avec matériaux durables, la balance semble moins tanguer. L'obligation actuelle de stabilité vient se mêler à l'aspiration de plus en plus commune d'un mode de vie humain éveillé, attentif, et qui souhaite élargir sa perception sans pour autant laisser son champ d'action créer disharmonie.
Commençons par être, pour ensuite chercher à comprendre ce que l'on a observé. Non pas ce que l'on a imaginé, parce que l'on n'a pas été."
À vous d'écrire la suite ;) René Guénon, la Crise du Monde Moderne : un bouquin que je conseille vivement.
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MartinServal
  13 mars 2021
Ce qui frappe de prime abord, c'est que ce livre date de 1927 et dresse pourtant le tableau d'un monde qui ressemble à s'y méprendre à celui que nous connaissons en cette année 2021. René Guénon a su analyser de manière si visionnaire les mécanismes de son époque que l'autopsie qu'il fait en est terriblement actuelle : il n'avait pas un mais dix coups d'avance.
L'analyse de René Guénon est éblouissante d'intelligence, très précise et profondément originale, puisqu'il ose opposer au matérialisme et au rationalisme du monde occidentale une philosophie surnaturelle où la pensée suprarationnelle règne au dessus de toutes les autres.
Ce qui est promu par la pensée dominante comme étant le progrès, à savoir l'abandon de la pensée suprarationnelle au profit de la limitation aux sciences rationnelles, et l'abandon de la pensée par groupes ou par classes au profit de l'individualisme et du libéralisme (initialement dénommé humanisme) est dénoncé par Guénon comme une régression totale. L'on prétend se délivrer alors qu'on s'enchaîne, et nos nouvelles chaînes se nomme l'ignorance, l'anti-traditionalisme, le matérialisme.
Il démonte ainsi méthodiquement chacun des dogmes sociaux hérités de l'humanisme de la Renaissance (le matérialisme, l'humanisme, le cartésianisme, le relativisme, le scientisme, le sentimentalisme, la démocratie etc.) et illustre sa théorie en dénichant chaque immixtion du matérialisme dans la société : dans la science avec la limitation à la pensée rationnelle et soumise à l'industrie, dans le travail avec la Division du Travail, dans l'histoire avec le matérialisme historique, dans la société avec le nouvel ordre social uniquement fondé sur la richesse personnelle, etc.
Ce faisant, il s'attaque sans ambages aux modernistes mais aussi aux faux traditionalistes qui croient défendre une tradition et s'opposer aux envahisseurs orientaux alors que le seul envahissement qui existe est celui du monde oriental par le monde occidental, qui contamine la planète entière avec son matérialisme, son soft power, sa destruction brutale de toute ancestralité. Qui pourrait dire que ce diagnostic n'avait pas un siècle d'avance ?
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Laurentius_Nikolaos
  01 février 2017
La porte d'entrée de l'oeuvre de René Guénon, un livre court et simple, qui est une bonne introduction à sa critique des temps modernes. le recueil posthume "Le rêgne de la quantité" l'approfondit.
C'est une vision qui peut choquer, on peut ne pas adhérer (cf doctrine cyclique des 4 âges, la Renaissance est vue comme une décadence etc.) mais le mérite de l'ouvrage est double : d'une part, il permet d'appréhender la vue "traditionnelle", d'autre part, il dénonce dès 1927 les abus de notre modernité (individualisme, materialisme etc.)
Intéressant de lire notamment qu'il mentionne déjà à cette époque le désastre écologique comme conséquence de l'industrialisation et cause potentielle de la disparition de notre civilisation. (cf "Les troubles insoupçonnés [que ces inventions] provoquent dans l'ambiance terrestre.")
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azedidine
  08 août 2018
"Donc, si l'on dit que le monde moderne subit une crise, ce que l'on entend par là le plus habituellement, c'est qu'il est parvenu à un point critique, ou, en d'autres termes, qu'une transformation plus ou moins profonde est imminente, qu'un changement d'orientation devra inévitablement se produire à brève échéance, de gré ou de force, d'une façon plus ou moins brusque, avec ou sans catastrophe."
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Citations et extraits (62) Voir plus Ajouter une citation
enkidu_enkidu_   15 novembre 2017
Les prétendus « bienfaits » de ce qu’on est convenu d’appeler le « progrès », et qu’on pourrait en effet consentir à désigner ainsi si l’on prenait soin de bien spécifier qu’il ne s’agit que d’un progrès tout matériel, ces « bienfaits » tant vantés ne sont-ils pas en grande partie illusoires ? Les hommes de notre époque prétendent par là accroître leur « bien-être » ; nous pensons, pour notre part, que le but qu’ils se proposent ainsi, même s’il était atteint réellement, ne vaut pas qu’on y consacre tant d’efforts ; mais, de plus, il nous semble très contestable qu’il soit atteint. Tout d’abord, il faudrait tenir compte du fait que tous les hommes n’ont pas les mêmes goûts ni les mêmes besoins, qu’il en est encore malgré tout qui voudraient échapper à l’agitation moderne, à la folie de la vitesse, et qui ne le peuvent plus ; osera-t-on soutenir que, pour ceux-là, ce soit un « bienfait » que de leur imposer ce qui est le plus contraire à leur nature ?

On dira que ces hommes sont peu nombreux aujourd’hui, et on se croira autorisé par là à les tenir pour quantité négligeable ; là comme dans le domaine politique, la majorité s’arroge le droit d’écraser les minorités, qui, à ses yeux, ont évidemment tort d’exister, puisque cette existence même va à l’encontre de la manie « égalitaire » de l’uniformité. Mais, si l’on considère l’ensemble de l’humanité au lieu de se borner au monde occidental, la question change d’aspect : la majorité de tout à l’heure ne va-t-elle pas devenir une minorité ? Aussi n’est-ce plus le même argument qu’on fait valoir dans ce cas, et, par une étrange contradiction, c’est au nom de leur « supériorité » que ces « égalitaires » veulent imposer leur civilisation au reste du monde, et qu’ils vont porter le trouble chez des gens qui ne leur demandaient rien ; et, comme cette « supériorité » n’existe qu’au point de vue matériel, il est tout naturel qu’elle s’impose par les moyens les plus brutaux.

Qu’on ne s’y méprenne pas d’ailleurs : si le grand public admet de bonne foi ces prétextes de « civilisation », il en est certains pour qui ce n’est qu’une simple hypocrisie « moraliste », un masque de l’esprit de conquête et des intérêts économiques ; mais quelle singulière époque que celle où tant d’hommes se laissent persuader qu’on fait le bonheur d’un peuple en l’asservissant, en lui enlevant ce qu’il a de plus précieux, c’est-à-dire sa propre civilisation, en l’obligeant à adopter des mœurs et des institutions qui sont faites pour une autre race, et en l’astreignant aux travaux les plus pénibles pour lui faire acquérir des choses qui lui sont de la plus parfaite inutilité ! (pp. 159-160)
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enkidu_enkidu_   15 novembre 2017
Ce à quoi le monde moderne a appliqué toutes ses forces, même quand il a prétendu faire de la science à sa façon, ce n’est en réalité rien d’autre que le développement de l’industrie et du « machinisme » ; et, en voulant ainsi dominer la matière et la ployer à leur usage, les hommes n’ont réussi qu’à s’en faire les esclaves, comme nous le disions au début : non seulement ils ont borné leurs ambitions intellectuelles, s’il est encore permis de se servir de ce mot en pareil cas, à inventer et à construire des machines, mais ils ont fini par devenir véritablement machines eux-mêmes. En effet, la « spécialisation », si vantée par certains sociologues sous le nom de « division du travail », ne s’est pas imposée seulement aux savants, mais aussi aux techniciens et même aux ouvriers, et, pour ces derniers, tout travail intelligent est par là rendu impossible ; bien différents des artisans d’autrefois, ils ne sont plus que les serviteurs des machines, ils font pour ainsi dire corps avec elles ; ils doivent répéter sans cesse, d’une façon toute mécanique, certains mouvements déterminés, toujours les mêmes, et toujours accomplis de la même façon, afin d’éviter la moindre perte de temps ; ainsi le veulent du moins les méthodes américaines qui sont regardées comme représentant le plus haut degré du « progrès ». En effet, il s’agit uniquement de produire le plus possible ; on se soucie peu de la qualité, c’est la quantité seule qui importe ; nous revenons une fois de plus à la même constatation que nous avons déjà faite en d’autres domaines : la civilisation moderne est vraiment ce qu’on peut appeler une civilisation quantitative, ce qui n’est qu’une autre façon de dire qu’elle est une civilisation matérielle.

Si l’on veut se convaincre encore davantage de cette vérité, on n’a qu’à voir le rôle immense que jouent aujourd’hui, dans l’existence des peuples comme dans celle des individus, les éléments d’ordre économique : industrie, commerce, finances, il semble qu’il n’y ait que cela qui compte, ce qui s’accorde avec le fait déjà signalé que la seule distinction sociale qui ait subsisté est celle qui se fonde sur la richesse matérielle. (pp. 152-153)
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jeanlouisrjeanlouisr   14 février 2020
 Cependant, plaçons-nous pour un instant au point de vue de ceux qui mettent leur idéal dans le «bien-être» matériel, et qui, à ce titre, se réjouissent de toutes les améliorations apportées à l’existence par le «progrès » moderne; sont-ils bien sûrs de n’être pas dupes? Est-il vrai que les hommes soient plus heureux aujourd’hui qu’autrefois, parce qu’ils disposent de moyens de communication plus rapides ou d’autres choses de ce genre, parce qu’ils ont une vie plus agitée et plus compliquée ! Il nous semble que c’est tout le contraire: le déséquilibre ne peut être la condition d’un véritable bonheur; d’ailleurs, plus un homme a de besoins, plus il risque de manquer de quelque chose, et par conséquent d’être malheureux; la civilisation moderne vise à multiplier les besoins artificiels, et, comme nous le disions déjà plus haut, elle créera toujours plus de besoins qu’elle n’en pourra satisfaire, car, une fois qu’on s’est engagé dans cette voie, il est bien difficile de s’y arrêter, et il n’y a même aucune raison de s’arrêter à un point déterminé. Les hommes ne pouvaient éprouver aucune souffrance d’être privés de choses qui n’existaient pas et auxquelles ils n’avaient jamais songé; maintenant, au contraire, ils souffrent forcément si ces choses leur font défaut, puisqu’ils se sont habitués à les regarder comme nécessaires, et que, en fait, elles leur sont vraiment devenues nécessaires. Aussi s’efforcent-ils, par tous les moyens, d’acquérir ce qui peut leur procurer toutes les satisfactions matérielles, les seules qu’ils soient capables d’apprécier: il ne s’agit que de «gagner de l’argent», parce que c’est là ce qui permet d’obtenir ces choses, et plus on en a, plus on veut en avoir encore, parce qu’on se découvre sans cesse des besoins nouveaux; et cette passion devient l’unique but de toute la vie. 
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jeanlouisrjeanlouisr   09 janvier 2019
Ces restes de spiritualité, c'est seulement, pour tout ce qui est proprement occidental, dans l'ordre religieux qu'il est possible de les trouver ; mais nous avons déjà dit combien la religion est aujourd'hui amoindrie, combien ses fidèles eux-mêmes s'en font une conception étroite et médiocre, et à quel point on en a éliminé l'intellectualité, qui ne fait qu'un avec la vraie spiritualité ; dans ces conditions, si certaines possibilités demeurent encore, ce n'est guère qu'à l'état latent, et, dans le présent, leur rôle effectif se réduit à bien peu de chose. Il n'en faut pas moins admirer la vitalité d'une tradition religieuse qui, même ainsi résorbée dans une sorte de virtualité, persiste en dépit de tous les efforts qui ont été tentés depuis plusieurs siècles pour l'étouffer et l'anéantir ; et, si l'on savait réfléchir, on verrait qu'il y a dans cette résistance quelque chose qui implique une puissance "non-humaine", encore une fois, cette tradition n'appartient pas au monde moderne, elle n'est pas un de ses éléments constitutifs, elle est le contraire même de ses tendances et de ses aspirations. Cela, il faut le dire franchement, et ne pas chercher de vaines conciliations : entre l'esprit religieux, au vrai sens de ce mot, et l'esprit moderne, il ne peut y avoir qu'antagonisme ; toute compromission ne peut qu'affaiblir le premier et profiter au second, dont l'hostilité ne sera pas pour cela désarmée, car il ne peut vouloir que la destruction complète de tout ce qui, dans l'humanité, reflète une réalité supérieure à l'humanité.
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jeanlouisrjeanlouisr   22 janvier 2019
Rien ni personne n’est plus à la place où il devrait être normalement ; les hommes ne reconnaissent plus aucune autorité effective dans l’ordre spirituel, aucun pouvoir légitime dans l’ordre temporel ; les "profanes" se permettent de discuter des choses sacrées, d’en contester le caractère et jusqu’à l’existence même ; c’est l’inférieur qui juge le supérieur, l’ignorance qui impose des bornes à la sagesse, l’erreur qui prend le pas sur la vérité, l’humain qui se substitue au divin, la terre qui l’emporte sur le ciel, l’individu qui se fait la mesure de toutes choses et prétend dicter à l’univers des lois tirées tout entières de sa propre raison relative et faillible. « Malheur à vous, guides aveugles », est-il dit dans l’Évangile ; aujourd’hui, on ne voit en effet partout que des aveugles qui conduisent d’autres aveugles, et qui, s’ils ne sont arrêtés à temps, les mèneront fatalement à l’abîme où ils périront avec eux.
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