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Zoya Motchane (Autre)Pierre Mac Orlan (Autre)
EAN : 9782070372393
626 pages
Éditeur : Gallimard (02/01/1981)

Note moyenne : 3.91/5 (sur 409 notes)
Résumé :
Franz Biberkopf sort de prison, où il purgeait une lourde peine pour avoir tué sa femme. Il est fermement décidé à mener désormais une vie honnête. Mais dès la rencontre avec Reinhold, souteneur et petite frappe sans scrupule, ce vour pieux semble impossible à tenir. Mêlé à toutes sortes de trafics, Franz commence à en savoir trop sur Reinhold. Dès lors commence pour lui une lente et terrifiante descente aux enfers...
Le roman d'Alfred Döblin, paru en 1929 à ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (37) Voir plus Ajouter une critique
Dandine
  28 juin 2020
Quand on ne se sent pas bien, louer a domicile un fin conteur d'histoires, ou ouvrir un livre. C'est Alfred Doblin qui m'a confie ce grand secret, cette grande recette: “Puisque vous ne voulez pas me dire ce que vous avez, moi je vais vous raconter une histoire […] Feu mon pere nous a raconte bien des choses […] nous etions sept gueules affamees, et quand il n'y avait plus rien a manger, il nous racontait des histoires. Ca ne vous cale pas, mais on oublie”.

L'histoire que m'a raconte Doblin peut etre resumee brievement: un bagnard se libere de prison et se jure de devenir honnete, mais sans bien s'en rendre compte il s'allie bientot a de petites frappes et retombe. Retombe? C'est la descente aux enfers.

Oui, mais comment il raconte cette histoire! Il y mele (pour comparer? Pour monter en epingle le destin tragique de son heros? va comprendre…) des reminiscences bibliques, Abraham s'appretant a immoler son fils Isaac, les malheurs de Job, et des relents de mythes grecs, Oreste tuant sa mere pour venger son pere, et je passe des allusions litteraires plus modernes.
Mais ce n'est pas seulement l'histoire du principal personnage, mais aussi celles de tous ceux qu'il rencontre, qu'il frequente, qui l'entourent. L'histoire du petit peuple berlinois pendant la difficile periode de Weimar, fin des annees 20. Leurs solutions, leurs petites manigances, pour survivre. Un petit peuple agglomere dans les quartiers defavorises de Berlin-Est, autour de l'Alexanderplatz. Une melee ou deja les affrontements politiques entre social-democrates, communistes et national-socialistes sont exacerbes, sont devenus physiques. Et comme toujours dans ce genre de climat social de crise, une petite delinquence qui explose.

Berlin, ce Berlin-Est, est aussi un heros a part entiere. Minutieusement decrit, ses places, ses grandes arteres, ses ruelles, les batiments qu'on demolit, les reconstructions, les magasins, les vendeurs ambulants, les promeneurs, les prostituees aux coins des rues, ses cafes et ses gargotes, un bourdonnement incessant, un tumulte, une musique que seuls les tramways qui passent arrivent a couvrir. Une exaltation de Berlin.

Ca c'est pour le fond. La forme, elle, est ce qu'il y a de plus deconcertant, mais aussi de plus fascinant dans ce livre. Il n'y a pas de suspense. Ce qui va arriver est annonce d'avance. Et des le tout debut, et ensuite par des titres-resumes a la tete de chaque chapitre. Mais loin de dissuader le lecteur, Doblin cree avec lui une sorte de complicite, en l'interpellant de temps a autre. Car il se dedouble, il est des fois l'ecrivain omniscient, des fois un narrateur externe, pas neutre, mais plutot aussi complexe que les heros qu'il suit, dejouant les frontieres entre honnetes gens et delinquants, a la maniere de Brecht, changeant d'attitude envers eux au gre des pages, tantot augurant leur futur, tantot compatissant leurs malheurs, tantot les invectivant, les sermonnant. D'autres fois, ce sont les heros qui se devoilent, se racontent eux-memes. Et a chacun sa verite. le lecteur ne peut pas toujours verifier, mais il peut choisir, ou tout gober en bloc.

Et Doblin infiltre dans son texte des articles de journaux, des fait-divers, des nouvelles boursieres, des itineraires de trams, des annonces et des publicites de magasins, des bulletins meteorologiques, des chansons populaires, des descriptions detaillees d'avancees scientifiques, qui s'enchevetrent avec des dialogues vertigineux et des imprecations du narrateur excede, sans que toujours les points, les virgules ou les tires viennent a l'aide du lecteur. D'apres mon experience, le lecteur lambda apprend rapidement a s'orienter tout seul dans ce fatras, cet amas d'informations, ce caleidoscope qui permet differentes facons d'apprehender la realite, simultanement toutes. Et comme moi, il tirera tres vite un enorme plaisir de sa lecture. Parce que oui, c'est un livre facetieux, plein d'anecdotes piquantes, etonnantes, comiques ou pathetiques, qui se suivent a une allure de film d'action hollywoodien, plein d'un humour corrosif qui sert a denoncer les pires travers de la societe, plein de trouvailles stylistiques qui en font, pour moi du moins, une des pierres angulaires de la litterature du 20e siecle.

Berlin Alexanderplatz m'a tres vite accapare. Il a fini par me ravir. C'est un regal. C'est vrai aussi qu'il demande un petit effort, mais si j'ai un conseil a donner, courez, courez, mettez-y un peu de coeur, courez pour l'attraper avant qu'il ne monte sur le tram et disparaisse dans les deviations des a lire et des pense-bete. Vous l'avez chope? A la bonne heure! Ouvrez-le. Il vous donnera du bonheur.

P.S. C'est une relecture. Evidemment, avec le temps passe, je ne peux rien dire de l'ancienne traduction. J'ai trouve la nouvelle, d'Olivier le Lay, splendide.

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horline
  13 décembre 2010
Ce livre de Döblin m'a donné envie de relire Céline. le premier explore l'Alexanderplatz, le second la place de Clichy...des quartiers populaires, grouillants de vie, animées par la rumeur des commerçants, du tramway, des camelots, des passants et des ouvriers, et absorbant dans leurs bas-fonds les plus fragiles.
Tel est le cas de ce Franz Biberkopf, pauvre bougre sorti de prison qui, malgré le voeu pieu de rester droit dans ses bottes, va se retrouver malmené par les circonstances, au gré de ses rencontres sur l'Alex.
Au fil des pages, on s'aperçoit que l'auteur s'attache à analyser minutieusement les difficultés de ses personnages. Tantôt narrateur externe interpellant le lecteur, tantôt adepte des monologues intérieurs et des allusions mythologiques, A. Döblin se mue en naturaliste d'un quartier populaire de Berlin. Avec cette étude du comportement des "petites gens" sous la pression du milieu et des circonstances, j'ai eu l'impression de relire du Zola.
Mais les similitudes s'arrêtent là.
Si Zola excellait dans un style léché, Döblin exploite tous les styles littéraires (de l'argot au poème), prend beaucoup de libertés avec les structures narratives avec notamment la technique originale du collage, et surtout renverse les codes du romanesque ( à défaut d'une intrigue bien construite axée autour de personnages figés dans des rôles prévisibles, le récit apparaît cacophonique avec ce style littéraire indéfinissable).
Oui au premier abord on a l'impression d'un brouhaha. Mais progressivement, cette impression laisse place à celle d'un laboratoire d'écriture où chaque technique littéraire porte une signification particulière dans la trame de ce roman. Entrer dans l'univers de Dôblin n'est pas aisé.
Bref, c'est une oeuvre qui n'a rien de romantique tant sa lecture est exigeante. Mais une fois plongée dans le livre, je me suis amusée des libertés prises par l'auteur.
Et la description des lieux, des gens...dignes des instantanés de Doisneau ou de Brassaï (à mon avis les meilleurs pour capturer l'essence de la ville à travers un cliché).
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sylvaine
  01 septembre 2016
Berlin Alexanderplatz d' Alfred Döblin ou le livre que j'ai failli laisser tomber au bout de 50 pages . Berlin Alexanderplatz d'Alfred Döblin ou le roman de toute une génération de l'entre deux-guerres , roman qu'il eut été bien dommage d'abandonner ...
Franz Biberkopf sort de Tegel ,prison berlinoise, après quatre ans de détention pour coups et blessures ayant entraîné la mort d'Ida sa compagne. Honnête , honnête je veux être et le rester. Mais difficile dans le Berlin de 1927 , quand on sort de taule, que le travail se fait rare, que l'inflation galope, de rester droit. Les rencontres se succèdent, Frank prend un premier coup derrière la tête, il résiste, puis le voilà embarqué dans une sombre histoire, blessé amputé d'un bras mais il résiste encore et toujours..
Döblin nous compte par le menu deux années de la vie de Franz Biberkopf , celles de son entourage, de Mieze, d'Eva, de Herbert, de Reinhold . et nous offre un roman où les voix se croisent, s'interpellent. Chacun crie, gémit, rit, boit, aime ou déteste, vit peu ou prou . Et en fond de tableau Berlin , sa métamorphose , ses travaux, le métro, le tram, les laissés pour compte de la ville de lumière on est ici à Berlin Est .C'est un roman dur, poignant, difficile, exigeant même qui n'est pas sans rappeler Voyage au bout de la nuit de Céline écrit à la même époque. Publié en 1929 , la République de Weimar est encore en place, le nazisme monte , le communisme essaye de trouver sa place , ce roman sera d'ailleurs brulé lors des autodafés de 1933 ..
Considéré comme l'un des fleurons de la littérature du XXème siècle, l'oralité de son écriture, le dialecte "berlinois" , l'abondance des dialogues peut en rebuter beaucoup , je suis ravie d'être allée au bout de ma lecture d'autant plus ravie qu'il m'a fallu m'y efforcer , lecture difficile donc mais ô combien enrichissante.
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bobbysands
  27 mars 2020
Mon propos, peut-être assez long mais le but est d'essayer de vous inciter à lire ce livre alors je me lance :
Et nous voici plongé dans le Berlin de l'entre-deux guerres en pleine république de Weimar, un Berlin sombre et sans espoir, le Berlin des bas-fonds. J'ai essayé une première fois d'entamer la bête de 612 pages et au bout de 50 pages, ne comprenant absolument rien à ce que je lisais, j'abandonnais mollement, et replaçait l'ouvrage dans la bibliothèque de mon salon, au rayon des mystérieux objets (entre Knut Hamsun et le Jan Potocki). A ce moment, lire ce genre de livre pour moi, revenait à regarder Canal + en crypté. Je laissais donc le livre de côté, persuadé que la traduction ne me permettait pas de rentrer dans le délire de son auteur.
Pourtant, l'objet littéraire reste séduisant et crâneur du haut de son étagère. Structure énigmatique, titres des chapitres loufoques, contexte urbain oppressant, à mi-chemin entre le suffocant Saint-Pétersbourg Dostoïevskien et le Paris glauque de Céline et surtout, et surtout, le style … particulier !
La comparaison avec Céline se fait naturellement. Roman Urbain, noir, anti-héros pathétiques, style elliptique. Berlin Alexanderplatz serait clairement le Voyage allemand si ce dernier n'avait pas été écrit 4 ans avant. Ultime comparaison : les auteurs sont tous deux médecins.
Pour comprendre POURQUOI, il faut lire Berlin Alexanderplatz, il faut en fait comprendre comment lire.
Alors comment lire Berlin Alexanderplatz ?
Tout d'abord, et toujours d'ailleurs, recontextualiser l'oeuvre dans l'histoire de la littérature. Döblin est un contemporain de Céline. James Joyce et Marcel Proust ont déjà frappé fort en termes d'innovations stylistiques et une guerre mondiale est venu choc-post-traumatiser bon nombre de petit génie de notre élite littéraire (Céline et Döblin). Les 30 premières années de notre siècle, d'un point de vue littéraire, mettent à disposition une ressource illimitée de sujet d'étude : appauvrissement, déshumanisation, désillusion de l'industrialisation mais aussi de possibilité infinie d'innovation stylistiques. Les deux maîtres Stylistes que furent Proust et Joyce font voler en éclat le classicisme du 19ème et réinvente la littérature faisant du « style » leur terrain de jeu illimité. Ils ouvrent une parenthèse que refermeront Céline … et Döblin. Je dirai, la parenthèse des « stylistes » ou celle de la littérature impressionniste. Il ne s'agit pas comme Zola, Balzac, Hugo et bien d'autres de recréer un cadre historique ou de décrire méticuleusement l'ambiance, comme on ferait une peinture réaliste d'un objet. Il s'agit maintenant, d'implémenter dans l'esprit et la moëlle épinière du lecteur, une mémoire sensorielle, une nostalgie, de quelque chose qu'il n'a pas connu : Les repas interminables de l'aristocratie pour Proust, l'allégorique et absurde Dublin de Joyce, le traumatisme post-apocalyptique de la Grande Guerre de Céline et enfin les bas-fonds et le banditisme de Döblin. L'outil de cette implémentation est le style. Et les écrivains dont je parle sont des stylistes. Ils vont, par leur style, faire naître en nous une impression. On retrouve ici le procédé utilisé par Dostoïevski, auteur vénéré par les auteurs cités, quand il implémente à l'aide d'une écriture instantanée et brouillonne, l'idée de folie dans l'esprit de son lecteur. A bien y réfléchir, on pourrait même parler d'un courant littéraire : les stylistes. (D'ailleurs, petites digressions qui justifiera mon appellation, ils termineront tous emportés par leur obsession pour le style : Proust écrivant la plus longue phrase dans le plus long roman du monde qui s'achèvera d'ailleurs après sa mort, Joyce passant dans un monde parallèle avec son dément Fannigan's bar (900 pages) qu'il mit 17 ans à écrire et affirmant modestement qu'il faut 17 ans pour le déchiffrer (à mon avis, plus), Céline qui avec son alambiqué et franchement bizarre Guignol's Band (700 pages), nous offre une des tranches les plus apocalyptiques de la littérature. BREF : le style n'est plus un moyen, c'est une fin en soi ! le fond n'est qu'un prétexte pour la forme)
Je n'ai pas encore répondu à la question ! Comment lire Berlin Alexanderplatz ? Eh bien tout d'abord - entrainement difficile guerre facile - il peut être bon de s'être frotter aux plus durs. Je veux dire par là d'être aller faire ses armes face à un tome de la Recherche de Proust ou un chapitre de l'Ulysse de Joyce (à peu près intelligible). On se rendra compte que Céline et Döblin ne sont pas si inabordables qu'on ne se l'imagine. Ensuite, nos crocs acérés, on peut s'attaquer à la pièce dont on parle aujourd'hui : Berlin Alexanderplatz. Certes, le style, phrase par phrase n'est pas franchement ragoutant mais on distingue la forme d'une narration. On distingue la polyphonie, on comprend qui parle, qui pense, quand intervient l'auteur etc. On peut donc décrypter, globalement l'action qui se déroule et ainsi, avancer, ou plutôt creuser, à travers les différentes couches que sont les niveaux de lecture. Ne vous inquiétez surtout pas si vous avez l'impression de ne pas saisir tel morceau de phrase, tel paragraphe complètement hors sujet. L'auteur se fout un peu de vous, alors ne vous laisser pas intimider et suivez le dans sa folie, comme Alice suivit le lapin. C'est bien pour ça que vous avez ouvert ce livre non ? Alors en avant.
Après plusieurs pages, on discerne mieux le projet. L'auteur force notre adhésion : Soit nous abandonnons et refermons le livre (ce que je fis la première fois), soit nous y allons « à fond » et nous descendons dans les bas-fonds. Nous ne les regardons pas de notre fenêtre, depuis notre appartement embourgeoisé, nous descendons, mouchoir sur le nez, à travers l'odeur putride des bars infâmes (surement les équivalents de nos PMU), à travers les ruelles sordides d'une ville au bord du précipice. C'est un choix, donc, au service duquel le style va se mettre : nous rendre au mieux l'impression de bassesse, sans distinguer la narration du narré. Un peu lourd, dirons les plus réticents, ceux qui ont quand même réussi à passer outre l'obstacle de ce style ardu. Mais aucune inquiétude, l'auteur est talentueux. Il maîtrise l'emploi de son argot et l'utilise judicieusement pour décrire son objet et lui donner toute sa dégoutante splendeur. Des qualités évidemment toute céliniennes. Donc voilà comment lire, du moins aborder la lecture de Berlin Alexanderplatz en bravant l'épreuve du style (qui n'est que le premier des 12 travaux que vous aurez accomplis !). Pour en finir et pour conclure sur cette partie, je vous demande de voir le style comme un outils, qui s'apparente à une paire de lunettes 3D, grâce auxquelles vous verrez ce que l'auteur veux vous montrer : Berlin la sordide.
L'étude de ce sujet, Berlin, vu avec nos lunettes 3D nous est faites sous forme de visite guidée avec en guise de guide, Franz Biberkopf, une sorte de gros sac à, une sorte de personnage un peu pathétique, qu'on aime appeler antihéros.
Venons-en à l'analyse des niveaux de lecture qui vous permettra d'apercevoir une once de finalité dans cet objet littéraire non identifié. A la première lecture, nous en distinguons trois.
Le premier niveau de lecture des péripéties de Franz, est celui, classique, de la lecture d'une fresque urbaine, tout à fait romanesque. Une intrigue pleine de rebondissement, narrée avec entrain, une multitude de personnages, fort de leur caractère, un tourbillon de mésaventures toute plus dramatiques les unes que les autres. Pour ce niveau de lecture, vous serez servis : Prisons, viol, maltraitance des femmes, amitié, braquage, trahison, amputation, re-viol, meurtre, re-trahison, dépression, hôpital psychiatrique et fin à la 1984 d'Orwell, lobotomisation et vie minable. le Drame urbain par excellence, digne des plus grands des contemporains de Döblin. (Mais pourquoi les romans urbains sont-ils si déprimants ? L'homme n'est donc pas fait pour une vie urbaine ? Merde !)
Le deuxième niveau de lecture est évidemment la (fameuse) critique sociale. L'auteur, je le rappelle, est un médecin des quartiers populaire. Question misère sociale, il en connaît un rayon. Je dirais que sa période gauchiste se justifie pleinement (et pourtant, alléluia, il s'en émancipera). le roman est un hommage à tous ces petits, ces truands, ces putes, ces repentis éternellement jetés dans la spirale de la violence et de la perdition. Ceux qui essaient, mais n'y arrivent pas.
(Aux riches et instruits lecteurs … :) « Regardez ! Vous-autres qui savez lire de grands romans, et imaginez ce que vivent ces petits qui peuplent les quartiers mal famés. Regardez en face, Berlinois ! la face de votre ville minable. »
Mais plus malin encore, et moins populiste qu'on ne se l'imagine, Döblin tourne aussi son discours contre le peuple. Son héros, certes, n'est pas épargné par la malchance. du moins, c'est ce que nous affirme avec une fausse naïveté, la narration. En fait, avec un simple esprit critique, et fort de notre connaissance du bien et du mal, aucun évènement ne forcent notre héros à faire le mal, à violer sa belle-soeur pour retrouver sa libido, ni à s'acoquiné avec une bande de braqueurs ou d'admirer un assassin en puissance, manifestement violent.
(Aux petits … :) « et vous Arrêtez de vous lamenter ! arrêtez de promettre que vous ne retomberait pas dans le banditisme quand vous faites tout…, ou du moins quand vous ne faites rien pour empêcher que ça arrive ! »
Nous avons donc ce double discours de l'auteur qui pointe du doigt la responsabilité de chacun, y compris des plus petits, dans la misère de la capitale teutonne.
Enfin, dernier niveau de lecture, qui nous pousse à penser, une fois le livre refermé, qu'il faudra le relire plus attentivement ce chef d'oeuvre : religieux. Pour ne citer qu'une référence, je dirai celle du livre de Job, pleinement appropriée pour décrire la triste vie de notre universel Franz. L'oeuvre contient énormément de références, profanes et religieuses et nous rappellent en fait que Berlin Alexanderplatz est construit comme une parabole, ou du moins en apparence. Et c'est peut-être l'analyse la plus intéressante de l'oeuvre de Döblin, juif qui aura la riche idée de se convertir au catholicisme. Si Franz est un anti-héros, son histoire est une anti-parabole. Les paraboles, vous savez ? Ces petits textes d'une simplicité affligeante conclus par une petite morale que le Christ utilisait pour faire rentrer de grandes vérités dans les petits cerveaux de ses apôtre. « Un homme avait deux fils », « Un semeur sortit pour semer », « le royaume des cieux ressemble à un trésor caché dans un champs » … etc.
Döblin fait de même avec nos petits cerveaux. L'« histoire d'un bandit repentis, qui veut arrêter de faire le mal ». Il va « tout » faire pour y arriver, mais le monde étant trop dur, il butera à chaque nouvelle tentative et retombera dans le banditisme. Nous avons une sorte de contre-évangile, qui nous dit avec simplicité que tout n'est pas si simple. Et nous, apôtre d'un instant du maître Döblin, nous sommes partagés entre l'idée qu'effectivement, on ne peut juger un homme sans connaitre la dureté de sa vie et, en même temps, l'idée qu'on se moque un peu de nous dans cette affaire - tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se brise - Franz a eu ce qu'il méritait. Plusieurs personnes lui ont tendu la main et ce blaireau n'a jamais su écouter et n'en a fait qu'à sa tête pour finalement retomber dans le crime.
Double morale donc : soit on voit le texte comme une parabole et la morale est donc que la vie finit toujours par l'emporter sur les volontés de fer. Il donc faut se soumettre à sa destinée (même si celle-ci est noire) sans lutter contre ses passions, être cohérent. Soit on voit le texte comme une anti-parabole dont la morale est donc qu'il faut vraiment et sincèrement lutter, sans se cacher derrière de fausses résolutions, contre le mal qu'il y a en nous et ce dans chacune de nos actions, actions qui constituent le torrent de notre destinée. Si ces deux morales sont banales et sont complètement opposées, l'auteur adresse la première à notre conscience via la forme : (la narration naïve) et la seconde à notre subconscient via le fond (le contenu du récit). La première nous dit qu'il ne sert à rien de lutter dans un Berlin comme celui qui nous est présenté la seconde attend de nous que nous refusions cette démission, ce lâche abandon.
La fin est assez intéressante, notamment la dernière page ou notre héros est lobotomisé, vaincu. Son âme est morte. Il est comme emporté dans l'allégorie d'une marche guerrière et nationaliste qui se nourrit de ce genre de profil pour grossir et gagner en puissance. Cette marche guerrière résonne tout particulièrement quand on connaît la suite (et la fin ?) de l'Histoire Allemande.
Terminer Berlin Alexanderplatz procure avant tout le sentiment de fierté légitime d'avoir terrasser un monstre littéraire et d'en avoir extrait la substantifique moelle, aliment nécessaire aux muscles de notre cerveau, fatigués de l'inconsistance de la littérature contemporaine. Berlin Alexanderplatz est bien un challenge littéraire et comme toute épreuve, on en ressort plus clairvoyant, on en tire une conclusion qui perdurera tout au long de notre chemin sur cette terre. le pacte de lecture est respecté, Alfred Döblin réussit pleinement son effraction dans nos boites crânienne, pour y déposer un germe : sa vision de Berlin de 1928. Et ce germe grandira quand nous regarderons notre ville (Marseille, Paris, Bordeaux…), ses mouvements, ses bruits, ses odeurs, ses trognes à travers les yeux Döblinesques, et que nous sentirons dès lors cette nostalgie intense d'un Berlin que nous n'avons jamais connu, révolu à jamais.
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yo
  31 octobre 2011
Berlin Alexanderplatz est un roman foncièrement noir, sombre sur l'image de l'humanité qu'il renvoie. Biberkopf, malgré ses bonnes intentions, est condamné d'avance, ce que rappelle constamment le narrateur. On sait que cela finira mal, et les rares personnes qui tentent de l'aider agissent vainement. C'est comme si le milieu dans lequel vit Biberkopf, celui des petits voyous et grands malfrats, le poussait à devenir mauvais malgré lui.
Néanmoins, la noirceur du récit est balancé par l'écriture tout à fait originale de Döblin. Par le recours à une oralité très travaillée, le texte évoque le travail de Céline. Surtout, le texte est émaillé de nombreuses digressions, qui permettent de prendre la température de cette ville. On découvre ainsi au fil des pages l'ambiance des abattoirs et le rythme effrénée des égorgements de porc (magnifiques pages), les programmes de théâtre, les faits divers du moment. Döblin a également souvent recours à des extraits d'autres textes, en particulier ceux de la bible ou des chansons populaires, qui prennent place dans le récit. C'est ainsi qu'est racontée, au coeur de l'ouvrage, l'histoire de Job. Ce mélange de références, d'entrées dans le texte, fait de Berlin Alexanderplatz un texte riche, très dense, mais qui conserve une unité grâce à Franz Biberkopf, fil rouge de l'ouvrage. Et la traduction d'Olivier le Lay rend parfaitement hommage à ce foisonnement.
Lien : http://livres-et-cin.over-bl..
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Citations et extraits (47) Voir plus Ajouter une citation
DandineDandine   11 juin 2020
Ce Franz Biberkopf, anciennement cimentier, puis déménageur et ainsi de suite, désormais marchand de journaux, pèse près d’un quintal. Il est fort comme un cobra et de nouveau membre d’un sporting-club. Il porte molletières vertes, souliers cloutés et veste imperméable. Vous ne trouverez guère d’argent sur lui, ça va ça vient en permanence, toujours en petites quantités, mais néanmoins que personne ne s’avise de l’asticoter.

Franz a battu à mort sa fiancée, Ida, le patronyme ne change rien à l’affaire, dans la fleur de l’âge.

Est-il pourchassé, depuis sa vie d’avant, Ida et tout le tremblement, par remords, cauchemars, tourments nocturnes, supplices, Érinyes du temps de nos arrière-grand-mères ? Rien à faire. Qu’on songe combien la situation a changé. Un criminel, homme jadis maudit des dieux (mais d’où le sais-tu, mon enfant ?) devant l’autel, Oreste, a tué Clytemnestre, tout juste si l’on prononcera ce nom, tout de même sa mère. (De quel autel parlez-vous donc ? Chez nous vous pouvez toujours courir pour trouver une église ouverte la nuit.) Je le disais, autres temps. Oï ho haro, oï ho haro, effroyables bêtes, femelles ébouriffées de serpents, aussi chiens sans muselière, toute une ménagerie et des plus repoussantes, ils veulent le mordre, mais ils ne l’atteignent pas, car il est devant l’autel, c’est une représentation de l’Antiquité, puis cette engeance tout entière en courroux danse autour de lui, toujours mêlée de chiens. Sans harpe, comme il est dit dans le chant, des Érinyes la danse, elles s’enlacent autour de leur proie, perturbation démence, envoûtement des sens, préparation au cabanon.

Elles ne pourchassent pas Franz Biberkopf. Disons-le tout net, et excellent appétit, il boit chez Henschke ou ailleurs, le brassard dans la poche, une blonde après l’autre et même un Doornkaat dans les intervalles, que ça vous fait vibrer le cœur. Ainsi le marchand de journaux Franz Biberkopf, anciennement déménageur et ainsi de suite, à Berlin Nord-Est, fin 1927, se distingue du célèbre Oreste de l’Antiquité. Qui préférerait être dans la peau de qui.
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DandineDandine   06 juin 2020
(Sans force pour une critique, des citations pour etre present.)


Un ciel étoilé se penchait sur les sombres demeures des hommes. Le château de Kerkauen reposait dans le calme profond de la nuit. Pourtant une femme aux boucles blondes fouissait la tête dans ses capitons et ne trouvait pas le sommeil. Demain, demain déjà un être cher, très cher à son cœur allait la quitter. Un chuchotement allait (courait) dans la (sombre) nuit profonde et impénétrable : Gisa, reste mienne, reste mienne (ne pars pas, ne t’en va pas, ne tombe pas, de grâce, asseyez-vous là). Ne me quitte pas. Mais le silence désolé n’avait ni oreilles ni cœur (ni pieds ni nez). Et de l’autre côté, séparée simplement par quelques murs, gisait une femme blafarde, mince, les yeux ouverts. Ses cheveux sombres et lourds en bataille sur la soie du lit (château de Kerkauen, lits de soie réputés). Des frissons glacés la soulevaient tout entière. Ses dents claquaient comme par les froids profonds, point. Mais elle ne bougeait pas, virgule, ne ramenait pas la couverture sur elle, point. Immobiles ses mains fines, glacées (comme par les froids profonds, frissons gelés, femme mince aux yeux ouverts, lits de soie réputés), reposaient, point. Ses yeux étincelants erraient vacillants dans la pénombre, et ses lèvres tremblaient, deux points, guillemets, Lore, tiret, tiret, Lore, tiret, guillemets, guillerets, foie d’oie et guignolet.
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DandineDandine   13 juin 2020
C'est un faucheur. Il s'appelle la Mort.
[...]
C’est un faucheur, il s’appelle la Mort, sur la montagne s’élève ma plainte éplorée et sur les enclos de la lande ma lamentation, car ils sont dévastés, plus personne n’y passe, oiseaux, bétail, tout a fui, plus rien. Je fais de Jérusalem un tas de pierres, un repaire de chacals, et des villes de Juda, des lieux désolés, que personne n’y habite.
[...]
C’est un faucheur, il s’appelle la Mort, il tient sa force du dieu tout-puissant. Maintenant il affûte le couteau, déjà il coupe bien mieux.
[...]
C’est un faucheur, il s’appelle la Mort, il arrive sans se presser avec haches et cognées, il joue du fifre, puis il ouvre tout grand la mâchoire, puis il prend la trompette, retentira la trompette, battra la grosse caisse, viendra le terrible bélier noir, voum, tout doux, tout doux, roum.
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DandineDandine   17 juin 2020
(Reinhold se remet avec Cilly, qui vient de quitter Franz)

Reinhold remarque à dix mètres de distance que : 1. elle a pas d’argent, 2. elle est en pétard contre Franz, et 3. elle m’aime, moi, Reinhold l’élégant. Dans ces frusques-là toutes les gonzesses l’aiment, surtout si c’est un retour, une reprise pour ainsi dire. Aussi il commence par lui donner dix marks (point 1). Puis il peste contre Franz (point 2). Où le gaillard perche, il aimerait bien le savoir lui-même. (Remords, où sont les remords, Oreste et Clytemnestre, Reinhold ne connaît pas même leur nom, à ces deux-là, il voudrait juste, très fort et profond, que Franz fût raide mort et introuvable.) Mais Cilly ne sait pas non plus où est Franz, et c’est bien la preuve, argumente Reinhold d’un ton ému, que l’homme est cané. Et là-dessus il lui dit aimablement (point 3), sur le chapitre des remontées d’amour : Là j’suis en main, mais tu peux retenter ta chance en mai. T’es rien piqué, peste-t-elle, et elle ne se tient plus de joie. Avec moi tout est possible, rayonne Reinhold, là-dessus il prend congé et poursuit son chemin. Reinhold, oh Reinhold, tu es mon galant, Reinhold, oh mon Reinhold, je t’aime tant.
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EnrouteEnroute   22 août 2015
Que tu veuilles, ô être humain, devenir sur cette terre un sujet masculin, alors réfléchis à deux fois, avant que la sage femme vers le jour te convoie ! la terre est un nid de misère ! Crois-en l'auteur de ces lignes, qui goûta bien souvent de ce plat dur et indigne ! Citation piquée au Faust de Goethe : L'homme toute sa vie n'est heureux d'ordinaire, qu'au seul stade embryonnaire... Voici le bon Etat nourricier, il te régente de l'aube au coucher. Il te pince et te rudoie allègrement de ses article et ses commandements ! Le premier dit : humain, paie ! le second : ferme ton clapet ! Ainsi vis-tu dans ton couchant, en un état d'accablement. Et tu cherches parfois à noyer l'ennui coriace, dans la bière, voire dans la vinasse, alors promptement tu chois et tu es schlass. Pendant ce temps le années s'accumulent, les mites boulottent ta chevelure, ça craque sinistre dans la charpente, les membres se flétrissent et débandent ; la jugeotte fermente dans la cervelle, et toujours plus mince la ficelle. Bref, tu remarques que c'est déjà l'automne, tu casses ta pipe et abandonnes. Et maintenant, je te demande, tremblant, ô ami, qu'est-ce que l'homme, qu'est-ce que la vie ? Déjà notre grand Schiller souverain : "Ce n'est point le plus grand des biens". Pour moi je dis : la vie est comme une échelle de poulailler, courte et pleine de fumier.
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