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EAN : 9782258089310
1568 pages
Éditeur : Omnibus (20/10/2011)

Note moyenne : 4.5/5 (sur 16 notes)
Résumé :
"Longtemps je me suis couché de bonne heure" est sans doute l'incipit le plus célèbre de la littérature française ; il ouvre une oeuvre monumentale qui a marqué la littérature en inventant une narration romanesque nouvelle. Nul autant que Proust, dans cet ensemble labyrinthique, n'a su explorer l'âme humaine et ses méandres par de longues phrases parsemées d'incises et de dérivations et questionner la relation subtile entre les souvenirs et les émotions ; avec La Re... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (5) Ajouter une critique
GeorgesSmiley
  22 octobre 2019
Cent ans, ça se fête ! Surtout quand on est immortel. Il y a cent ans, presque jour pour jour, le jury Goncourt délaissait Roland Dorgelès et Les Croix de Bois pour se réfugier A L'Ombre des Jeunes Filles en Fleurs. Le débat fit rage.
Et si vous attendiez un peu avant de découvrir le Goncourt de cette année, si vous preniez le temps de partir A la Recherche du Temps Perdu, si vous profitiez de cet anniversaire pour vous faire votre idée. C'est en tout cas le voyage, que m'ont proposé Babelio et l'éditeur Omnibus avec ce beau livre contenant les trois premiers tomes de l'oeuvre célébrissime de Marcel Proust. Papier ultrafin de qualité, couverture en papier glacé de bon goût, souple pour permettre une lecture aisée même en position à plat. Très agréable au toucher, je me suis surpris tout au long de la lecture à passer et repasser ma main sur cette couverture et ce papier si doux. Je ressors enchanté de cette lecture.
Ma relation à Proust avait pourtant mal commencé (je reprends ci-dessous le début de ma chronique du tome 1 « du côté de chez Swann ») :
« Longtemps, je me suis couché de bonne heure »… curieux, moi-aussi, de partir A la Recherche du Temps Perdu, avec la prudente détermination de l'explorateur franchissant la lisière d'une jungle impénétrable, avide de s'en aller retrouver le temps perdu. Mais n'est pas Livingstone qui veut, si bien qu'aucun Stanley ne put jamais porter connaissance à qui que ce soit que je sois arrivé quelque part. On me trouva, à trois reprises, profondément endormi avant d'avoir franchi la première dizaine ou vingtaine de pages de ce si fameux « du côté de chez Swann ». L'explorateur n'avait rien exploré, le lecteur avait bien lu et relu deux ou trois fois, sans vraiment réussir à les comprendre, quelques phrases comme : « Un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des heures, l'ordre des années et des mondes. Il les consulte d'instinct en s'éveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu'il occupe, le temps qui s'est écoulé jusqu'à son réveil. » Il avait reposé l'ouvrage sur une étagère, le confiant à la poussière et se jurant qu'on ne le reprendrait plus à ainsi perdre son temps. Il proclamait sans vergogne lorsque le sujet venait à son oreille : « J'ai essayé, les bras m'en sont tombés, c'est cérébral, ampoulé et assommant. »
Et c'est ce même cuistre qui vient aujourd'hui vous inciter à pénétrer sans crainte dans la jungle proustienne. Par quel sortilège le dormeur de la vingtième page d'hier et d'avant-hier est-il aujourd'hui parvenu au bout de l'aventure ?
Pourquoi donc le suivre, sous quel prétexte, avec quels arguments ?
Oui, le style est souvent déroutant, avec des phrases qui sont des paragraphes et des verbes placés à l'allemande en fin de phrase, de telle sorte que l'étourdi ou le dilettante dont l'attention n'est pas constante puisse être assez rapidement découragé. La qualité supérieure se mérite mais quel régal. Tour à tour léger, voire futile pour devenir sans crier gare d'une profondeur remarquable, le récit ne cesse de proposer des moments d'anthologie (la fameuse madeleine), des phrases sublimes, des passages dont l'humour et l'ironie, jamais malveillante, enchantent (le directeur de l'hôtel, Françoise la cuisinière, la propre procrastination de l'auteur), des formules parfois lapidaires (oui, on en trouve aussi, brillantes), des scènes touchantes, d'autres à la limite du vaudeville (finissez ou je sonne) et certaines qui sont de pures et brillantes scènes de cinéma (dont une phrase de deux-cent-soixante mots).
La plupart du temps, le récit touche le lecteur, rappelle des sensations, ressuscite des souvenirs ou des rêves, ravive des regrets et quand ce n'est pas le cas, le texte d'une originalité et d'une élégance sans pareilles suffit à son plaisir.
Il y a les thèmes principaux de l'oeuvre : le temps qui passe et le souvenir, dernier refuge de ceux qui furent et ne sont plus, de ce qui fut et qui n'est plus. Il y a aussi ce que peut produire de plus fort l'Impressionnisme en littérature (le peuplier qui adresse à l'orage des supplications et des salutations désespérées, le tonnerre qui roucoule dans les lilas, la promenade au-milieu des aubépines ou une description magnifique de poésie à propos d'asperges se terminant de façon très humoristique). Et puis arrive vite (vers la cinquantième page du tome un), prodigieux, plus célèbre que l'oeuvre, plus fameux que l'auteur, le passage consacré à la madeleine, génial exposé liant le goût, l'odeur et le souvenir. Quatre pages délicieuses, fabuleuses, que bien peu ont lues mais que tout le monde croit connaître, quatre pages qui justifieraient à elles seules que l'hésitant décide de tenter l'aventure au moins jusque là. Il ne risque pas grand-chose, juste succomber et se retrouver quelques jours (ou semaines) plus tard à contempler comme moi, dans le beau volume posé à son côté, le marque-page dépassant de la tranche ne laissant plus qu'un ou deux millimètres d'épaisseur à lire, et se disant qu'une lecture heureuse est comme le symbole d'une vie qui file, un temps qui se termine, le nôtre.
Pour plus de détails, je renvois les curieux vers les liens ci-dessous des trois chroniques que j'ai rédigées sur chacun des trois tomes que contient cette édition.
On a prétendu qu'il n'y avait pas de culture française, c'est possible car lorsque les héritiers renoncent à l'héritage, il est perdu. A ceux qui n'accepteraient pas la déshérence promise par l'impétrant Narcisse qui laisse accréditer l'idée qu'il dirigerait de quelque façon que ce soit nos destinées actuelles et futures, il resterait la consolation de s'abstraire quelques heures de la médiocrité de l'époque à l'aide de la prose sublime de Marcel Proust. Il suffirait de replonger cent ans en arrière dans notre histoire, en prenant son temps bien sûr, avec ce beau livre des éditions … Omnibus.
https://www.babelio.com/livres/Proust--la-recherche-du-temps-perdu-1Du-cote-de-chez-/1118047/critiques/2034323
https://www.babelio.com/livres/Proust-A-la-recherche-du-temps-perdu-tome-2--A-lombre-d/3064/critiques/2041000
https://www.babelio.com/livres/Proust-A-la-recherche-du-temps-perdu-tome-3--Le-Cote-de-/3067/critiques/2042537
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OREILLYS
  14 octobre 2019
Commenter Proust... dans quoi me suis-je lancée?
Je remercie les éditions Omnibus et Masse Critique pour leur confiance.
Proust livre des parcelles de sa vie qui ont certainement influencé son développement, mais mon absence de connaissance de son oeuvre me rend la tâche compliquée. Il faut du temps pour ingurgiter toutes ces pages. L'écriture est belle mais l'esprit s'évade vite. Chaque livre est découpé en parties.
Du côté de chez Swann débute par Combray, lieu de son enfance, de ses souvenirs en famille et surtout de cette fameuse madeleine. S'en suit les pérégrinations amoureuses de Swann avec Odette pour en arriver à Gilberte, objet de "fascination" du narrateur, fille du couple Swann. Bien que très informatif et prolixe en détails, le récit me paraît découpé et je peine à poursuivre.
"A l'ombre des jeunes filles en fleurs", le deuxième volet, ou les pérégrinations amoureuses de l'auteur. Les choses évoluent avec Gilberte. Le narrateur parvient à intégrer le domicile des Swann et finit par y passer de nombreux moments avant de finalement s'éloigner de Gilberte. Plus tard, il part avec sa grand-mère à Balbec. C'est l'occasion de nouvelles rencontres. Le nouvel objet d'amour est Albertine et les jeunes filles. Il est parfois difficile de faire le tri entre pensées et émotions, mais ce deuxième volet illustre assez bien l'expression "loin des yeux, loin du coeur" et cette valse des sentiments comme les 4 saisons : naissance, éclosion, épanouissement, perte de vigueur et mort pour un renouveau.
"Du côté de Guermantes". Ce troisième volet nous fait découvrir les Guermantes après le déménagement des Proust. Une nouvelle passion obnubile notre narrateur : la duchesse de Guermantes. Son cher Saint-Loup devient son ami et par son biais, il tente de se rapprocher de sa tante, la duchesse qui perd de sa sublime comme à chaque fois que Proust obtient ce qu'il désire. L'affaire Dreyfus y est également beaucoup discutée. Je retiens cette description du baiser qui parvient, d'une chose qui aurait pu être sensuelle, à devenir finalement un acte peu agréable.
Ces 1555 pages m'ont paru extrêmement longues (cri de joie lorsque j'ai pu refermer le livre) mais étonnement, je reste curieuse de la suite...
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Enroute
  23 octobre 2016
La lecture d'"A la recherche" se révèle être une subtile expérience. On se laisse happer par la délicatesse infinie de ses longues phrases enivrantes, on s'ennuie quand elles s'amoncèlent à décrire des situations sordides, et l'on retrouve avec plaisir des silhouettes que l'on a quittées. Parfois, par la poésie des scènes, des affleurements de conscience, des relations humaines, on oublie de se demander où tout cela va nous mener. Et puis le roman s'achève et l'on comprend. Inutile de se reporter aux dernières pages en espérant s'exonérer d'une lecture que l'on anticipe fastidieuse, la révélation ne se déploie qu'au prix du temps passé à parcourir les 3000 pages qui la précèdent. L'illusion, puisqu'il faut bien tenter de la décrire sans se prêter à croire pouvoir en transmettre les effets, consiste à faire jaillir, comme un rayon lumineux, la notion du temps chez le lecteur. Peut-être vit-on ses derniers instants à la manière dont on vit les dernières lignes de la Recherche.
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Olire
  25 octobre 2019
Un grand merci à Babélio, Omnibus, et leur opération Masse Critique qui me permet enfin de me lancer dans la lecture de cette oeuvre, un des plus grands monuments de la littérature. J'ai tant repoussé cette étape, par faute de temps, peur d'être déçu, ou pire, crainte de ne pas la comprendre, qu'aujourd'hui je m'en sens encore étranger. Ou devrais-je dire extérieur.
Et pour cause, A la recherche du temps perdu ne se livre pas. Il est inconscient de croire que sa lecture suffit à la finir. On aborde ses phrases, ses paragraphes, ses pages, et on découvre la richesse de la pensée et du propos proustien, à la fois excessivement personnels et généreux d'universalité. Et si parfois le retour en arrière s'impose, il n'est en rien pénible. L'écriture de Proust est certes complexe mais elle est aussi imprégnée d'une incroyable douceur. Douceur avec laquelle la voix de l'auteur ne nous quitte plus, devient attachante et soutient nos efforts. C'est peut-être là la clef du succès de cette oeuvre : elle est sans concession, et pourtant empreint d'une bienveillance incroyable.
Alors n'hésitez plus. Plongez-vous aussi dans ce premier volume. Pour ma part, Proust a enfin rejoint mon cercle personnel d'auteurs vers lesquels je reviens régulièrement puiser, comme je peux, un intellect puissant, riche et bienfaiteur.
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Alexmotamots
  31 décembre 2016
Le récit commence avec l'emménagement de la famille dans une aile de l'hôtel particulier des Guermantes, rapprochant ainsi le narrateur de Mme de Guermantes dont il est tombé amoureux. Pour se rapprocher d'elle, il contacte Saint-Loup. S'ensuivent de nombreuses pages sur l'art militaire.
Une page également sur les différentes sortes de sommeil, et de nombreuses sur l'Affaire Dreyfus qui divise les familles.
La maîtresse de Robert est désignée par « Rachel quand du Seigneur« , d'après les premiers mots d'un opéra D Halevy « La juive« .
Dans la seconde partie, la grand-mère du narrateur décède après une maladie qui la fait beaucoup souffrir et la diminue physiquement.
Le narrateur revoit Albertine à Paris, mais ses stratagème pour se rapprochèrent de Mme de Guermantes échouent. Celle-ci ne lui accorde son amitié que lorsque sa mère le convainc du ridicule de la situation. Son affection se reporte alors sur Mme de Stermaria.
La troisième partie m'a moins plue, n'étant pas passionnée par les conversations de salons ni par les généalogies de tout ce petit monde.
Et puis j'ai eu l'impression de relire, en plus délayée, « Contre Sainte-Beuve » du même auteur.
Toujours la présence de la lanterne magique, du style composite et du snobisme, entre autre.
L'image que je tiendrai :
Celle du valet de Mme de Guermantes et ses amours contrariées par sa maîtresse.
Quelques citations :
« Mais demander pitié à notre corps, c'est discourir devant une pieuvre. »
« Dans la vie de la plupart des femmes, tout, même le plus grand chagrin, aboutit à une question d'essayage. »
« le genre de charme que je pouvais trouver chez elle et d'avoir l'humilité de ne me plaire que comme un herbier, plein de plantes démodées. »
Lien : http://alexmotamots.fr/?p=2407
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Citations et extraits (50) Voir plus Ajouter une citation
GeorgesSmileyGeorgesSmiley   11 octobre 2019
Il se rappela qu'elle lui avait dit un jour : "Je n'aurais qu'à dire à Mme Verdurin que ma robe n'a pas été prête, que mon cab est venu en retard. Il y a toujours moyen de s'arranger." A lui aussi probablement, bien des fois où elle lui avait glissé de ces mots qui expliquent un retard, justifient un changement d'heure dans un rendez-vous, ils avaient dû cacher sans qu'il s'en fût douté alors, quelque chose qu'elle avait à faire avec un autre, avec un autre à qui elle avait dit : "Je n'aurais qu'à dire à Swann que ma robe n'a pas été prête, que mon cab est arrivé en retard, il y a toujours moyen de s'arranger." Et sous tous les souvenirs les plus doux de Swann, sous les paroles les plus simples que lui avait dites autrefois Odette, qu'il avait crues comme paroles d'évangile, sous les actions quotidiennes qu'elle lui avait racontées, sous les lieux les plus accoutumés, la maison de sa couturière, l'avenue du Bois, l'Hippodrome, il sentait (dissimulée à la faveur de cet excédent de temps qui dans les journées les plus détaillées laisse encore du jeu, de la place, et peut servir de cachette à certaines actions) il sentait s'insinuer la présence possible et souterraine de mensonges qui lui rendaient ignoble tout ce qui lui était resté le plus cher, ses meilleurs soirs, la rue La Pérouse elle-même qu'Odette avait toujours dû quitter à d'autres heures que celles qu'elle lui avait dites, faisant circuler partout un peu de la ténébreuse horreur qu'il avait ressentie en entendant l'aveu relatif à la Maison Dorée, et, comme les bêtes immondes dans la Désolation de Ninive, ébranlant pierre à pierre tout son passé.
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GeorgesSmileyGeorgesSmiley   04 octobre 2019
Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n'était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n'existait plus pour moi, quand un jour d'hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère voyant que j'avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé... Elle envoya chercher un des ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée de miettes de gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse : ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu'elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle la dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D'où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l'appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m'apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m'arrête, la vertu du breuvage semble diminuer....
Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C'est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l'esprit se sent dépassé par lui-même... Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n'est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans la lumière. (..)
Arrivera-t-il jusqu'à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l'instant ancien que l'attraction d'un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ? (..)
Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût c'était celui du petit morceau de madeleine que...
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GeorgesSmileyGeorgesSmiley   06 octobre 2019
Car, au fond permanent d'oeufs, de côtelettes, de pommes de terre, de confitures, de biscuits, qu'elle ne nous annonçait même plus, Françoise ajoutait - selon les travaux des champs et des vergers, le fruit de la marée, les hasards du commerce, les politesses des voisins et son propre génie, et si bien que notre menu, comme ces quatre-feuilles qu'on sculptait au XIIIème siècle au portail des cathédrales reflétait un peu le rythme des saisons et des épisodes de la vie - : une barbue parce que la marchande lui en avait garanti la fraîcheur, une dinde parce qu'elle en avait vu une belle au marché de Roussainville-le-Pin, des cardons à la moelle parce qu'elle ne nous en avait pas encore fait de cette manière-là, un gigot rôti parce que le grand air creuse et qu'il avait bien le temps de descendre d'ici sept heures, des épinards pour changer, des abricots parce que c'était encore une rareté, des groseilles parce que dans quinze jours il n'y en aurait plus, des framboises que M. Swann avait apportées exprès, des cerises, les premières qui vinssent du cerisier du jardin après deux ans qu'il n'en donnait plus, du fromage à la crème que j'aimais bien autrefois, un gâteau aux amandes parce qu'elle l'avait commandé la veille, une brioche parce que c'était notre tour de l'offrir. Quand tout cela était fini, composée expressément pour nous, mais dédiée plus spécialement à mon père qui était amateur, une crème au chocolat, inspiration, attention personnelle de Françoise, nous était offerte, fugitive et légère comme une oeuvre de circonstance où elle avait mis tout son talent. Celui qui eût refusé d'en goûter en disant : "J'ai fini, je n'ai plus faim", se serait immédiatement ravalé au rang de ces goujats qui, même dans le présent qu'un artiste leur fait d'une de ses oeuvres, regardent au poids et à la matière alors que n'y valent que l'intention et la signature. Même en laisser une seule goutte dans le plat eût témoigné de la même impolitesse que se lever avant la fin du morceau au nez du compositeur.
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GeorgesSmileyGeorgesSmiley   14 octobre 2019
. « Mon cher ami, disait la lettre, j’ai appris que vous aviez été très souffrant et que vous ne veniez plus aux Champs-Elysées. Moi je n’y vais guère non plus parce qu’il y a énormément de malades. Mais mes amies viennent goûter tous les lundis et vendredis à la maison. Maman me charge de vous dire que vous nous feriez très grand plaisir en venant aussi dès que vous serez rétabli, et nous pourrions reprendre à la maison nos bonnes causeries des Champs-Elysées. Adieu, mon cher ami, j’espère que vos parents vous permettront de venir très souvent goûter, et je vous envoie toutes mes amitiés. Gilberte. »
Tandis que je lisais ces mots, mon système nerveux recevait avec une diligence admirable la nouvelle qu’il m’arrivait un grand bonheur… Le bonheur, le bonheur par Gilberte, c’était une chose à laquelle j’avais constamment songé, une chose toute en pensées, c’était, comme disait Léonard, de la peinture cosa mentale. Une feuille de papier couverte de caractères, la pensée ne s’assimile pas cela tout de suite. Mais dès que j’eus terminé la lettre, elle devint un objet de rêverie, elle devint, elle-aussi, cosa mentale et je l’aimais déjà tant que toutes les cinq minutes il me fallait la relire, l’embrasser. Alors, je connus mon bonheur.
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GeorgesSmileyGeorgesSmiley   08 octobre 2019
Elle eût aimé revoir Swann et Tansonville ; mais le désir qu'elle en avait suffisait à ce qui lui restait de forces ; sa réalisation les eût excédées. Quelquefois le beau temps lui rendait un peu de vigueur, elle se levait, s'habillait ; la fatigue commençait avant qu'elle fût passée dans l'autre chambre et elle réclamait son lit. Ce qui avait commencé pour elle - plus tôt seulement que cela n'arrive d'habitude - c'est ce grand renoncement de la vieillesse qui se prépare à la mort, s'enveloppe dans sa chrysalide, et qu'on peut observer, à la fin des vies qui se prolongent tard, même entre les anciens amants qui se sont le plus aimés, entre les amis unis par les liens les plus spirituels et qui à partir d'une certaine année cessent de faire le voyage ou la sortie nécessaire pour se voir, cessent de s'écrire et savent qu'ils ne communiqueront plus en ce monde. Ma tante devait parfaitement savoir qu'elle ne reverrait pas Swann, qu'elle ne quitterait plus jamais la maison, mais cette réclusion définitive devait lui être rendue assez aisée pour la raison même qui selon nous aurait dû la lui rendre plus douloureuse : c'est que cette réclusion lui était imposée par la diminution qu'elle pouvait constater chaque jour dans ses forces et qui, en faisant de chaque action, de chaque mouvement, une fatigue, sinon une souffrance, donnait pour elle à l'inaction, à l'isolement, au silence, la douceur réparatrice et bénie du repos.
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Nous étions heureux d'accueillir Joseph Ponthus en partenariat avec le CipM et la bibliothèque l'Alcazar. Alors que le confinement nous offrait l'occasion idéale de relire tout Proust, il s'est contenté plus modestement de répondre à son célèbre questionnaire…
À lire : Joseph Ponthus, À la ligne, Feuillets d'usine, La Table ronde , 2019.
http://www.ohlesbeauxjours.fr
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