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Maurice Betz (Traducteur)
ISBN : 2253057525
Éditeur : Le Livre de Poche (01/01/1991)

Note moyenne : 4.07/5 (sur 719 notes)
Résumé :
Un jeune homme, Hans Castorp, se rend de Hambourg, sa ville natale, à Davos, en Suisse, pour passer trois semaines auprès de son cousin en traitement dans un sanatorium. Pris dans l'engrenage étrange de la vie des "gens de là-haut" et subissant l'atmosphère envoûtante du sanatorium, Hans y séjournera sept ans, jusqu'au jour où la Grande Guerre, l'exorcisant, va le précipiter sur les champs de bataille.

Chef-d'œuvre de Thomas Mann, l'un des plus célèbr... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (78) Voir plus Ajouter une critique
Nastasia-B
  09 juillet 2012
La Montagne magique est un livre lent et qui gagne à être lu lentement. Il fait partie de ses livres dont on ne sait trop s'ils appartiennent au roman ou à l'essai et dont Les somnambules ou L'Homme sans qualités seront le couronnement. L'auteur nous berce tel l'océan avec de fréquents va-et-vient à partir de points d'ancrage, prétextes à des réflexions, à des digressions, sur divers aspects de la vie aussi insolites qu'hétéroclites. L'oeuvre se présente comme un parcours initiatique pour le héros, Hans Castorp, soustrait à la réalité, à l'espace et au temps, dans une sorte de bulle que constitue un sanatorium d'altitude situé en Suisse au début du XXè, peu avant la première guerre mondiale.
À l'origine, Hans Castorp vient rendre une visite de trois semaines à son cousin soigné pour une tuberculose dans cet établissement. Thomas Mann a soin de nous présenter la vision de son héros puis les innombrables modifications qui s'opéreront à mesure que s'allongera son séjour au Berghof. D'abord ancré dans le monde et extérieur à la vie si spéciale du sanatorium et de ses habitués, le regard du jeune Hans Castorp va progressivement, par touches, basculer vers l'intérieur de l'établissement et être totalement déconnecté de la réalité du monde extérieur. Il va multiplier les expériences et les rencontres. Au premier rang desquelles celle de Ludovico Settembrini, pédagogue, démocrate, littérateur et phraseur italien de premier ordre, le médecin en chef Behrens, caustique et pragmatique, puis le remarquable contradicteur de Settembrini, Léon Naphta obscur jésuite, moyenâgeux, théocrate et cynique. Au Berghof, Hans Castorp rencontrera aussi la passion amoureuse pour la belle Clawdia Chauchat qui viendra souvent à l'encontre de ses programmes bien réglés d'éveil au monde sous la houlette de ses mentors. L'auteur désirait, paraît-il, écrire un livre contradictoire avec la vision classique de l'existence, à savoir, la fascination que peuvent exercer la maladie et la mort.
En manière de conclusion, je vais me risquer à donner ma version (je n'ai rien lu là-dessus, cette interprétation m'est toute personnelle) de l'explication du titre où, comme vous vous en doutez, il nous faut revenir à l'allemand. Dans la version originale, La montagne magique s'intitule "Der Zauberberg" et les germanophones trouveront une certaine ressemblance avec tout d'abord "Der Zauberlehrling", à savoir "l'apprenti sorcier" de Goethe que tout le monde connaît et dont le rapport avec Hans Castorp "expérimentant la séduction de la maladie et de la mort" semble assez évident (bien que le roman fasse clairement et ouvertement des appels du pieds à une autre oeuvre de Goethe, à savoir Faust, comme par exemple "la nuit des Walpurgis"), et d'autre part avec "Die Zauberflöte", à savoir "La Flûte enchantée" de Mozart. L'argument de cet opéra n'est pas sans rappeler certains éléments marquants du livre (le héros égaré dans un pays lointain et inconnu, la survenue du portrait de Pamina, qui ici prendrait immanquablement les traits de Clawdia Chauchat et de sa radio des poumons, etc.) et j'ai plaisir à deviner Tamino sous Hans Castorp (vous me donnerez votre avis si vous n'êtes pas d'accord avec moi).
Deux mots encore, ce livre est de ceux qui continuent d'agir en nous bien après que nous les ayons refermés pour le dernière fois et qui jouissent d'un formidable pouvoir d'édification. Il n'est pas spécialement captivant à la lecture et en ceci peut en rebuter certains, quoique je vous encourage vivement à atteindre la fin du livre et notamment la rencontre avec Mynheer Peeperkorn. Mais c'est aussi et surtout un livre sur le temps, son souterrain et impalpable travail, son caractère insaisissable et inéluctable. Mais tout ceci, bien sûr, n'est que mon avis, c'est-à-dire, pas grand chose.
Pour finir, voici un petit extrait qui me semble résumer bon nombre des points abordés dans mon commentaire:
"Je suis ici, depuis assez longtemps, depuis des jours et des années, je ne sais pas exactement depuis quand, mais depuis des années de vie, c'est pourquoi j'ai parlé de « vie » et je reviendrai tout à l'heure sur le destin. Mon cousin, auquel je voulais rendre une petite visite, un militaire plein de braves et de loyales intentions, ce qui ne lui a servi de rien, est mort, m'a été enlevé, et moi, je suis toujours ici. Je n'étais pas militaire, j'avais une profession civile, une profession solide et raisonnable qui contribue, paraît-il, à la solidarité internationale, mais je n'y ai jamais été particulièrement attaché, je vous le confie, et cela pour des raisons dont je ne peux rien dire, sauf qu'elles demeurent obscures. Elles touchent aux origines de mes sentiments (...) pour Clawdia Chauchat (...) depuis que j'ai rencontré pour la première fois ses yeux et qu'ils ont eu (...) déraisonnablement raison de moi. C'est pour l'amour d'elle et en défiant Settembrini, que je me suis soumis au principe de la déraison, au principe génial de la maladie auquel j'étais, il est vrai, assujetti depuis toujours, et je suis demeuré ici, je ne sais plus exactement depuis quand. Car j'ai tout oublié, et rompu avec tout, avec mes parents et ma profession en pays plat et avec toutes mes espérances, (...) de sorte que, je suis définitivement perdu pour le pays plat et qu'aux yeux de ses habitants je suis autant dire mort."
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Sarindar
  10 février 2015
Ce long séjour au Sanatorium Berghof, à Davos, de Hans Castorp, héros principal de la Montagne Magique de Thomas Mann, roman qui fait comme une arche dans sa rédaction au-dessus de la Première Guerre mondiale, n'est-il marqué que par la réflexion de l'auteur sur la dilatation du temps en période et milieu de cure, où l'on se trouve tout à coup enfermé dans un espace confiné où l'air est si pur, au milieu de gens avec lesquels on finit par nouer de forts liens dus à la proximité, ou bien une autre façon de décliner le thème de la fin d'une époque, complémentaire au premier grand roman-fleuve de l'auteur, les Buddenbrook, avec sa description du déclin d'une grande famille bourgeoise comme le fut justement celle du père de Mann ?
Ici, pas d'échappatoire possible : êtes-vous bien portant et juste de passage, on vous trouve rapidement une pathologie dont vous ignoriez jusqu'ici l'existence ; Castorp qui ne devait faire ici qu'un court séjour pour voir son cousin, Joachim Ziemssen, se trouve lui-même rapidement absorbé par l'atmosphère qui règne dans le petit univers des "gens d'en haut" et happé par ce petit milieu où tout le monde connaît tout le monde, les travers, habitudes de vie et de pensée de chacun des patients ou des soignants.
Il plaît à Mann de recevoir le phénomène de radiographie comme un révélateur des maux dissimulés du corps comme la psychanalyse révèle les tendances lourdes et les caractéristiques d'une psychologie, dans le prolongement des romans d'analyse. Est-ce que l'on peut aussi décrypter la puissance du choc de l'amour devenu perceptible jusque dans les formes du corps de l'aimée observé cliniquement et découvert avec la force d'une apparition quand surgit dans le décor le personnage fascinant de Clawdia Chauchat, compagne de Peeperkorn, homme étrange et parfois inquiétant, tout autant que le sont le franc-maçon italien Settembrini et le jésuite coupeur de cheveux en quatre Naphta, qui ne craignent pas de se lancer le défi d'un duel ridicule où l'on voit passer l'ombre d'un Pouchkine, comme le point d'orgue d'une longue dispute d'intellectuels convaincus chacun de son côté d'avoir absolument raison.
C'est à cela, à ces jeux innocents que s'occupent des gens qui vivent là-haut les derniers instants d'une paix rendue précaire et compromise par le comportement suicidaire des sociétés occidentales, en bas dans la vallée.
Il faudra donc, pour Castorp quitter les cimes et le havre de paix illusoire des sommets pour rejoindre les rangs des hommes qui vont bientôt s'affronter au milieu de l'horrible dédale des tranchées, dans l'exposition aux terribles effets du gaz moutarde.
François Sarindar, auteur de : Lawrence d'Arabie. Thomas Edward, cet inconnu (2010)
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peloignon
  23 février 2013
Roman d'hypocondrie, d'amour de la mort, de temporalité.
À la montagne magique, on passe tout son temps en vaines occupations quotidiennes et rassurantes, qui permettent d'oublier d'exister pour se concentrer sur de petits gestes ordonnées par l'autorité médicale et sur les jouissances accompagnant l'appartenance à la classe bourgeoise.
Le personnage que Mann nous fait suivre apprécie également les profondes réflexions métaphysiques sur toutes sortes de sujets comme le cours du monde, la temporalité, ce qui dépasse l'humain et sur tout ce qui permet une sublimation purement idéelle de son ennui.
Cette montagne permet une complicité, moins magique qu'ensorcelée, entre l'inconscient de bourgeois anxieux, souhaitant fuir toute possibilité d'existence, pour une vie de mort vivante, retirée à la montagne, le regard obsédé par quelque défectuosité corporelle, active ou en puissance, qu'on aura eu l'amabilité de lui diagnostiquer.
Y croit-on vraiment, parmi les autorités médicales de la montagne, à l'air vivifiant, aux résonances, aux expérimentations sur le pneumothorax ?
Peut-être…
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Harioutz
  30 mars 2019
En me rendant à la librairie afin de chercher une commande, hier en fin de journée, j'ai aperçu cet ouvrage, très cher à un nouvel ami lecteur :)
Sa jaquette indiquant "Nouvelle traduction" m'a tentée, et ma lecture de la traduction initiale étant un peu ancienne, je me suis offert ce bel objet, dont la première de couverture tout en blanc et argent m'a séduite.
Je vais donc retrouver Hans Castorp et sa vie de souffrances et d'aventures extrêmes.
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JacobBenayoune
  25 novembre 2015
Il est des lieux magiques, des lieux étranges où rien ne se passe, où l’inaction, l’oisiveté et la monotonie règnent. Des lieux vastes qui ressemblent à de grandes prisons, où les mêmes activités se répètent avec presque les mêmes personnes. Des "lieux vains et fades où gît le goût de la grandeur", comme le dit si bien Saint-John Perse dans "Exil". Le titre de ce recueil décrit parfaitement la situation exceptionnelle de ces malades du sanatorium. Un exil volontaire. Dans ce lieu, le sablier du temps ralentit ; les graines de sables sont trop grandes (la plus petite unité du temps étant le mois) pour s’écouler naturellement. Des expressions comme "les jours passaient" deviennent sans intérêt, presque incompréhensibles. La définition exacte d’un moment ou d’une durée est impossible, objectivement impossible. Les jours les plus chargés d’événements sont plus longs que ces jours monotones et libres qui se ressemblent tous et deviennent, après, comme un simple et unique jour.
En rendant visite à son cousin Joachim, Hans Castorp était "un simple jeune homme" comme le désigne l’auteur au début du roman. Sa visite de trois semaines qui devait se passer dans les conditions les plus simples dans ce sanatorium est devenue une aventure interminable au goût de l’éternité, un parcours initiatique, une formation spirituelle. Sa vie allait changer dans un lieu invariable, inchangeable où les actions se réduisent à l’essentiel (l’élémentaire) d’une existence horizontale. Celui qui était destiné à servir le progrès et devenir ingénieur, oubliera tout ce destin radieux, il oubliera jusqu’à l’existence même du fameux "pays plat". Il s’effacera dans cette foule de malades (imaginaires?), lui qui se croyait bien portant. Il partagera leurs repas, leurs habitudes strictes, leurs comportements incompréhensibles. La maladie sera ce passage nécessaire par lequel il peut se connaitre, se voir de l’intérieur. Sans doute Hans Castorp était plus chanceux sur cette montagne que le pauvre Drogo dans son "Désert des Tartares" (autre grand roman sur la fuite du temps) de rencontrer des gens comme Settembrini, Naphta, Clawdia Chauchat et l’illustre Peeperkorn pour l’instruire, le séduire ou l’émerveiller. On va suivre ce Hans, cet "enfant difficile de la vie", on va vivre avec lui ses activités, ses rêves, ses sentiments, toute sa nouvelle vie, et l’on aura un goût amer en se séparant de lui en terminant cette lecture. Je crois que Hans Castorp a pu inscrire son nom dans la liste illustre des personnages de romans les plus célèbres.
L’art de Thomas Mann apparaît dans cette capacité extraordinaire à présenter la thèse et l’antithèse, à les illustrer, à les développer avec maîtrise et justesse. Les dialogues entre Settembrini et Naphta sont un exemple de ces conflits qui existaient entre intellectuels de l’époque de l’auteur, celle de l’Avant-Guerre. Ils illustrent parfaitement cette idée qu’on trouve dans "Jacques le fataliste" dans laquelle Diderot nous explique que toute thèse peut être soutenue de deux manières différentes et les deux visions sont plausibles, voire acceptables. De même pour ces deux antagonistes, ils auront tous les deux leurs adeptes, ils en ont même aujourd’hui car ce qu’ils exposent sur différents sujets dans un souci pédagogique est encore d’actualité. On débat, aujourd’hui même, du véritable sens de la liberté, des valeurs des révolutions, du progrès scientifique, de fanatisme. Car après tout, notre époque n’est-elle pas, elle aussi, une époque d’Avant-Guerre malheureusement ? Chacun des deux veut imposer son point de vue, excité par la présence de l’élève assidu et docile Hans Castorp, jusqu’au point culminant de ces débats, et there will be blood ! le jésuite radicaliste veut instaurer le royaume de Dieu, le franc-maçon humaniste la république universelle. Chacun met en garde son élève de l’emprise nuisible de l’autre mentor. Ces longs dialogues (en variant les types de discours rapporté) sont à relire ; ils consistent de véritables débats, des essais romancés si je me permets de les nommer ainsi, puisqu’à aucun moment, on ne sent que l’auteur s’éloigne du genre romanesque. "La Montagne magique" est un roman et ce qu’il dit ne peut l’être que par cette forme (pour emprunter la définition de Kundera du genre romanesque).
La maladie et la mort sont omniprésentes dans le roman. Chacun des patients portent en lui sa mort, "cette mort qui est notre compagne, du matin jusqu’au soir, sans sommeil, sourde, comme un vieux remords ou un vice absurde" comme le dit Pavese dans son poème le plus célèbre. Au regard de la mort, un sourire doit être esquissé comme celui de cette jeune fille que Hans et son cousin emmènent voir le cimetière. Pour la maladie, chaque protagoniste va donner sa vision de cette compagne fidèle des habitants du Berghof. La réflexion sur la maladie mène les personnages à une autre réflexion sur le conflit entre corps et âme. Ce corps traitre qui succombe à la maladie, qui empêche le génie à s’épanouir (Le poète Leopardi) et le courage à s’exprimer (Joachim). Joachim en véritable brave soldat, en loup stoïque, affrontera son mal jusqu’au bout.
Dans ce roman, Thomas Mann donne à chaque personnage des traits qui nous intéressent, nous accrochent. Son art de la caractérisation est fascinant, il l’utilise avec subtilité, avec un art d’observateur fin, employant des comparaisons bien placées et des métaphores pour illustrer ses descriptions. Settembrini le joueur d’orgue de Barbarie, Mme Stöhr l’idiote, Ferge le simple d’esprit, Wehsal l’amoureux déçu, Naphta le petit élégant, Mlle Kleefeld la joyeuse, l’étrange Elly aux capacités surnaturelles, Maroussia à la grosse poitrine qui sourit tout le temps, le docteur Behrens aux yeux larmoyants et aux grosses mains, son adjoint Krokovski l’amateur de psychanalyse au tablier noir, et tant d’autres à qui le romancier donne des surnoms ou brosse un portrait caricatural. Son humour est là (un humour qu’on ne devine pas lorsqu’on voit l’air sérieux que montre Thomas Mann dans toutes ses photos). La narration de Mann se veut réaliste, c’est son dessein qu’il annonce dès le début, mais on sent sa présence dans le roman, il est là à chaque fois. Il accompagne son personnage comme une ombre. Ce réalisme reste fidèle à soi, même dans la description de faits surnaturels dans la partie concernant Elly et cet esprit Holger. Sa narration est orchestrée par l’introduction de dialogues passionnants et passionnés (comme je viens de le mentionner), mais aussi de descriptions sublimes et poétiques des lieux (la montagne en neige). Féru d’art, Mann n’oublie pas de l’exprimer à travers ses personnages : la poésie et la musique surtout sont là.
Non sire Mynheer Peeperkorn, je ne vous oublie pas, impossible. La rentrée de ce personnage dans ce roman est majestueuse. On peut charmer de deux façons différentes : par les idées qu’on développe (Naphta et Settembrini) ou par la personnalité ; et c’est le cas de ce hollandais, ce Dionysos. Thomas Mann lui consacre, au plaisir du lecteur, presque une centaine de pages (70 pages) et lui donne vie par sa description méticuleuse. Cet homme aux lèvres déchirées, aux discours entrecoupés, aux gestes majestueux aura une sortie aussi fantastique que son entrée.
Et finalement, on vient à Madame Chauchat, Clawdia Chauchat aux yeux de Kirghize. Hans Castorp connaitra l’amour dans ce sanatorium comme Fabrice dans sa prison. Il aimera Mme Chauchat à qui sa condition de malade donne une liberté qui l’affranchit de sa situation de femme mariée (un bienfait de la maladie !). Il l’aimera à cause de ses yeux qui lui rappellent un certain élève qu’il admirait comme Swann tombe amoureux de cette Odette qui ressemble à une figure féminine dans un tableau. Cette femme insoucieuse sera un motif pour Hans Castorp afin qu’il reste dans une attente fidèle. Mahmoud Darwich disait dans l’un de ses poèmes, "entre Rita et mes yeux, il y a un fusil", tandis qu’entre Hans et Pribislav (l’élève) ou Clawdia, il y a un crayon. Le premier pas qu’il effectue à la rencontre de ses objets d’admiration est la demande d’un crayon. Je ne me souviens pas s’il y a parmi les moyens d’aborder une fille dans "L’Art d’aimer" d’Ovide le moyen du crayon. Tout dans cet amour est spécial. Ce crayon, le portrait interne que lui offre Chauchat, mais surtout ce dialogue avec l’aveu pendant ce carnaval.
"La Montagne magique" représente cette époque courte mais tumultueuse, nerveuse, entre la fin d’un siècle et le début d’une guerre. Une époque où les idées pullulent, bonnes ou mauvaises (Freud, Nietzsche, Marx, Darwin…), les inventions et le progrès scientifique primaient, une époque où les esprits curieux et inquiets s’affrontaient. Tout cela va finir par la Guerre, le coup de tonnerre qui va réveiller tout le monde, pour tout recommencer.
P.S. Il est déconseillé d’emmener ce livre en rendant visite à un cousin malade. Il serait de mauvais augure.
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Citations et extraits (148) Voir plus Ajouter une citation
TerenceHewettTerenceHewett   16 septembre 2019
Non, Clawdia, tu sais bien que ce que tu dis là n’est pas vrai, et tu le dis sans conviction, j’en suis sûr. La fièvre de mon corps et le battement de mon cœur harassé et le frissonnement de mes membres, c’est le contraire d’un incident, car ce n’est rien d’autre – et son visage pâle aux lèvres tressaillantes s’inclina vers le visage de la femme – rien d’autre que mon amour pour toi, oui, cet amour qui m’a saisi à l’instant où mes yeux t’ont vue, ou, plutôt, que j’ai reconnu, quand je t’ai reconnue toi, – et c’était lui, évidemment, qui m’a amené à cet endroit…
– Quelle folie !
– Oh, l’amour n’est rien, s’il n’est pas de la folie, une chose insensée défendue et une aventure dans le mal. Autrement c’est une banalité agréable, bonne pour en faire de petites chansons paisibles dans les plaines. Mais quant à ce que je t’ai reconnue et que j’ai reconnu mon amour pour toi, – oui, c’est vrai, je t’ai déjà connue, anciennement, toi et tes yeux merveilleusement obliques, et ta bouche et ta voix avec laquelle tu parles, – une fois déjà, lorsque j’étais collégien, je t’ai demandé ton crayon, pour faire enfin ta connaissance mondaine, parce que je t’aimais irraisonnablement, et c’est de là, sans doute, c’est de mon ancien amour pour toi que ces marques me restent que Behrens a trouvées dans mon corps, et qui indiquent que jadis aussi j’étais malade…
Ses dents claquèrent. Il avait tiré un pied de dessous son fauteuil craquant, tandis qu’il divaguait, et tout en avançant ce pied, de l’autre genou il touchait déjà le sol, de sorte qu’il s’agenouillait devant elle, la tête penchée et tremblant de tout son corps.
– Je t’aime, balbutia-t-il, je t’ai aimée de tout temps, car tu es le Toi de ma vie, mon rêve, mon sort, mon envie, mon éternel désir…
– Allons, allons ! dit-elle. Si tes précepteurs te voyaient ?
Mais il secoua la tête avec désespoir, la face tournée vers le tapis, et répondit :
– Je m’en ficherais, je me fiche de tous ces Carducci et de la République éloquente et du progrès humain dans le temps, car je t’aime !
Elle lui caressa doucement de sa main les cheveux coupés ras de la nuque.
– Petit bourgeois ! dit-elle. Joli bourgeois à la petite tache humide. Est-ce vrai que tu m’aimes tant ?
Et, exalté par ce contact, sur les deux genoux à présent, la tête rejetée en arrière et les yeux fermés, il continua de parler :
– Oh, l’amour, tu sais… Le corps, l’amour, la mort, ces trois ne font qu’un. Car le corps c’est la maladie et la volupté, et c’est lui qui fait la mort, oui, ils sont charnels tous deux, l’amour et la mort, et voilà leur terreur et leur grande magie ! Mais la mort, tu comprends, c’est d’une part une chose mal famée, impudente qui fait rougir de honte ; et d’autre part c’est une puissance très solennelle et très majestueuse, – beaucoup plus haute que la vie riante gagnant de la monnaie et farcissant sa panse, – beaucoup plus vénérable que le progrès qui bavarde par les temps, – parce qu’elle est l’histoire et la noblesse et la pitié et l’éternel et le sacré qui nous fait tirer le chapeau et marcher sur la pointe des pieds… Or, de même le corps, lui aussi, et l’amour du corps, sont une affaire indécente et fâcheuse, et le corps rougit et pâlit à sa surface par frayeur et honte de lui-même. Mais aussi il est une grande gloire adorable, image miraculeuse de la vie organique, sainte merveille de la forme et de la beauté, et l’amour pour lui, pour le corps humain, c’est de même un intérêt extrêmement humanitaire et une puissance plus éducative que toute la pédagogie du monde !… Oh, enchantante beauté organique qui ne se compose ni de peinture à l’huile ni de pierre, mais de matière vivante et corruptible, pleine du secret fébrile de la vie et de la pourriture ! Regarde la symétrie merveilleuse de l’édifice humain, les épaules et les hanches et les côtes arrangées par paires, et le nombril au milieu dans la mollesse du ventre, et le sexe obscur entre les cuisses ! Regarde les omoplates se remuer sous la peau soyeuse du dos, et l’échine qui descend vers la luxuriance double et fraîche des fesses, et les grandes branches des vases et des nerfs qui passent du tronc aux rameaux par les aisselles, et comme la structure des bras correspond à celle des jambes. Oh, les douces régions de la jointure intérieure du coude et du jarret, avec leur abondance de délicatesses organiques sous leurs coussins de chair ! Quelle fête immense de les caresser, ces endroits délicieux du corps humain ! Fête à mourir sans plainte après ! Oui, mon Dieu, laisse-moi sentir l’odeur de la peau de ta rotule, sous laquelle l’ingénieuse capsule articulaire secrète son huile glissante ! Laisse-moi toucher dévotement de ma bouche l’Arteria Femoralis qui bat au fond de la cuisse et qui se divise plus bas en deux artères du tibia ! Laisse-moi ressentir l’exhalation de tes pores et tâter ton duvet, image humaine d’eau et d’albumine, destinée pour l’anatomie du tombeau, et laisse-moi périr, mes lèvres aux tiennes !
Il n’ouvrit pas les yeux après avoir parlé ; il resta tel sans bouger, la tête dans la nuque, les mains, qui tenaient le petit portemine en argent, écartées, tremblant et vacillant sur ses genoux. Elle dit :
– Tu es en effet un galant qui sait solliciter d’une manière profonde, à l’allemande.
Et elle le coiffa du bonnet de papier.
– Adieu, mon prince Carnaval ! Vous aurez une mauvaise ligne de fièvre ce soir, je vous le prédis !
Ce disant elle glissa de sa chaise, glissa sur le tapis vers la porte, dans l’embrasure de laquelle elle hésita, à demi retournée, levant un de ses bras nus, la main sur la poignée de la serrure. Par-dessus l’épaule elle dit très bas :
– N’oubliez pas de me rendre mon crayon.
Et elle sortit.
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Nastasia-BNastasia-B   11 novembre 2012
Je cherche à introduire un peu de logique dans notre conversation et vous me répondez par des phrases généreuses. Je ne laissais pas de savoir que la Renaissance avait mis au monde tout ce que l'on appelle libéralisme, individualisme, humanisme bourgeois. Mais tout cela me laisse froid, car la conquête, l'âge héroïque de votre idéal est depuis longtemps passé, cet idéal est mort, ou tout au moins il agonise, et ceux qui lui donneront le coup de grâce sont déjà devant la porte. Vous vous appelez, sauf erreur, un révolutionnaire. Mais si vous croyez que le résultat des révolutions futures sera la Liberté, vous vous trompez. Le principe de la Liberté s'est réalisé et s'est usé en cinq cents ans. Une pédagogie qui, aujourd'hui encore, se présente comme issue du Siècle des Lumières et qui voit ses moyens d'éducation dans la critique, dans l'affranchissement et le culte du Moi, dans la destruction de formes de vie ayant un caractère absolu, une telle pédagogie peut encore remporter des succès momentanés, mais son caractère périmé n'est pas douteux aux yeux de tous les esprits avertis.
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Nastasia-BNastasia-B   26 novembre 2012
Je suis ici, depuis assez longtemps, depuis des jours et des années, je ne sais pas exactement depuis quand, mais depuis des années de vie, c'est pourquoi j'ai parlé de « vie » et je reviendrai tout à l'heure sur le destin. Mon cousin, auquel je voulais rendre une petite visite, un militaire plein de braves et de loyales intentions, ce qui ne lui a servi de rien, est mort, m'a été enlevé, et moi, je suis toujours ici. Je n'étais pas militaire, j'avais une profession civile, une profession solide et raisonnable qui contribue, paraît-il, à la solidarité internationale, mais je n'y ai jamais été particulièrement attaché, je vous le confie, et cela pour des raisons dont je ne peux rien dire, sauf qu'elles demeurent obscures. Elles touchent aux origines de mes sentiments (...) pour Clawdia Chauchat (...) depuis que j'ai rencontré pour la première fois ses yeux et qu'ils ont eu (...) déraisonnablement raison de moi. C'est pour l'amour d'elle et en défiant Settembrini, que je me suis soumis au principe de la déraison, au principe génial de la maladie auquel j'étais, il est vrai, assujetti depuis toujours, et je suis demeuré ici, je ne sais plus exactement depuis quand. Car j'ai tout oublié, et rompu avec tout, avec mes parents et ma profession en pays plat et avec toutes mes espérances, (...) de sorte que, je suis définitivement perdu pour le pays plat et qu'aux yeux de ses habitants je suis autant dire mort.
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Nastasia-BNastasia-B   12 novembre 2012
Peut-on raconter le temps en lui-même, comme tel en soi ? Non, en vérité, ce serait une folle entreprise. Un récit, où il serait dit : " Le temps passait, il s'écoulait, le temps suivait son cours " et ainsi de suite, jamais un homme saint d'esprit ne le tiendrait pour une narration. Ce serait à peu près comme si l'on avait l'idée stupide de tenir pendant une heure une seule et même note, ou un seul accord, et si l'on voulait faire passer cela pour de la musique. Car la narration ressemble à la musique en ce qu'elle " accomplit " le temps, qu'elle " l'emplit convenablement ", qu'elle le " divise ", qu'elle fait en sorte qu' " il s'y passe quelque chose " (...). Le temps est l'élément de la narration comme il est l'élément de la vie : il y est indissolublement lié, comme aux corps dans l'espace.
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SarindarSarindar   16 août 2015
Peut-on raconter le temps, le temps en lui-même, comme tel et en soi ? Non, en vérité ce serait une folle entreprise. Un récit, où il serait dit : "Le temps passait, il s'écoulait, le temps suivait son cours" et ainsi de suite, jamais un homme sain d'esprit ne le tiendrait pour une narration. Ce serait à peu près comme si l'on avait l'idée baroque de tenir pendant une heure une seule et même note, ou un seul accord, et si l'on voulait faire passer cela pour de la musique. Car la narration ressemble à la musique en ceci qu'elle "accomplit" le temps, qu'elle "l'emplit convenablement", qu'elle le "divise", qu'elle fait en sorte qu' "il s'y passe quelque chose"[...].
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[appels aux allemands]
Depuis le Prenzlauer BERG (Berlin), Olivier BARROT présente le livre "Appels aux Allemands", recueil des textes écrits par Thomas MANN et diffusés par la BBC pendant la 2ème Guerre Mondiale.
>Littérature (Belles-lettres)>Littérature des langues germaniques. Allemand>Romans, contes, nouvelles (879)
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