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EAN : 9782081220430
205 pages
Flammarion (10/03/2010)
4.09/5   105 notes
Résumé :
Il est d'usage, aujourd'hui, de distinguer un bon libéralisme politique et culturel ? qui se situerait « à gauche » ? d'un mauvais libéralisme économique, qui se situerait « à droite ». En reconstituant la genèse complexe de cette tradition philosophique, Jean-Claude Michéa montre qu'en réalité nous avons essentiellement affaire à deux versions parallèles et complémentaires du même projet historique. Celui de sortir des terribles guerres civiles idéologiques des XVI... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (7) Voir plus Ajouter une critique
Dans cet essai assez dense, le philosophe Jean-Claude Michéa a pour ambition de circonscrire ce qu'est vraiment le libéralisme : genèse de l'idée, principaux idéologues d'hier et d'aujourd'hui, conséquences sur l'évolution de notre société. Un objectif qui est finalement atteint malgré un parcours sinueux et quelques détours.

Je l'avoue, j'ai failli abandonner la lecture de ce livre à la page soixante tant le texte est touffu, les phrases longues, la structure peu claire, les itérations nombreuses, le vocabulaire et les références complexes. Mais, j'aurais eu tort et je vais tenter de vous démontrer pourquoi.

En rupture avec l'humanisme de la Renaissance, le libéralisme qui apparaît au XVIIe siècle " ne se soucie pas de définir des Idées ou de saisir des Essences, c'est-à-dire de s'exprimer au nom d'une quelconque "Vérité", quel que soit le statut métaphysique de cette dernière. "

Non, inspiré par l'appréciation pour le moins pessimiste de l'Homme que Thomas Hobbes expose dans le Léviathan (publié en 1651), le libéralisme primitif se contentait de mettre au point un système juridique qui permet à chacun de faire ce qui lui plaît tant qu'il n'empêche pas les autres de faire pareil.

Contrairement aux doctrines antérieures, ce capitalisme originel ne s'encombre pas de considérations morales ou religieuses : il prétend simplement faire preuve de bon sens, loin de tout débat d'idées. C'est en quelque sorte le remplacement décomplexé des diverses visions de monde patiemment construites par les grands penseurs " d'avant ". Il s'agit plutôt d'un (bon ?) sens commun reflétant les valeurs utilitaristes et pragmatiques de la bourgeoisie commerçante contemporaine des Lumières... Pour résumer, le droit libéral a au départ " une fonction comparable à celle du Code de la route ".

Michéa précise que, pour les libéraux, " l'État le plus juste c'est un État sans idées ". le pouvoir qui s'en inspire met ainsi un point d'honneur à ne jamais s'interroger sur ce qu'est la meilleure façon pour un citoyen de conduire sa vie ou d'employer sa liberté " naturelle ".

Or, comme le libéralisme s'interdit de juger de toutes les questions autres que techniques, il se borne à une simple " administration des choses ". Michéa en profite au passage pour égratigner " l'État libéral qui a trouvé, depuis trente
ans, un personnel politique remarquablement adapté à sa fonction. " Autrement dit, gouverner ça n'est plus prévoir, c'est administrer.

Et de poursuivre : " Dans sa forme idéale, l'État libéral doit donc veiller en permanence à séparer soigneusement l'exercice du pouvoir de toute considération morale, ou religieuse " [p. 95]. Pourtant, relève JCM, il existe malgré tout des situations où cet " État minimal " outrepasse son rôle de gestionnaire pur et dur : à savoir, " lorsqu'il s'agit de défendre les conditions du laissez-faire. " Comme exemple concret, Michéa évoque (au deuxième degré !) notamment " les avantages injustement acquis lors des luttes antérieures (et non moins archaïques) de la classe ouvrière et de ses différents alliés "...

Ainsi, " la société du moindre mal est non seulement celle qui, pour se développer efficacement, n'a nul besoin d'exiger de ses membres un quelconque travail sur eux-mêmes : de les exhorter, par exemple, à se conformer à un idéal déterminé de perfectionnement moral ou religieux. Et comme Adam Smith (après Mandeville) ne se prive jamais de le souligner, il s'agit d'une collectivité dont les rouages fonctionnent d'autant mieux que chaque individu renonce de lui-même à accomplir un tel travail (du reste, forcément suspect) et préfère à cette existence sacrificielle la poursuite plus tranquille de ses intérêts bien compris et la réalisation de ses désirs particuliers " [p. 96-97].

De nos jours, débarrassés des principes éthiques qu'ils considèrent comme des entraves néfastes au développement d'une économie dynamique, les héritiers du libéralisme originel prônent un "égoïsme rationnel". Celui-ci leur permet en toute bonne conscience d'exploiter et de licencier leurs employés précaires, d'engranger des profits surréalistes, de commercer avec les dictatures, de saccager l'environnement, de falsifier leur comptabilité. Et, lorsque tout est fini, ils se sauvent en ayant d'abord pris soin d'actionner leurs parachutes dorés.

En effet, depuis le dernier tiers du XXe siècle le néo-libéralisme n'est plus tout à fait comparable à son ancêtre institué par Thomas Hobbes, Adam Smith ou Bernard de Mandeville. Pour continuer à exiger une cascade de nouvelles privations de la part de ses tributaires, il promet désormais "le meilleur des mondes" comme l'avait fait avant lui le communisme soviétique ou chinois, mais comme n'avaient jamais osé le suggérer ses pères fondateurs.

Dans cet univers définitivement façonné par l'influence bénéfique du Marché et du Droit, les citoyens "doivent perpétuellement être exhortés à abandonner les manières de vivre qui leur tiennent le plus à coeur s'ils veulent tenir les rythmes infernaux qu'impose le développement continuel de ces deux institutions."

Alors, pour parvenir à concrétiser cette belle prophétie "de l'homme nouveau exigé par le fonctionnement optimal du Marché et du Droit", il faut valoriser un travailleur prêt à sacrifier sa vie - et celle de ses proches - à l'Entreprise compétitive. On a également besoin "d'un consommateur au désir sollicitable à l'infini, d'un individu politiquement correct et procédurier, fermé à toute générosité réelle, parent absent ou dépassé, afin de transmettre dans les meilleures conditions possibles cet ensemble de vertus indispensables à la reproduction du Système."
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Si vous êtes français, et que l'alternance politique gauche/droite vous paraît une sinistre plaisanterie, cet essai donnera de la consistance à ce qui ne pouvait être qu'un sentiment diffus.

L'auteur commence par rappeler les racines du libéralisme : effrayés par les carnages et l'asservissement que peuvent provoquer les communautés (religions, corporations, …) sur ses propres membres, ou les membres du camp adverses, les philosophes sont devenus très méfiants sur la Vertu, la Morale, et tout ce qui porte une majuscule en général. D'où l'idée que les individus devraient avoir la possibilité de faire tout ce qu'ils souhaitent, tant qu'ils n'empiètent pas sur la liberté des autres. L'équilibre des égoïsmes devrait mener à une société qui ne fait peut-être pas rêver sur le papier, mais qui est la moins pire possible que l'on puisse obtenir. On fait ce qu'on veut chacun de son côté, et quand on n'est pas d'accord, on passe devant les tribunaux pour trancher qui empiète sur les droits de qui.

En France aujourd'hui, il n'y a plus que des partis libéraux : la gauche a abandonné progressivement les thèmes sociaux pour les thèmes sociétaux (aucun individu ne doit être contraint dans sa vie par une Morale qu'il ne reconnaît pas (mariage homosexuel, extension de la FIV, …)), tandis que la droite se concentre plus sur son aspect économique (aucun individu ne doit être contraint à dépenser 1€ au nom d'une Valeur qu'il n'a pas choisi lui-même (réduction des cotisations sociales, privatisation des service autrefois collectifs,…)). Et si ces deux camps se présentent comme ennemis, c'est surtout à partir de leur base électorale historique, car ils partagent aujourd'hui les mêmes fondements théoriques. Écrit en 2007, le livre préfigure bien le mandat d'Hollande (de gauche, légalisation du mariage homosexuel mais allègement du Code du travail), puis celui de Macron qui offre finalement une synthèse libérale claire et rend les autres partis confus en comparaison.

Pour Michéa cependant, le postulat de départ du libéralisme est faux, car l'être humain n'est pas purement égoïste par nature. Les gestes de solidarité éclatent spontanément, et une société ne tient debout que parce que le goût du travail bien fait, le sens de l'honneur et celui du sacrifice sont largement répandus dans la population (dont une large part réclame d'ailleurs plus de protection mutuelle que d'individualisme). L'auteur incite tout de même à la méfiance, car l'individualisme a tendance à être contagieux une fois passé un seuil critique (comme il n'y a aucun intérêt à faire bloc avec des gens qui vous lâcheront au premier effort que ça leur demandera, plus il y a d'égoïste autour de vous, plus vous avez intérêt à le devenir aussi) et aujourd'hui, on a bien de la peine à trouver une « force vivante » capable de s'opposer au libéralisme.

L'empire du moindre mal est un de ces essais « coup de pied dans la fourmilière » qui donne l'occasion de voir quantité d'événements sous un jour nouveau. Il offre aussi un grand bol d'oxygène intellectuel : en renommant simplement certaines choses de la bonne façon, des problèmes qui paraissaient flous et frustrants dévoilent soudain des réponses lumineuses.
Une seule réserve pour le moment, la généralisation du propos en dehors du contexte de la France, qui ne me paraît pas aller de soi.
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Jean-Claude Miché tente de répondre, dans cet essai, à des questions majeures sur la société dans laquelle nous vivons : qu'est-ce que le libéralisme et quels en sont les limites ?

Pour lui, le libéralisme est partagé par tous les grands courants politiques français : le libéralisme économique par la droite et le libéralisme politique et culturel (défini comme l'avancée illimitée des droits et la libération permanente des moeurs) par la gauche.

Dans cette société libérale, chacun est donc libre d'adopter le style de vie qu'il juge le plus approprié à sa conception du devoir (s'il en a une) ou du bonheur , sous la seule et unique réserve naturellement, que ses choix soient compatibles avec la liberté correspondante des autres (ma liberté s'arrête là où commence celle des autres).

La notion de morale a été bannie de cette société, car la prétention de certains individus à détenir la vérité sur le "Bien" est, pour le libéralisme politique, la cause fondamentale des affrontements violents (responsable des guerres idéologiques et religieuses).

La civilisation libérale est donc " L'empire du moindre mal " : "la démocratie est le pire des régimes, à l'exception de tous les autres", une société libre mais sans morale (intégrité, bienveillance, générosité).

Car le libéralisme, donne donc la primauté à l'individu (la liberté individuelle) sur le groupe (l'égalité et la fraternité) ! Et donc, la primauté à l'égoïsme...
Et, sans les limites de la morale, auparavant portée par la tradition et la religion.

En aparté, on en constate notamment les effets dans le discours et les actions des politiques (malhonnêteté intellectuelle, violences verbales, irrespect des institutions en place, primauté du parti par rapport au bien commun,… ). Alors qu'ils devraient être exemplaires !

Or, pour l'auteur, le postulat de départ du libéralisme est faux, car l'être humain n'est pas purement égoïste par nature. Les gestes de solidarité éclatent spontanément, et une société ne tient debout que parce que le goût du travail bien fait, le sens de l'honneur et celui du sacrifice sont largement répandus dans la population (dont une large part réclame d'ailleurs plus de protection mutuelle que d'individualisme).

Que faire alors pour éradiquer le déficit de morale (de décence) des sociétés libérales ? Jean-Claude Miché ne nous propose malheureusement que peu de pistes : une vague notion de Common Decency (?) et le retour vers des relations "gagnant-gagnant" au lieu des relations "donnant-donnant"...

Ce qui est bien dommage, car la morale est indispensable à une démocratie pour donner naissance à une société libre, pacifique et prospère !

Ce chapitre m'a fait penser à l'importance de l'éducation (" le miracle Spinoza : Une philosophie pour éclairer notre vie" de Frédéric Lenoir), à la sécurité, l'équité et la confiance ("L'entraide : l'autre loi de la jungle" de Pablo Servigne) et à l'éthique mise en oeuvre dans les pays scandinaves et du nord de l'Europe ("La société de défiance. Comment le modèle social français s'autodétruit" de Yann Algan et Pierre Cahuc).

A signaler : l'accumulation dans le texte, en bas de page et en fin de chapitre, de références sur les thèses évoquées nuit grandement à sa lisibilité.
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Comme il l'avait précédemment évoqué dans le complexe d'Orphée, le système libéral est né des traumatismes engendrés par les guerres du XXe siècle (syndrome de Bardamu). Il prétend substituer naturellement aux guerres de religion et aux conflits idéologiques « la solution du moindre mal », un mécanisme autorégulateur basé sur la Croissance et l'économie de Marché associé à l'institutionnalisation du Droit qui sert à fixer les règles sans référence quelconque à des valeurs. C'est un processus sans « sujet » dans le sens où celui-ci a fait l'objet d'une déconstruction et les règles de droit sont fondées essentiellement sur la tolérance et le consentement des individus — un ajustement qui épouse la courbe des rapports de force en présence — et non des principes éthiques. Ce qui revient à dire, pour donner un exemple, que la prostitution peut être considérée désormais comme un métier et que la marchandisation des corps n'est plus un sujet tabou.
Le postulat de l‘état de droit s'est érigé sur le constat de base que l'homme n'obéit qu'à ses propres intérêts, qu'il est fondamentalement égoïste et que tout recours aux valeurs du Bien et de Mal est dangereux, car il sous-entend une métaphysique source de conflit.
À cette vision négative de l'humain, qui n'est bien, en fait, qu'une nouvelle idéologie savamment orchestrée et basée sur un totalitarisme qui ne dit pas son nom, Michéa oppose « la common decency » un concept populaire (désigné par Orwell) qui veut dire que certaines choses ne se font pas, qu'elles ne sont pas humainement acceptables. Un minimum de valeurs partagées est nécessaire. C'est un sentiment universel à la base de toute tentative de société avant qu'elle ne soit formatée par une idéologie quelconque.
Mais on peut se poser la question : jusqu'où et, pendant combien de temps a-t-on accepté l'esclavage, la soumission de la femme, l'exploitation de l'homme par l'homme comme si cela allait de soi ? Comment l'univers marchand a-t-il donné source à un droit inaliénable, alors que si on y regarde d'un peu plus près c'est bien d'abus de pouvoir et de vol légalisé dont il s'agit quand un quelconque quidam vend une marchandise qu'il n'a pas créée, huit ou dix fois le prix versé au producteur?
Je ne vois pas comment sortir de cette impasse sinon en reconnaissant, n'ayons pas peur des mots, qu'il y a besoin d'une éthique ; d'une justice et d'un partage pour que toute société devienne décente et ne coure pas à sa perte.




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« L'empire du moindre mal », comme l'entièreté de la pensée de Michéa, ne peut laisser indifférent. Il bouleverse nécessairement notre vision de la politique, du clivage gauche-droite, de la société, de l'Homme et du monde. Oui, selon Michéa, la gauche et le socialisme sont distincts, et on peut être en faveur de l'égalité, d'une répartition juste des richesse, mais aussi d'un ordre moral reposant sur des valeurs préexistantes et des traditions. La critique du libéralisme et du capitalisme est rondement menée, puisqu'elles attaquent le problème à la racine, c'est-à-dire à l'évolution philosophique du concept libéral. Si vous cherchez des réponses, j'ignore si cet ouvrage vous sera utile ; en revanche, si vous cherchez des questions, on ne pourrait trouver mieux !
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Citations et extraits (61) Voir plus Ajouter une citation
Dès lors que l'idéologie libérale est contrainte d'assumer à son tour l'idéal de l'homme nouveau (celui dont l'âme aurait été entièrement « modernisée » par le Marché planétaire), cette frontière perd évidemment sa principale raison d'être. Un libéral conséquent (c'est-à-dire un libéral soucieux de développer jusqu'à son terme logique l'axiomatique initiale) ne peut donc plus se contenter, comme naguère, d'imputer l'échec des entreprises totalitaires à la nature utopique des fins poursuivies. C'est, au contraire, la seule nature inadéquate des moyens employés pour atteindre ces fins, désormais légitimes en elles-mêmes, qui doit, à présent, caractériser leur chute inévitable. […] Cette rusticité évidente des moyens mis en œuvre par les sociétés totalitaires ne doit donc plus conduire les libéraux à contester la rationalité du projet constructiviste lui-même. Dans la nouvelle optique, la seule question qui se pose est de savoir dans quelle mesure le libéralisme intégralement développé pourrait reprendre ce projet historique à son compte et sur des bases enfin réalistes et efficaces. Or sur ce point, l'optimisme de Fukuyama est manifestement total. « Le caractère ouvert des sciences contemporaines de la nature — écrit-il — nous permet de supputer que, d'ici les deux prochaines générations, la biotechnologie nous donnera les outils qui nous permettront d'accomplir ce que les spécialistes d'ingénierie sociale n'ont pas réussi à faire. À ce stade, nous en aurons définitivement terminé avec l'histoire humaine parce que nous aurons aboli les êtres humains en tant que tels. Alors commencera une nouvelle histoire, au-delà de l'humain. » […]
On imagine sans peine l'étonnement d'un Adam Smith ou d'un Benjamin Constant devant un tel dénouement philosophique. Cet étonnement n'est, cependant, pas très différent, en fin de compte, de celui que Gorgias aurait certainement éprouvé en rencontrant Calliclès, son fils spirituel le plus talentueux. À ceci près, naturellement, que Calliclès ne devait son existence philosophique qu'à la puissance logique de Platon, tandis que Fukuyama et ses milliers de clones idéologiques sont à présent aux commandes du monde où nous vivons.
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Là où le détournement « patriarcal » de l'autorité paternelle ordonne essentiellement l'obéissance du sujet à la loi que le « père » tyrannique prétend incarner, le désir de puissance « matriarcal » se présente, en effet, sous des formes très différentes, et bien plus étouffantes. Il impose comme un dû l'amour inconditionnel du sujet et, de ce fait, il fonctionne d'abord à la culpabilisation et au chantage affectif, sur les modes, déclinables à l'infini, de la plainte, du reproche et de l'accusation. La première forme d'emprise institue un ordre principalement disciplinaire, commandant la soumission totale du sujet dans son comportement extérieur. La seconde institue un contrôle infiniment plus radical parce que sans la moindre limite assignable ; elle exige, en effet, que le sujet cède sur son désir et adhère de tout son être à la soumission demandée, sous peine de se voir détruit dans l'estime qu'il a de lui-même, puisque son refus d'accepter cette emprise totale sur sa propre vie ne pourrait signifier qu'une inaptitude coupable à rendre à la hauteur des « sacrifices » consentis pour lui. Cette différence suffit, par elle-même, à expliquer l'immense difficulté qu'il y a toujours à saisir comme telle une domination subie, lorsqu'elle vient à s'exercer sur un mode « maternel ». Alors que l'ordre disciplinaire est, par définition, toujours frontal (ce qui rend possible à la fois la conscience de l'oppression subie et la révolte contre cet ordre), le contrôle « matriarcal » exercé sur un sujet « pour son bien » et au nom de l'amour qu'on lui voue tend à fonctionner sous des formes beaucoup plus enveloppantes et insidieuses, de sorte que ce sujet est presque inévitablement conduit à s'en prendre à lui-même de sa propre ingratitude et de sa noirceur morale. […] Celui ou celle qui fonctionne en mode « patriarcal » sait parfaitement qu'il jouit du pouvoir. Mais ceux sur lesquels ce pouvoir s'exerce ne sont pas moins dupes de cette jouissance qu'ils doivent affronter. Les formes d'emprise « matriarcales » (où bien des hommes sont désormais passés maîtres) sont, en revanche, incomparablement plus difficiles à percevoir et à nommer comme telles, aussi bien par celles et ceux qui les subissent, que par celles et ceux qui les exercent. Comme l'expérience ne cesse de le montrer, il est psychologiquement impossible à une mère possessive (où à tout sujet voué à fonctionner selon ces modalités) de vivre sa folle volonté de puissance autrement que comme une forme exemplaire de l'amour et du dévouement sacrificiel. Il est ainsi inévitable que la main visible de la domination patriarcale finisse par laisser dans l'ombre la main invisible de la domination matriarcale, et à concentrer sur elle toutes les mises en question du pouvoir coercitif. C'est vraisemblablement dans cette différence majeure qu'il faut chercher les raisons ultimes du refoulement politique immémorial de l'empire des mères.
[…] C'est pourquoi le lent démontage historique des sociétés disciplinaires, qui est l’œuvre principale de la modernité avancée, ne se traduit jamais par l'accès du grand nombre à la belle autonomie promise. Faute d'une critique intégrale des mécanismes de la domination, critique que le matérialisme libéral interdit par principe, ce démontage méthodique conduit, au contraire, à la mise en place progressive de sociétés de contrôle, soumises à l'autorité croissante des « experts » et baignant dans un étrange climat d'autocensure, de repentance et de culpabilité généralisées.
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Sous ce rapport, les différentes pathologies de l'ego — qu'il s'agisse de la volonté de pouvoir manifestée en tant que telle, ou de ses multiples formes dérivées, comme, par exemple, le besoin pathétique de devenir riche ou célèbre — doivent apparaître pour ce qu'elles sont : l'effet d'une dépendance non résolue à des histoire d'enfance, dépendance qui conduit invariablement un sujet à envisager sa propre vie comme l'occasion d'une revanche personnelle à prendre (manière de voir mutilante, puisqu'elle transforme automatiquement cette vie en carrière, pathologiquement structurée par le désir de parvenir, ou tout simplement par la nécessité de vivre perpétuellement en représentation).
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À partir du moment où le combat socialiste doit prendre appui sur la décence commune des hommes ordinaires, il suppose, comme Camus l'avait souligné, cette capacité d'aimer la vie (et donc cette maturité psychologique) sans laquelle aucune action réellement généreuse n'est possible. Sitôt que cette base psychologique et morale fait défaut, les révolte contre l'ordre établi — quelle que soit leur radicalité apparente — ne peuvent plus puiser leur motivation que dans la rage, la haine, et le ressentiment (et donc, en définitive, dans les formes les plus infantiles du désir de pouvoir). Il est alors difficile d'échapper aux critiques cruelles adressées par Nietzsche à l'anarchiste qui réclame dans une belle indignation "le droit", "la justice", "les droits égaux". « Cette "belle indignation" écrit Nietzsche — lui fait du bien par elle-même, c'est un vrai plaisir pour un pauvre diable de pouvoir injurier. Il y trouve une petite ivresse de puissance. Déjà la plainte, rien que le fait de se plaindre peut donner à la vie un attrait qui la fait supporter : dans toute plainte il y a une dose raffinée de vengeance, on reproche son malaise, dans certains cas même sa bassesse, comme une injustice, comme un privilège inique, à ceux qui se trouvent dans d'autres conditions. "Puisque je suis une canaille, tu devrais en être une aussi" ; c'est avec cette logique qu'on fait les révolutions. »
Si on veut donc éviter de confondre comme le fait ici Nietzsche ceux qui défendent réellement la cause du peuple et les innombrables Richard Burn qui en constituent la contrefaçon narcissique et désespérée (mais que la gauche militante a visiblement le don d'attirer en quantité industrielle), il est ainsi philosophiquement indispensable de distinguer le révolté véritable de ses poses rebelles, arrogantes et hautaines, dont le fond psychologique réel est toujours la tristesse, la jalousie ou la haine œdipienne de soi.
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Il est devenu difficile d'ignorer que quelque chose d'essentiel a changé. L'empire du moindre mal, à mesure que son ombre s'étend sur la planète toute entière, semble décidé à reprendre à son compte, un par un, tous les traits de son plus vieil ennemi. Il entend désormais être adoré comme le meilleur des mondes. Cette ultime métamorphose est beaucoup moins surprenante qu'il n'y paraît. […] Le pessimisme libéral a toujours concerné la seule capacité des hommes à se montrer digne de confiance et à agir décemment. Il ne portait pas, en revanche, sur leur aptitude à se rendre « maître et possesseur de la nature » par leur travail et leur ingéniosité technique. Dans la mesure où l'industrie (c'est-à-dire l'exploitation rationnelle et illimitée de la nature) constituait dans tous les montages philosophiques libéraux, la forme idéale du détournement des énergies guerrières vers des fonds estimés utiles à tous, il existait donc bien, au cœur du libéralisme, un élément originel d'optimisme et d'enthousiasme. C'est naturellement cet élément qui a permis de justifier le culte religieux de la Croissance et du Progrès matériel qui est au principe de la civilisation moderne.
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Videos de Jean-Claude Michéa (9) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Jean-Claude Michéa
C'est depuis un village des Landes où il vit depuis sept ans que le philosophe Jean-Claude Michéa poursuit sa critique d'un monde urbain qu'il estime aujourd'hui trop déconnecté. À l'occasion de la sortie de son dernier essai, il est "monté à Paris" pour s'entretenir avec Guillaume Erner.
Photo de la vignette : Aitor Diago / Getty
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