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EAN : 9791030414417
176 pages
Allia (05/05/2022)
4.26/5   111 notes
Résumé :
" Un des caractères particuliers du monde moderne, c'est la scission qu'on y remarque entre l'Orient et l'Occident. [...] Il peut y avoir une sorte d'équivalence entre des civilisations de formes très différentes, dès lors qu'elles reposent toutes sur les mêmes principes fondamentaux, dont elles représentent seulement des applications conditionnées par des circonstances variées. Tel est le cas de toutes les civilisations que nous pouvons appeler normales, ou encore ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (11) Voir plus Ajouter une critique
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colimasson
  15 octobre 2021
Le monde moderne ne date pas de mai 68, ni même de la révolution française, ni même de la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb, ni même du Christ en Croix, ni même de Socrate. le monde moderne, d'après la conception védique du temps, correspond au Kali-Yuga, et il aurait déjà plus de 6000 ans.

« La doctrine hindoue enseigne que la durée d'un cycle humain, auquel elle donne le nom de Manvantara, se divise en quatre âges, qui marquent autant de phases d'un obscurcissement graduel de la spiritualité primordiale ; ce sont ces mêmes périodes que les traditions de l'antiquité occidentale, de leur côté, désignaient comme les âges d'or, d'argent, d'airain et de fer. Nous sommes présentement dans le quatrième âge, le Kali-Yuga ou « âge sombre », et nous y sommes, dit-on, depuis déjà plus de six mille ans, c'est-à-dire depuis une époque bien antérieure à toutes celles qui sont connues de l'histoire « classique ». »

Au-delà de ces 6000 ans, les traces de toute civilisation humaine semblent d'ailleurs disparaître – bien que fut découvert récemment le site préhistorique de Göbekli Tepe qui aurait été occupé aux 10e et 9e millénaires avant Jésus-Christ, corolaire peut-être de l'abrogation de la « Loi des Mystères » permise par l'entrée dans la phase terminale du Kali Yuga. Hors cette exception, une sorte de barrière empêcherait naturellement les civilisations d'un Yuga de connaître les vestiges des civilisations des précédents Yuga. Les âges qui précèdent le nôtre apparaissent comme proprement légendaires.

« L'antiquité dite « classique » n'est donc, à vrai dire, qu'une antiquité toute relative, et même beaucoup plus proche des temps modernes que de la véritable antiquité, puisqu'elle ne remonte même pas à la moitié du Kali-Yuga, dont la durée n'est elle-même, suivant la doctrine hindoue, que la dixième partie de celle du Manvantara ; et l'on pourra suffisamment juger par là jusqu'à quel point les modernes ont raison d'être fiers de l'étendue de leurs connaissances historiques ! »

Les derniers millénaires de notre humanité nous ont éloigné de plus en plus du Principe, dans un mouvement inéluctable dont nous ne pouvons que constater les effets. L'ignorance croît et avec elle, la satisfaction des maîtrises de plus en plus illusoires que nous pensons asseoir sur la réalité. Différentes périodes se succèdent également au sein du Kali Yuga et si l'émergence du discours scientifique correspond à l'ère de la « solidification », la pensée ayant opéré de nombreuses fermetures épistémiques la condamnant à la matérialité, les décennies les plus récentes sont caractérisées par la « dissolution ». Les pensées de la déconstruction, le transhumanisme, l'économie spéculative, les réseaux virtuels, etc., constituent quelques illustrations les plus populaires de ce fait.

Les réflexions de Guénon associent régulièrement la pensée traditionnelle à l'Orient et la pensée moderne à l'Occident. Cet antagonisme ne doit évidemment pas être pris dans une stricte acceptation géographique. La nature orientale d'une attitude exprime sa capacité à rester fidèle aux principes de la tradition. La nature occidentale d'une attitude exprime la tendance croissante au dévoiement des principes traditionnels sous l'influence de l'action temporelle. Les véritables orientaux deviennent de plus en plus rares, isolés et muets à mesure que le Kali Yuga s'approfondit.

« Il faut qu'il y ait du scandale ; mais malheur à celui par qui le scandale arrive » est-il écrit dans l'Evangile. René Guénon dresse la liste des signes de la décadence croissante de notre temps. Non pas pour nous convaincre d'une théorie personnelle ; non pas pour nous donner envie de nous révolter ; non pas pour nous faire croire que nous pourrions corriger la trajectoire ; mais pour illustrer la justesse de la doctrine védique de la succession des âges. Nous nous éloignons du principe, c'est inéluctable. Lorsque les temps seront consommés, ils recommenceront. Pour autant, quand bien même nous ne pourrions pas nous opposer à ce mouvement, l'attitude que nous aurons essayé d'adopter en plein coeur de la tourmente ne saurait être indifférente.

« « La civilisation moderne, comme toutes choses, a forcément sa raison d'être, et, si elle est vraiment celle qui termine un cycle, on peut dire qu'elle est ce qu'elle doit être, qu'elle vient en son temps et en son lieu ; mais elle n'en devra pas moins être jugée […]. »

René Guénon pense qu'il est donc essentiel de cultiver la tradition alors même que le Kali Yuga nous plonge dans une obscurité sans cesse plus profonde. Les hommes qui auront su préserver la flamme de la tradition porteront peut-être directement l'heureuse responsabilité de permettre le retour d'un nouvel âge d'or. Les cycles s'enchaînent peut-être impitoyablement les uns après les autres mais qui sait si, de la qualité de l'enseignement traditionnel qui aura su être préservé, ne dépendra pas la perfection du cycle suivant ? René Guénon espère que « certains éléments occidentaux accompliront ce travail de restauration à l'aide d'une certaine connaissance des doctrines orientales, connaissance qui cependant ne pourra être absolument immédiate pour eux, puisqu'ils doivent demeurer occidentaux, mais qui pourra être obtenue par une sorte d'influence au second degré, s'exerçant à travers des intermédiaires […]. » D'une manière générale, « il y a lieu de faire appel à l'union de toutes les forces spirituelles qui exercent encore une action dans le monde extérieur, en Occident aussi bien qu'en Orient ; et, du côté occidental, nous n'en voyons pas d'autres que l'Eglise catholique. »

Cet essai, fondamental pour comprendre les tenants et les aboutissants de l'oeuvre de René Guénon, peut se compléter de la lecture des « Quatre âges de l'humanité » de Gaston Georgel – ouvrage dont il rédigea la préface. Nous devons nous souvenir que René Guénon ne prétendit pas inventer une pensée personnelle. Il ne cherche pas à convaincre qui que ce soit. La doctrine de la conception cyclique du temps, qui a traversé les millénaires, doit être acceptée totalement sous peine que tout le reste de son oeuvre ne devienne sujets à pinaillements et à chicanes. Une fois ceci intégré, les réflexions de Guénon constitueront une weltanschauung redoutable.
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ABEDFranck
  23 septembre 2020
La Crise du monde moderne est un livre de René Guénon paru en 1927. Il s'agit probablement de l'un de ses ouvrages les plus lus et commentés. Guénon reste connu pour ses travaux consacrés - entre autres - à l'ésotérisme et à « l'esprit traditionnel ». Dans cette étude, il propose sa critique du monde occidental qu'il accuse d'être devenu « une civilisation proprement antitraditionnelle ». Lors de sa publication, ce livre eut un grand retentissement. Aujourd'hui, il continue d'être apprécié et de faire couler beaucoup d'encre…

Comme de nombreux penseurs lucides, Guénon regrettait que l'Occident ait placé sa confiance dans la science et la matière. A son époque, il pensait que des voix s'élèveraient sûrement contre le scientisme : « C'est ainsi que la croyance à un progrès indéfini, qui était tenue naguère encore pour une sorte de dogme intangible et indiscutable, n'est plus aussi généralement admise, certains entrevoient plus ou moins vaguement, plus ou moins confusément, que la civilisation occidentale, au lieu d'aller toujours en continuant à se développer dans le même sens, pourrait bien arriver un jour à un point d'arrêt, ou même sombrer entièrement dans quelque cataclysme ».

Guénon est mort au Caire en 1951. Il a donc pris connaissance des événements d'Hiroshima et de Nagasaki. Nul doute qu'il médita sur les terribles conséquences de l'usage de la bombe nucléaire. En revanche, il ne put assister à la Conquête de l'espace, et encore moins à l'émergence des GAFAM. S'il était vivant aujourd'hui, je suis intimement convaincu qu'il n'arriverait pas à cette idée : les Hommes désirent faire marcher arrière ou mettre « un point d'arrêt » à ce mythe du progrès indéfini. Effectivement, ils sont de plus en plus nombreux aujourd'hui à nous vanter les mérites de l'Intelligence Artificielle, à commencer par les responsables de Google, Facebook, Tesla, etc.

Pour quelles raisons l'Occident semble-t-il autant épris par les sciences et les progrès techniques ? Pourquoi Guénon définit-il cet espace civilisation comme « antitraditionnel » ? Laissons-le répondre à ces deux questions : il estime que « les vérités qui étaient autrefois accessibles à tous les hommes sont devenues de plus en plus cachées et difficiles à atteindre ; ceux qui les possèdent sont de moins en moins nombreux, et, si le trésor de la sagesse non-humaine, antérieure à tous les âges, ne peut jamais se perdre, il s'enveloppe de voiles de plus en plus impénétrables qui le dissimulent aux regards et sous lesquels il est extrêmement difficile de le découvrir ». Qui à notre époque peut comprendre et admettre ce discours ?

Dans notre actualité, certaines interrogations conservent toute leur pertinence : l'Occident subira-t-il à court ou moyen terme « quelque cataclysme » pour reprendre l'expression de l'auteur ? Ou ce que nous vivons depuis des années ressemble en fin de compte à ce « cataclysme » annoncé dans les années 1920 par Guénon lui-même ? Il écrit : « Donc, si l'on dit que le monde moderne subit une crise, ce que l'on entend par là le plus habituellement, c'est qu'il est parvenu à un point critique, ou, en d'autres termes, qu'une transformation plus ou moins profonde est imminente, qu'un changement d'orientation devra inévitablement se produire à brève échéance, de gré ou de force, d'une façon plus ou moins brusque, avec ou sans catastrophe ». Force est de constater que l'Occident a décidé d'emprunter cette voie et qu'à ce jour, rien ne semble indiquer un changement de cap.

De fait, nous sommes de moins en moins nombreux à être philosophes. Mais qu'est-ce qu'être philosophe ? Guénon répond à cette question en expliquant que « c'est Pythagore qui employa ce mot en premier ; étymologiquement il ne signifie rien d'autre qu'amour de la sagesse ». Cependant, et je l'ai véritablement constaté lors de mes premiers pas dans le monde intellectuel « une philosophie profane, c'est-à-dire une prétendue sagesse purement humaine, donc d'ordre simplement rationnel, prend la place de la vraie sagesse traditionnelle, supra-rationnelle et non-humaine ».

Ainsi, poursuivant ses réflexions il énonce qu' « on a aussi signalé assez souvent certains traits communs à la décadence antique et à l'époque actuelle ; et, sans vouloir pousser le parallélisme, on doit reconnaître qu'il y a en effet quelques ressemblances assez frappantes ». Au début du siècle dernier, Guénon et bien d'autres intellectuels remarquaient que l'Europe tombait en décadence. Que diraient-ils en 2020, à l'heure où Dieu n'est plus guère qu'un centre d'intérêt parmi d'autres ? Que penseraient-ils des puces que certains s'implantent ? Quelles seraient leurs réactions face au projet d'immortalité mis en avant par différentes firmes multinationales ?

Autre point très intéressant que nous relevons : Guénon n'adopte nullement les vues du discours dominant sur « ce qu'on appelle la Renaissance. Elle fut en réalité, comme nous l'avons déjà dit en d'autres occasions, la mort de beaucoup de choses ; sous prétexte de revenir à la civilisation gréco-romaine, on n'en prit que ce qu'elle avait eu de plus extérieur, parce que cela seul avait pu s'exprimer clairement dans les textes écrits ; et cette restitution incomplète ne pouvait d'ailleurs avoir qu'un caractère fort artificiel, puisqu'il s'agissait de formes, qui, depuis des siècles, avaient cessé de vivre de leur vie véritable ». Il ne faut pas oublier que le terme Renaissance fut fréquemment utilisé par Michelet dans le but de dévaloriser les Temps Féodaux accusés, à tort, d'être une période sombre et obscure.

Dans le but de prolonger son raisonnement, Guénon précise « qu'il n'y a plus désormais que la philosophie et la science profane, c'est-à-dire la négation de la véritable intellectualité, la limitation de la connaissance à l'ordre le plus inférieur, l'étude empirique et analytique de faits qui ne sont rattachés à aucun principe, la dispersion dans une multitude indéfinie de détails insignifiants, l'accumulation d'hypothèses sans fondement, qui se détruisent incessamment les unes les autres… »

Chaque jour, nous voyons que le monde moderne se montre littéralement effrayant. Guénon évoque - rappelons une nouvelle fois que ce livre fut publié avant la Deuxième Guerre mondiale - une idée fondamentale chez lui : « Il suffit de regarder autour de soi pour se convaincre que cet état est bien réellement celui du monde actuel, et pour constater partout cette déchéance profonde que l'Evangile appelle l'abomination de la désolation ». Ainsi, je ne suis guère étonné de lire sous sa plume le propos suivant : « Or il semble bien qu'il n'y ait plus en Occident qu'une seule organisation qui possède un caractère traditionnel, et qui conserve une doctrine susceptible de fournir au travail dont il s'agit une base appropriée : c'est l'Eglise catholique ». Toutefois, le Deuxième Concile du Vatican est passé par là et chaque jour nous mesurons qu' « un mauvais arbre ne peut pas donner de bons fruits ».

Il demeure intéressant qu'un converti au soufisme développe cette idée fondatrice : « Ce serait la réalisation du Catholicisme au sens vrai du mot, qui, étymologiquement, exprime l'idée d'universalité, ce qu'oublient un peu trop ceux qui voudraient n'en faire que la dénomination exclusive d'une forme spéciale et purement occidentale ». Il y a du vrai dans cette analyse. Je ne compte plus le nombre de catholiques français que j'ai rencontrés enfermant ou réduisant le catholicisme à une expression européenne, blanche et latine, en oubliant sa richesse multiple et féconde.

D'une manière générale, je ne peux que le rejoindre dans ses critiques circonstanciées et pertinentes à l'endroit du monde moderne et de la civilisation occidentale. Aucune personne objective ne contestera que les sciences d'aujourd'hui sont terriblement éloignées de l'authentique métaphysique. Raison pour laquelle la loi naturelle se voit attaquée chaque jour. de même, Guénon considère que les mathématiques modernes représentent une bien pâle copie des mathématiques pythagoriciennes.

En revanche, dans le contexte des années 1920 et encore plus aujourd'hui, il me semble que Guénon se soit lourdement trompé en opposant un Occident décadent et un Orient dépositaire de l'esprit traditionnel ou gardien des savoirs traditionnels des sociétés d'antan. Pour appuyer mon propos, il suffit simplement de regarder la décadence réelle des sociétés orientales ou musulmanes constatée depuis plusieurs décennies, si ce n'est même bien plus longtemps. Cependant, il est vrai qu'une société ne reconnaissant aucun principe surnaturel ou supérieur ne peut que conduire à l'abîme. Contre ce monde moderne en crise, il convient naturellement de se révolter ! Ce livre peut y contribuer à condition de pas céder aux sirènes du syncrétisme philosophique et religieux, tentation à laquelle Guénon succomba…



Franck ABED

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CaciliaAbahel
  19 octobre 2017
Comme le souligne le jeune essayiste Koya Al' Gaad, voici ce que l'on peut tirer des premiers thèmes abordés dans ce livre : "Nous sommes dans une époque où ce que l'on crée nous survit, au contraire de notre mode de civilisation antérieur basé sur l'éphémère. Nous sommes passés d'informations transmises oralement, qui avaient la possibilité d'être intégrées et retransmises personnellement, à une information gravée, écrite et immuable. Nous sommes passés de constructions, outils et supports d'information faits de matériaux éphémères (bois, tressages, ocres, terres...), à d'autres faits en matériaux qui survivent à plusieurs de nos générations.
Ce qu'il en coûte est de vivre avec des souvenirs, des valeurs, des idéaux qui ne sont pas les nôtres. Avec la grande difficulté d'accéder à notre propre être intérieur, noyés sous la masse d'informations qui tournent depuis des millénaires... nous ne sommes plus au centre de notre existence, mais au centre des vestiges de cette humanité dépassée par ce qu'elle a pu et pourra créer.
Bien que notre civilisation ait fait hiérarchie entre être, le moment présent, et comprendre, l'anticipation, elle est toujours en recherche de cette harmonie. Seulement elle se sert, pour le régler, du même mode de pensée que celui avec lequel elle a créé le problème.
Ainsi, naît une morale qui atteint la qualité d'être de chacun, où aucun n'est réellement libre ou laisse réellement ceux qui l'entourent libres. Nous nous accablons de ce poids des vestiges, plus ou moins personnels.
Un point reste tout de même rassurant: bien que l'humanité patauge encore à trouver le bon équilibre, comme aujourd'hui en faisant utilisation éphémère avec matériaux durables, la balance semble moins tanguer. L'obligation actuelle de stabilité vient se mêler à l'aspiration de plus en plus commune d'un mode de vie humain éveillé, attentif, et qui souhaite élargir sa perception sans pour autant laisser son champ d'action créer disharmonie.
Commençons par être, pour ensuite chercher à comprendre ce que l'on a observé. Non pas ce que l'on a imaginé, parce que l'on n'a pas été."
À vous d'écrire la suite ;) René Guénon, la Crise du Monde Moderne : un bouquin que je conseille vivement.
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MartinServal
  13 mars 2021
Ce qui frappe de prime abord, c'est que ce livre date de 1927 et dresse pourtant le tableau d'un monde qui ressemble à s'y méprendre à celui que nous connaissons en cette année 2021. René Guénon a su analyser de manière si visionnaire les mécanismes de son époque que l'autopsie qu'il fait en est terriblement actuelle : il n'avait pas un mais dix coups d'avance.
L'analyse de René Guénon est éblouissante d'intelligence, très précise et profondément originale, puisqu'il ose opposer au matérialisme et au rationalisme du monde occidentale une philosophie surnaturelle où la pensée suprarationnelle règne au dessus de toutes les autres.
Ce qui est promu par la pensée dominante comme étant le progrès, à savoir l'abandon de la pensée suprarationnelle au profit de la limitation aux sciences rationnelles, et l'abandon de la pensée par groupes ou par classes au profit de l'individualisme et du libéralisme (initialement dénommé humanisme) est dénoncé par Guénon comme une régression totale. L'on prétend se délivrer alors qu'on s'enchaîne, et nos nouvelles chaînes se nomme l'ignorance, l'anti-traditionalisme, le matérialisme.
Il démonte ainsi méthodiquement chacun des dogmes sociaux hérités de l'humanisme de la Renaissance (le matérialisme, l'humanisme, le cartésianisme, le relativisme, le scientisme, le sentimentalisme, la démocratie etc.) et illustre sa théorie en dénichant chaque immixtion du matérialisme dans la société : dans la science avec la limitation à la pensée rationnelle et soumise à l'industrie, dans le travail avec la Division du Travail, dans l'histoire avec le matérialisme historique, dans la société avec le nouvel ordre social uniquement fondé sur la richesse personnelle, etc.
Ce faisant, il s'attaque sans ambages aux modernistes mais aussi aux faux traditionalistes qui croient défendre une tradition et s'opposer aux envahisseurs orientaux alors que le seul envahissement qui existe est celui du monde oriental par le monde occidental, qui contamine la planète entière avec son matérialisme, son soft power, sa destruction brutale de toute ancestralité. Qui pourrait dire que ce diagnostic n'avait pas un siècle d'avance ?
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Mermed
  14 juin 2022
Cela étant dit, je sens exactement de quoi il parle. J'ai résonné avec : la section sur la pourriture de l'égalitarisme qui s'installe s'il n'y a pas de principe supérieur auquel faire appel, l'idée que limiter toute enquête au rationnel et aux sens sans aucune place pour le supra-naturel, le psychique ou le subjectif, conduit à une obsession maniaque avec de simples détails des choses, et une foi malsaine et une dépendance à la technologie. La façon dont l'hyper rationnel cherche à mettre le monde entier sous son contrôle et comment cela peut se manifester par de l'arrogance au niveau individuel et de l'impérialisme au niveau culturel. La façon dont la science est si spécialisée qu'il est difficile pour nos meilleurs et plus brillants de synthétiser leurs compréhensions du monde à travers les disciplines. le lien entre la visualisation des nombres comme de purs objets et le besoin de mesurer, d'optimiser et de contrôler le monde. Ce sont toutes des idées familières que j'ai entendues de spécialistes dans divers domaines, observées lors de conférences ou auxquelles j'ai abouti dans mes propres spéculations et méditations. Il semble non négligeable que ses prédictions se soient réalisées. J'ai constaté que le cynisme, qui accompagne souvent la réflexion profonde sur ces questions, s'est dissous au fur et à mesure que j'ai développé un centre spirituel. Bien qu'ils soient préoccupants, je peux fonctionner avec une certaine liberté et paix intérieures. le cynisme est un poison de l'esprit particulièrement subtil et vicieux, et si l'adhésion à une tradition spirituelle ne fait que nous en débarrasser à grande échelle, alors je pense que nous pouvons vaincre une grande partie de notre maladie du Kali Yuga, en la désintégrant en tant de millions de respirations conscientes.

Il y a quelques questions avec lesquelles je quitte le livre. Une grande partie de son cadrage repose sur la véracité du Kali Yuga. En tant que tel, le livre ne suggère pas une façon de changer les choses, mais note plutôt comment la description macro est confirmée spécifiquement à notre époque. Certes, les prédictions qu'il lui prête sont manifestement des caractéristiques du monde d'aujourd'hui, mais est-ce qu'il fait du triage ? Ces caractéristiques n'étaient-elles pas présentes à d'autres époques ? Y a-t-il quelque chose de positif à propos du monde moderne, à partir d'une image à l'échelle de la civilisation qui pourrait réfuter la description du Kali Yuga. Comme je l'ai discuté plus tôt, l'affirmation selon laquelle nos réalisations étaient au-dessous de la considération des âges plus âgés est assez forte. D'autant plus que notre époque était censée avoir commencé il y a 6000 ans et qu'il n'y a pas beaucoup de preuves, en dehors de cette tradition, pour étayer cette affirmation. En faisant des recherches sur le Kali Yuga, il y a un désaccord parmi les savants sur les dates et les caractéristiques de l'âge. Voici l'article le plus complet que j'ai trouvé. Pourtant, il n'est pas si loin que je lui en veux, d'autant plus que cela a été écrit en 1927 ET qu'il était le bénéficiaire d'une tradition orale qui a peut-être été perdue.

Je souhaite également savoir où certaines de ces traditions sont préservées, bien que l'on puisse dire que je reçois une éducation aussi bonne que n'importe laquelle de mes professeurs. Comme je l'ai noté plus haut, c'est cette éducation qui rend le livre si résonnant. Bien que je ne sois pas un maître et certainement pas de la « vraie élite » dont il parle, j'ai été invité dans une réalité qui rend évidents, voire anodins, les principaux points de ce travail, malgré leur caractère fantastique. Et, au moins, il est réconfortant d'entendre mes propres préjugés soutenus, pas moins par un Français d'il y a 100 ans.
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enkidu_enkidu_   15 novembre 2017
Les prétendus « bienfaits » de ce qu’on est convenu d’appeler le « progrès », et qu’on pourrait en effet consentir à désigner ainsi si l’on prenait soin de bien spécifier qu’il ne s’agit que d’un progrès tout matériel, ces « bienfaits » tant vantés ne sont-ils pas en grande partie illusoires ? Les hommes de notre époque prétendent par là accroître leur « bien-être » ; nous pensons, pour notre part, que le but qu’ils se proposent ainsi, même s’il était atteint réellement, ne vaut pas qu’on y consacre tant d’efforts ; mais, de plus, il nous semble très contestable qu’il soit atteint. Tout d’abord, il faudrait tenir compte du fait que tous les hommes n’ont pas les mêmes goûts ni les mêmes besoins, qu’il en est encore malgré tout qui voudraient échapper à l’agitation moderne, à la folie de la vitesse, et qui ne le peuvent plus ; osera-t-on soutenir que, pour ceux-là, ce soit un « bienfait » que de leur imposer ce qui est le plus contraire à leur nature ?

On dira que ces hommes sont peu nombreux aujourd’hui, et on se croira autorisé par là à les tenir pour quantité négligeable ; là comme dans le domaine politique, la majorité s’arroge le droit d’écraser les minorités, qui, à ses yeux, ont évidemment tort d’exister, puisque cette existence même va à l’encontre de la manie « égalitaire » de l’uniformité. Mais, si l’on considère l’ensemble de l’humanité au lieu de se borner au monde occidental, la question change d’aspect : la majorité de tout à l’heure ne va-t-elle pas devenir une minorité ? Aussi n’est-ce plus le même argument qu’on fait valoir dans ce cas, et, par une étrange contradiction, c’est au nom de leur « supériorité » que ces « égalitaires » veulent imposer leur civilisation au reste du monde, et qu’ils vont porter le trouble chez des gens qui ne leur demandaient rien ; et, comme cette « supériorité » n’existe qu’au point de vue matériel, il est tout naturel qu’elle s’impose par les moyens les plus brutaux.

Qu’on ne s’y méprenne pas d’ailleurs : si le grand public admet de bonne foi ces prétextes de « civilisation », il en est certains pour qui ce n’est qu’une simple hypocrisie « moraliste », un masque de l’esprit de conquête et des intérêts économiques ; mais quelle singulière époque que celle où tant d’hommes se laissent persuader qu’on fait le bonheur d’un peuple en l’asservissant, en lui enlevant ce qu’il a de plus précieux, c’est-à-dire sa propre civilisation, en l’obligeant à adopter des mœurs et des institutions qui sont faites pour une autre race, et en l’astreignant aux travaux les plus pénibles pour lui faire acquérir des choses qui lui sont de la plus parfaite inutilité ! (pp. 159-160)
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enkidu_enkidu_   15 novembre 2017
Ce à quoi le monde moderne a appliqué toutes ses forces, même quand il a prétendu faire de la science à sa façon, ce n’est en réalité rien d’autre que le développement de l’industrie et du « machinisme » ; et, en voulant ainsi dominer la matière et la ployer à leur usage, les hommes n’ont réussi qu’à s’en faire les esclaves, comme nous le disions au début : non seulement ils ont borné leurs ambitions intellectuelles, s’il est encore permis de se servir de ce mot en pareil cas, à inventer et à construire des machines, mais ils ont fini par devenir véritablement machines eux-mêmes. En effet, la « spécialisation », si vantée par certains sociologues sous le nom de « division du travail », ne s’est pas imposée seulement aux savants, mais aussi aux techniciens et même aux ouvriers, et, pour ces derniers, tout travail intelligent est par là rendu impossible ; bien différents des artisans d’autrefois, ils ne sont plus que les serviteurs des machines, ils font pour ainsi dire corps avec elles ; ils doivent répéter sans cesse, d’une façon toute mécanique, certains mouvements déterminés, toujours les mêmes, et toujours accomplis de la même façon, afin d’éviter la moindre perte de temps ; ainsi le veulent du moins les méthodes américaines qui sont regardées comme représentant le plus haut degré du « progrès ». En effet, il s’agit uniquement de produire le plus possible ; on se soucie peu de la qualité, c’est la quantité seule qui importe ; nous revenons une fois de plus à la même constatation que nous avons déjà faite en d’autres domaines : la civilisation moderne est vraiment ce qu’on peut appeler une civilisation quantitative, ce qui n’est qu’une autre façon de dire qu’elle est une civilisation matérielle.

Si l’on veut se convaincre encore davantage de cette vérité, on n’a qu’à voir le rôle immense que jouent aujourd’hui, dans l’existence des peuples comme dans celle des individus, les éléments d’ordre économique : industrie, commerce, finances, il semble qu’il n’y ait que cela qui compte, ce qui s’accorde avec le fait déjà signalé que la seule distinction sociale qui ait subsisté est celle qui se fonde sur la richesse matérielle. (pp. 152-153)
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Gamra22Gamra22   16 janvier 2022
"C'est là justement ce qu'ignorent les Occidentaux modernes, qui, en fait de connaissance, n'envisagent plus qu'une connaissance rationnelle et discursive, donc indirecte et imparfaite, ce qu'on pourrait appeler une connaissance par reflet, et qui même, de plus en plus, n'apprécient cette connaissance inférieure que dans la mesure où elle peut servir immédiatement à des fins pratiques ; engagés dans l'action au point de nier tout ce qui la dépasse, ils ne s'aperçoivent pas que cette action même dégénère ainsi, par défaut de principe, en une agitation aussi vaine que stérile.

C'est bien là, en effet, le caractère le plus visible de l'époque moderne : besoin d'agitation incessante, de changement continuel, de vitesse sans cesse croissante comme celle avec laquelle se déroulent les événements eux-mêmes. C'est la dispersion dans la multiplicité, et dans une multiplicité qui n'est plus unifiée par la conscience d'aucun principe supérieur ; c'est, dans la vie courante comme dans les conceptions scientifiques, l'analyse poussée à l'extrême, le morcellement indéfini, une véritable désagrégation de l'activité humaine dans tous les ordres où elle peut encore s'exercer ; et de là l'inaptitude à la synthèse, l'impossibilité de toute concentration, si frappante aux yeux des Orientaux. Ce sont les conséquences naturelles et inévitables d'une matérialisation de plus en plus accentuée, car la matière est essentiellement multiplicité et division, et c'est pourquoi, disons-le en passant, tout ce qui en procède ne peut engendrer que des luttes et des conflits de toutes sortes, entre les peuples comme entre les individus. Plus on s'enfonce dans la matière, plus les éléments de division et d'opposition s'accentuent et s'amplifient ; inversement, plus on s'élève vers la spiritualité pure, plus on s'approche de l'unité, qui ne peut être pleinement réalisée que par la conscience des principes universels. Ce qui est le plus étrange, c'est que le mouvement et le changement sont véritablement recherchés pour eux-mêmes, et non en vue d'un but quelconque auquel ils peuvent conduire ; et ce fait résulte directement de l'absorption de toutes les facultés humaines par l'action extérieure, dont nous signalions tout à l'heure le caractère momentané. C'est encore la dispersion envisagée sous un autre aspect, et à un stade plus accentué : c'est, pourrait-on dire, comme une tendance à l'instantanéité, ayant pour limite un état de pur déséquilibre, qui, s'il pouvait être atteint, coïnciderait avec la dissolution finale de ce monde ; et c'est encore un des signes les plus nets de la dernière période du Kali-Yuga. "

Dans le chapitre III : Connaissance et action. ( pp48-49)
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jeanlouisrjeanlouisr   14 février 2020
 Cependant, plaçons-nous pour un instant au point de vue de ceux qui mettent leur idéal dans le «bien-être» matériel, et qui, à ce titre, se réjouissent de toutes les améliorations apportées à l’existence par le «progrès » moderne; sont-ils bien sûrs de n’être pas dupes? Est-il vrai que les hommes soient plus heureux aujourd’hui qu’autrefois, parce qu’ils disposent de moyens de communication plus rapides ou d’autres choses de ce genre, parce qu’ils ont une vie plus agitée et plus compliquée ! Il nous semble que c’est tout le contraire: le déséquilibre ne peut être la condition d’un véritable bonheur; d’ailleurs, plus un homme a de besoins, plus il risque de manquer de quelque chose, et par conséquent d’être malheureux; la civilisation moderne vise à multiplier les besoins artificiels, et, comme nous le disions déjà plus haut, elle créera toujours plus de besoins qu’elle n’en pourra satisfaire, car, une fois qu’on s’est engagé dans cette voie, il est bien difficile de s’y arrêter, et il n’y a même aucune raison de s’arrêter à un point déterminé. Les hommes ne pouvaient éprouver aucune souffrance d’être privés de choses qui n’existaient pas et auxquelles ils n’avaient jamais songé; maintenant, au contraire, ils souffrent forcément si ces choses leur font défaut, puisqu’ils se sont habitués à les regarder comme nécessaires, et que, en fait, elles leur sont vraiment devenues nécessaires. Aussi s’efforcent-ils, par tous les moyens, d’acquérir ce qui peut leur procurer toutes les satisfactions matérielles, les seules qu’ils soient capables d’apprécier: il ne s’agit que de «gagner de l’argent», parce que c’est là ce qui permet d’obtenir ces choses, et plus on en a, plus on veut en avoir encore, parce qu’on se découvre sans cesse des besoins nouveaux; et cette passion devient l’unique but de toute la vie. 
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jeanlouisrjeanlouisr   09 janvier 2019
Ces restes de spiritualité, c'est seulement, pour tout ce qui est proprement occidental, dans l'ordre religieux qu'il est possible de les trouver ; mais nous avons déjà dit combien la religion est aujourd'hui amoindrie, combien ses fidèles eux-mêmes s'en font une conception étroite et médiocre, et à quel point on en a éliminé l'intellectualité, qui ne fait qu'un avec la vraie spiritualité ; dans ces conditions, si certaines possibilités demeurent encore, ce n'est guère qu'à l'état latent, et, dans le présent, leur rôle effectif se réduit à bien peu de chose. Il n'en faut pas moins admirer la vitalité d'une tradition religieuse qui, même ainsi résorbée dans une sorte de virtualité, persiste en dépit de tous les efforts qui ont été tentés depuis plusieurs siècles pour l'étouffer et l'anéantir ; et, si l'on savait réfléchir, on verrait qu'il y a dans cette résistance quelque chose qui implique une puissance "non-humaine", encore une fois, cette tradition n'appartient pas au monde moderne, elle n'est pas un de ses éléments constitutifs, elle est le contraire même de ses tendances et de ses aspirations. Cela, il faut le dire franchement, et ne pas chercher de vaines conciliations : entre l'esprit religieux, au vrai sens de ce mot, et l'esprit moderne, il ne peut y avoir qu'antagonisme ; toute compromission ne peut qu'affaiblir le premier et profiter au second, dont l'hostilité ne sera pas pour cela désarmée, car il ne peut vouloir que la destruction complète de tout ce qui, dans l'humanité, reflète une réalité supérieure à l'humanité.
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