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B. Cauvet-Duhamel (Autre)Jorge Semprun (Autre)
EAN : 9782070286485
238 pages
Gallimard (13/03/1979)
3.82/5   481 notes
Résumé :
On nous attacha sur des tables pour nous faire subir la Grande Opération. Le lendemain, je me rendis chez le Bienfaiteur et lui racontai tout ce que je savais sur les ennemis du bonheur. Je ne comprends pas pourquoi cela m'avait paru si difficile auparavant. Ce ne peut être qu'à cause de ma maladie, à cause de mon âme. " Ainsi parle D-503, un homme des siècles futurs. Il vit dans une société qui impose fermement l'Harmonie sous la direction du guide.
Or D-503... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (91) Voir plus Ajouter une critique
3,82

sur 481 notes

Nastasia-B
  25 février 2015
Nous Autres. Si vous n'êtes pas un(e) expert(e) de SF, et en particulier des dystopies, ce titre ne vous dit peut-être rien. En revanche, 1984 de George Orwell ou le Meilleur Des Mondes d'Aldous Huxley, vous connaissez fort bien, au moins de nom.
Eh bien sachez que Nous Autres de Ievgueni Zamiatine est le tout, tout premier modèle du genre. L'auteur, grand amateur de Wells, eut l'idée de combiner l'univers SF futuriste avec ce qu'il vivait à l'époque dans son pays, en 1920, à savoir la mise en place de la toute nouvelle U.R.S.S.
Ce n'est pourtant pas encore la grande maestria liberticide de Staline qu'expérimente Zamiatine, mais c'est déjà suffisamment totalitaire pour lui permettre d'entrevoir tous, absolument tous les excès et les dérives que subira le système. Ç'en est d'ailleurs particulièrement émouvant, car pour lui, contrairement à Aldous Huxley douze années plus tard ou George Orwell vingt-neuf ans après, ce n'est pas juste un exercice d'écrivain visionnaire, c'est presque une dénonciation en temps réel de la situation qu'il est en train d'expérimenter dans son pays.
Nous Autres est bien sûr un écrit de science-fiction, mais c'est aussi et surtout un ouvrage politique et philosophique. Cela dit, il serait injuste envers Zamiatine et envers la qualité de l'oeuvre dont il est question de ne pas la considérer d'abord et avant tout comme une magnifique oeuvre littéraire, car le style y est très présent, quoique pouvant apparaître comme discret, ce me semble un fleuron du genre.
Je m'en explique tout de suite. Nous sommes transportés environ mille ans après le début du XXème siècle (moment où écrit l'auteur). le narrateur s'appelle D-503. C'est un mathématicien et un ingénieur important de l'État Unique, responsable de la mise au point et de la construction de « L'Intégral », grand vaisseau spatial destiné à la dissémination de la " bonne " parole de l'État Unique de part et d'autre de l'univers.
Il s'agit donc d'un " apparatchik " du système, qui parle, au départ, bien comme il faut, c'est-à-dire comme le prescrit le système, qui pense, qui vit, qui fait parfaitement et consciencieusement tout ce qu'enjoint de penser, de vivre ou de faire le système. Malheureusement pour lui, il fait une rencontre inopinée, très dérangeante car non stipulée dans ses abaques et fort délicate à mettre en équation. Il s'agit d'une femme, I-330, pour être précise.
Non contente de ne pas toujours respecter les prescriptions du système, elle l'oblige parfois, contre son gré, à commettre quelques entorses aux divers règlements. D'abord scandalisé, D-503 va peu à peu éprouver quelque penchant pour cette femme vénéneuse. Quoi ? Un penchant ? Une émotion, donc ? Serait-il malade notre brave D-503 ?
Semant en lui les graines maléfiques de l'aspiration à la liberté, à mesure que D-503 s'éloigne de la façon de penser orthodoxe, le style narratif de ses notes prend des tournures métaphoriques. Et c'est là qu'est le grand talent stylistique de Zamiatine, car cela est parfaitement maîtrisé et cela apparaît par touches successives pour confiner, dans les dernières notes, à de la véritable poésie.
Faut-il vous en dire bien davantage ? Je ne sais pas. Pour moi, ce livre de l'éveil de la personnalité à la libre pensée et aux états d'âme est un véritable chef-d'oeuvre, d'intelligence, de pertinence, d'audace, de réflexion et de style. Que demander de plus en seulement deux cents pages et des chapitres ultra-courts qui en permettent une lecture aisée et très rapide ? Chapeau bas Monsieur Zamiatine, ils sont rares les auteurs de votre calibre et ils nous manquent, surtout en ce moment. Nous autres, nous n'avons que Houellebecq, c'est-à-dire, pas grand-chose.
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ChrysAContreVent
  18 décembre 2021
Voilà un chef d'oeuvre…un livre magnifiquement écrit, aux images saisissantes, une oeuvre engagée, militante, qui a valu à son auteur exil et censure. de la science-fiction écrite par un russe, Evguéni Zamiatine, en 1920, précurseur et influenceur d'un Orwell et de son 1984. Rien que ça ! Une des premières dystopies jamais écrite ayant pour colonne vertébrale l'amour et pour objet la dénonciation du communisme…Un roman violemment hérétique ! Epoustouflée par son audace et sa plume je suis. Quelle claque ! Ce livre raconte l'histoire d'une tentative, celle de faire exploser un Etat totalitaire.
Le monde imaginé par Zamiatine est terrifiant car totalement déshumanisé…imaginez un monde baigné dans des dominantes froides de bleu-vert, heureusement quelque peu réchauffé par les langues rose pâle du soleil levant. Un monde sous cloche, en vase clos derrière une muraille verte qui isole les individus du monde sauvage et naturel, des animaux et de toute végétation, et dans lequel les habitations ont des murs transparents, palais de cristal, de façon à pouvoir toujours observer les faits et gestes de chacun. Seules quelques heures privatives dans la journée autorisent à baisser les stores pour une activité sexuelle avec un individu de sexe opposé, les deux assortis d'un billet rose dont le nombre est prévu et dont le temps est compté. Décompte sexuel. Ces heures privatives sont aussi l'occasion d'aller marcher dans les rues au son d'un hymne, marche martiale au pas. Dans ce monde le chef de l'État, dénommé le Bienfaiteur, veille sur tout et s'occupe de tout. Quiétude et bonheur en échange d'une soumission totale et d'une absence complète de liberté. Les individus n'ont pas de prénoms et de noms mais seulement des numéros. Seul importe l'intérêt collectif, un « Nous » réconfortant remplaçant les « Je » qui vouaient les hommes et les femmes aux tourments, aux questionnements, aux errances. le moindre écart vaut aux Numéros d'être littéralement désintégrés. En quelques secondes, une simple flaque.
« Gaillarde, cristalline, juste à mon chevet, la sonnerie : 7 heures, lever. À droite et à gauche, à travers les parois de verre – j'ai l'impression de me voir moi, répété mille fois, ma chambre, mes vêtements, mes mouvements. Cela donne du courage : se voir comme la partie d'un tout énorme, puissant, unitaire. Quelle beauté précise : pas un geste superflu, pas une flexion, pas une torsion de trop ».
Nous lisons les notes de D-503, mathématicien et concepteur de l'Intégrale, un gigantesque vaisseau qui a pour objet de conquérir d'autres planètes pour les soumettre à la volonté du Bienfaiteur, pour les soumettre au bonheur. C'est un homme heureux et travailleur, avide d'équilibre et de clarté, qui fait les louanges de cette société si bien réglée. Il fréquente la ronde 0-90 durant ses heures privatives. O, comme sa lettre, est tout en rondeurs et en douceurs, ses yeux, des billes bleues et ses lèvres, des anneaux roses. La vision des femmes est réduite à leurs atouts, à ces moments agréables passés une fois les stores baissés.
« Je regarde ses lèvres sans rien dire. Les femmes, toutes, sont des lèvres, seulement des lèvres. L'une les a roses, élastiques et rondes – un anneau, tendre barrière contre le monde. Et puis celles-ci : une seconde auparavant elles n'étaient pas là, et tout à coup – un couteau – et des gouttes de sang suave ».
Mais voilà, tout va se dérégler pour D-503 à cause de, ou grâce à - seule l'histoire nous le dira - I-330. Voyez comme cette lettre est élancée, longue, fine, subtile, vouée à bondir et se tourner intrépide vers le ciel ! Voyez comme elle est belle, et ose sortir du rang par ses attitudes, sa façon de vivre, par les couleurs qu'elle ose propager dans son intérieur, sur ses habits, des couleurs chaudes jaune, orange, rouge…au point d'instiller dans l'esprit de D-503 jalousie et désir, au point de le rendre malade et de l'assaillir de chaos. le pauvre, il est en train de développer une âme, comme en attestent ses rêves (seuls les anciens, les sauvages, rêvaient), ses désirs, sa déconcentration, une maladie incurable à cause de laquelle il va découvrir le beauté.
J'ai adoré voir l'évolution de D-503, d'abord sage Numéro faisant l'apologie de l'idéologie en place puis amoureux transi ayant de plus en plus d'audace au risque de passer dans la Salle des opérations et se voir désintégrer. Les tiraillements en lui sont constants, Zamiatine rend compte de ce combat intérieur avec subtilité. Intéressant aussi de voir l'évolution de sa vision de la femme au cours de ses notes, cette femme d'abord vue comme un objet va se transformer en un personnage militant, combatif, puissant. Nous sommes témoins, via ses notes, du passage d'une apologie à une destruction. En cela ce livre est passionnant.
D'innombrable réflexions s'enracinent dans ce texte, celle de l'opposition entre bonheur et liberté, celle de la définition même du bonheur, celle de l'individualité et de sa conscience, celle du totalitarisme et de l'asservissement, de l'organisation de cette société réglée.
Et que dire de la poésie de ce texte, des images saisissantes qu'Evguéni Zamiatine insuffle, usant de métaphores, s'aidant des sens notamment des couleurs, du toucher, des sensations qu'il utilise en aplats, tel un peintre, talent qui m'avait déjà interpellée dans son court texte « L'inondation » lu récemment.
« le printemps. Un vent venu d'invisibles plaines sauvages, au-delà de la Muraille verte, apporte la poussière jaune et miellée d'on ne sait quelles fleurs. Suave poussière qui dessèche les lèvres – on ne cesse d'y passer la langue – et sans doute toutes les femmes que l'on croise (les hommes aussi naturellement) ont les lèvres sucrées. Cela gêne un peu la pensée logique. Mais ce ciel ! bleu profond, sans un seul nuage pour le souiller (quels goûts sauvages avaient les anciens, si leurs poètes pouvaient trouver l'inspiration dans ces amas de vapeur ineptes, indisciplinés, qui se cognent sottement). Ce ciel bleu, je l'aime lui et lui seul – et je suis sûr de ne pas me tromper en disant : “nous” l'aimons – ce ciel stérile, irréprochable ! Ces jours-là, le monde entier est coulé dans le même cristal éternel, irréfragable, dont sont faits la Muraille verte et tous nos édifices ».
Le sentiment amoureux est restitué avec beaucoup de sensualité, de tragique, de passion au travers des notes de D-503. C'est un sentiment qui le fait exploser. Celui qui va le faire sortir de sa quiétude, de sa programmation, de sa logique toute mathématique. Ces passages sont merveilleux et poignants :
« le moment avait mûri. Et ce fut inévitable, comme le fer et l'aimant – suave soumission à une loi inflexible et précise : avidement, j'entrai en elle. Il n'y avait pas de billet rose, pas de décompte, pas d'Etat unitaire – et moi non plus je n'existais pas. Il n'y avait que ces dents serrées, tendres et aigües, ces yeux d'or largement ouverts – et je m'y enfonçais, je pénétrais toujours plus profondément (…) Les lances de ses cils s'écartent, me laissent entrer – et… Comment raconter ce que fait de moi ce rituel ancien, absurde, merveilleux : ses lèvres touchant les miennes ? Quelle formule trouver pour dire ce tourbillon qui balaie tout de mon âme, sauf elle ? Oui, oui, mon âme – vous pouvez rire si vous voulez ».
L'écriture est à l'image des sentiments de D-503, fluide et claire lorsqu'il fait l'apologie de sa société, elle devient peu à peu, entrecoupée, heurtée, déchirée, haletante, confuse.
Comme il est expliqué en préambule dans cette nouvelle traduction publiée aux éditions Acte Sud, en 1930, dans l'Encyclopédie littéraire soviétique, le roman de Zamiatine est désigné comme “un infect pamphlet contre le socialisme”. La suite est attendue : en juin 1931, Zamiatine, sur les conseils de Mikhaïl Boulgakov, écrira à Staline pour lui demander l'autorisation d'aller vivre, ne serait-ce que provisoirement, à l'étranger ; il partira, grâce à l'intervention de Gorki, pour mourir à Paris six ans plus tard, sans avoir renié son pays. Il ne sera traduit en russe qu'en 1988.
« Nous, anti-utopie prophétique qui anticipe toutes les glaciations du XXe siècle, se lit comme un long poème sur le retour nécessaire des révolutions » nous explique Hélène Rey en préambule et c'est très juste. Ce texte n'a pas pris une ride, il est étonnement moderne et terriblement d'actualité. Il est magnifique !
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GeraldineB
  10 novembre 2021
Nous sommes en 1920 quand Evgueni Zamiatine imagine le monde de demain. Anticipant les dérives autoritaires du régime soviétique, Zamiatine écrit l'une des premières mais surtout l'une des plus belles dystopies, une dystopie d'amour.
Dans ce monde imaginé par Zamiatine, tout est sous contrôle et la police fait régner l'ordre. Les citoyens ont abandonné leur individualité, ce "Je" qui les vouait aux tourments et à la solitude au profit d'un "Nous" réconfortant. Plus de prénoms pour désigner les hommes et les femmes mais simplement des lettres et des numéros. Seul importe l'intérêt collectif et des murs transparents assurent à chacun le pouvoir de surveiller et éventuellement de dénoncer son voisin. le chef de l'état, celui qui se fait appeler "le Bienfaiteur" s'occupe de tout, tel un père sévère mais protecteur. Sachant ce qui est bien pour ses citoyens, il leur promet la quiétude en échange d'une totale soumission. Et en effet, D-503, le héros de cette histoire, est un homme heureux qui ne remet jamais en cause sa vie si bien réglée. Il est mathématicien et concepteur de l'Intégrale, un gigantesque vaisseau spatial qui doit partir à la conquête des autres mondes pour les soumettre à la volonté du Bienfaiteur. Convaincu du bien fondé de sa tâche, il y travaille avec zèle. Dans la vie de D-503, il y a le travail et O-90, une douce jeune femme toute en rondeurs avec laquelle il passe de temps à autre un agréable moment, toujours sous le contrôle du bureau des autorités qui leur délivre pour cela un billet rose.
Mais tout se dérègle le jour où I-330 entre dans sa vie. le désir et la jalousie sèment alors le chaos dans l'esprit de ce pauvre mathématicien si raisonnable. Car I-330 est belle tout autant qu'indocile. Elle fume, boit et fréquente des rebelles nostalgiques du "monde d'avant". A ses côtés, dans ses bras, D-503 va se sentir devenir un autre homme, un homme fait de chair, pleinement vivant. Cette femme, il va l'aimer de toute son âme, contractant par cet amour la plus dangereuse des maladies. Car dans le monde transparent et aseptisé du Bienfaiteur, il n'est pas permis d'avoir une âme, comme il n'est pas permis de rêver. L'imagination appelle la désobéissance et la désobéissance est punie de mort. Pour sauver les citoyens et maintenir l'unité du peuple, les médecins de l'Etat les opèrent afin de leur retirer cette résurgence de l'ancien monde, la faculté de penser par soi-même.
Cette nouvelle conscience de D-503 donnera l'occasion à Zamiatine d'écrire des pages superbes, d'une incroyable poésie. Plus l'histoire progresse, plus cet amour grandit dans le coeur de D-503, brisant toutes ses certitudes. Mais pour un homme habitué à vivre sans passion, confit dans un petit bonheur tranquille, ouvrir son coeur à l'amour n'est pas sans risque. Se sachant atteint de ce mal d'amour incurable, D-503 écrit des notes et ce sont ces notes que nous lisons, des notes tragiques et bouleversantes, les notes d'un homme amoureux.
" le moment avait mûri. Et ce fut inévitable, comme le fer et l'aimant - suave soumission à une loi inflexible et précise: avidement, j'entrai en elle. Il n'y avait pas de billet rose, pas de décompte, pas d'Etat unitaire - et moi non plus je n'existais pas. Il n'y avait que ces dents serrées, tendres et aigües, ces yeux d'or largement ouverts - et je m'y enfonçais, je pénétrais toujours plus profondément. Et ce silence - il n'y avait, là dans le coin - à des milliers de milles -, que ces gouttes qui tombaient dans le lavabo et j'étais, moi - L Univers, et entre chaque goutte - des époques, des ères..."
Tout le génie de Zamiatine est là, dans ces passages d'une rare beauté, qui alternent avec les descriptions glacées d'un monde déshumanisé. Il y a de la passion et du feu dans ces notes de D-503. Ce sont celles d'un homme qui a longtemps marché courbé et qui se redresse enfin, porté par une force qui le dépasse.
"Les ouragans, les orages qui déchirent le ciel, qui réduisent en miette la quiétude trotte-menu - quoi de plus beau en ce monde?" écrivait l'auteur dans sa préface en 1922.

"Nous" fut interdit de publication en URSS en 1924, donnant plus de force encore à ce roman qui semble avoir été écrit hier ou plutôt aujourd'hui. La numérisation et le contrôle toujours plus grand de notre société invite à lire et à relire ce chef-d'oeuvre de Zamiatine. Intemporel et indispensable, il nous met en garde contre les dérives d'un Etat qui promettrait la sécurité en échange de nos libertés. Et si Zamiatine écrivait dans sa préface que ces temps, sans doute inéluctables, étaient encore infiniment lointains, je crois que nous les voyons, au contraire, se rapprocher dangereusement. Aujourd'hui et avant qu'elles ne soient définitivement brisées, il est grand temps de déployer nos ailes...
"J'ai écrit pour ceux qui ne savent pas seulement marcher, défiler au pas cadencé- mais qui ont des ailes pour voler.", Evgueni Zamiatine, extrait de la préface de "Nous".
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lafilledepassage
  24 décembre 2018
L'autre jour, au cours de déclamation, une élève a présenté un extrait d'un roman de Musso. Impossible de citer le titre du roman de cet auteur prolifique, mais peu importe en fait. Ce fut une véritable épreuve pour moi (et pour le prof, je crois) que d'écouter ces platitudes et ces clichés usés jusqu'à la corde. Bon je ne blâme pas la pauvre jeune fille … d'autant plus que pour justifier son choix, elle a déclaré que ledit roman avait été imposé par son professeur de français, ce qui m'a achevé …
Comment un prof de français peut-il imposer ce genre de lecture alors que la vie est si courte et suffira pas à découvrir tous les chefs d'oeuvre de la littérature française et étrangère ? Et surtout quel projet pédagogique s'appuie sur une telle lecture ? Celui de faire de nos jeunes des gentils consommateurs soumis aux diktats des marchés, des citoyens à l'imaginaire atrophié, des exécutants qui ne remettront pas en cause l'ordre établi, des électeurs dociles amputés d'esprit critique ? Pire, mille fois pire, celui de les dégouter de la lecture ?
Quel gâchis d'imposer ce genre de lecture quand des romans tels que « nous » n'attendent qu'à être lus, discutés, critiqués ? Car oui ce roman fait partie des tous grands, de ceux qui appellent à la discussion, au débat, à l'argumentation. le roman de Zamiatine suscite la réflexion, aiguise l'esprit critique et entremêle différentes domaines de connaissance. Et ça, c'est tellement rare, cette joyeuse transversalité !
Alors si j'étais professeur de français, je m'associerais avec le professeur de philo, avec le professeur de mathématique et/ou de physique et avec le professeur d'histoire. Ensemble, on replacerait ce roman dans le contexte historique (pas neutre quand même ici …), on confronterait la vision de l'avenir d'un homme des années 1920 à notre actualité, et à notre vision de l'avenir. On démasquerait les syllogismes, contre-vérités et sophismes qui pullulent dans ce livre, on construirait une argumentation solide pour les démonter … On s'interrogerait sur cette vision de la fin du monde, une vision qui rompt avec la tradition des eschatologies (enfin je ne suis pas une spécialiste en la matière) , où généralement la fin du monde est synonyme de chaos, des massacres, de désordres, de souffrance, … Ici la fin du monde est un monde ordonné à l'extrême, où le bonheur régnerait en maître partout et la souffrance serait totalement éradiquée. Un monde où il n'y aurait plus de raisons de faire la révolution.
Alors certes ce « Nous » n'est pas une lecture facile. D'abord il y a cette plongée dans un monde purement factuel, intégralement ancré dans le présent, dans la réalité, dans la causalité, dans la fonctionnalité. Un monde où le doute, l'émotion, le rêve, le fantasme sont bannis. Un monde sans musique, sans poésie, sans intimité, sans échappatoire. Un grand état supranational où la vie est programmée dès la naissance. Zéro risque, zéro accident.
Et puis Zamiatine était ingénieur et ça se ressent, évidemment. Alors peut-être que pour apprécier ce roman, il faut être sensible aux charmes des mathématiques et de la physique, y compris à leurs paradoxes. Il y a aussi cette ponctuation si particulière, ces tirets qui font tantôt office de parenthèses, tantôt de virgules, tantôt de points de suspension pour indiquer une idée interrompue. C'est assez perturbant. Était-ce voulu par l'auteur, qu'en est-il dans le roman d'origine ?
Mais une chose est sûre : avec ce roman, on ferait un vrai travail d'éducation, on armerait les citoyens de demain contre les fameuses « fake news », sujet tellement à la mode, sans débloquer des budgets supplémentaires … (en Belgique, un budget a été débloqué pour combattre les fake news, alors qu'on aurait pu injecter cette somme dans le système éducatif. Ah oui, c'est vrai, c'est beaucoup moins porteur électoralement …).
Mais voilà je ne suis pas professeur, ni responsable des programmes pédagogiques, ni femme politique ! Dommage …
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jamiK
  27 juin 2017
GROS COUP DE COEUR !
C'est un roman de dystopie, un des tous premiers (1923) et qui n'a pas pris une ride, il aurait inspiré George Orwell pour 1984. Je l'ai lu dans cette nouvelle traduction, sans doute plus moderne, plus vive, parfois drôle, racontée au présent. le titre est « Nous », alors que dans l'ancienne traduction c'était « Nous autres », déjà le titre est plus péremptoire, plus direct et à mon avis plus juste. L'écriture est belle, recherchée, parfois abrupte, pas toujours facile, mais s'accordant parfaitement à la pensée du personnage principal, perdu dans ses réflexions contradictoires, une écriture pleine d'images, au rythme saccadé, qui suit le fil de la pensée, une pensée qui se perd. C'est d'une grande réussite, la description d'une réflexion logique et froide, mathématique, unifiée, sans nuances qui se confronte à une pensée plus éthérée, poétique, fantaisiste, à l'intérieur même de l'esprit de notre personnage, D-503. le langage a une importance primordiale dans ce récit. À travers ce roman, c'est évidemment une critique du communisme Stalinien, de la pensée unique, mais aussi du Taylorisme capitaliste, l'aspect Science-fiction n'est alors qu'un prétexte, qu'un médium pour amener ses idées. C'est réalisé avec une grande subtilité, l'auteur parvient à se mettre de l'autre côté, l'âme poétique, le rêve, ne seraient qu'une maladie dangereuse qu'il faut absolument soigner.
Ce roman m'a littéralement transporté, surpris. Il va falloir lui faire une place sur mon île déserte.
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critiques presse (1)
LeMonde   09 mars 2017
Cette nouvelle traduction vient à point pour faire redécouvrir une œuvre qui, à côté des interrogations sur le devenir d’une société en plein bouleversement (...) se révèle chargée d’une poésie faisant généralement défaut au genre.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (230) Voir plus Ajouter une citation
Nastasia-BNastasia-B   27 février 2015
— Cite-moi le DERNIER chiffre.
— Quoi ? Je ne comprends pas, quel dernier chiffre ?
— Eh bien, celui du dessus, le plus grand !
— Mais, I, c'est absurde. Le nombre de chiffres est infini, il ne peut y en avoir un dernier.
— Alors pourquoi parles-tu de la dernière révolution ? Il n'y a pas de dernière révolution, le nombre des révolutions est infini. La dernière, c'est pour les enfants : l'infini les effraie et il faut qu'ils dorment tranquillement la nuit…

(назови мне последнее число.
— То есть ? Я… я не понимаю: какое — последнее ?
— Ну — последнее, верхнее, самое большое.
— Но, I, — это же нелепо. Раз число чисел — бесконечно, какое же ты хочешь последнее ?
— А какую же ты хочешь последнюю революцию ? Последней — нет, революции — бесконечны. Последняя — это для детей: детей бесконечность пугает, а необходимо — чтобы дети спокойно спали по ночам…)

Note 30.
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batlambbatlamb   17 novembre 2020
Mes pensées s’entrechoquent doucement, avec un bruit de métal ; l’avion inconnu me transporte dans les régions bleues de mes chères abstractions. Toutes mes méditations sur le « droit unique », dans cet air pur et raréfié, éclatent. Je m’aperçois que c’est seulement un vieux souvenir du préjugé absurde des anciens et de leurs idées sur le « droit ».

Il y a des idées d’argile et des idées éternelles, coulées dans l’or ou dans notre précieux verre. Pour déterminer la matière d’une idée, il suffit de la soumettre à un acide très fort. Les anciens, semble-t-il, connaissent un de ces acides : la reductio ab absurdo, mais ils le craignaient et préféraient voir un ciel quelconque, un ciel d’argile, plutôt que le néant bleu. Grâce au bienfaiteur, nous avons dépassé ce stade et nous n’avons plus besoin de jouets.

Traitons à l’acide l’idée de « droit ». Les plus sages des anciens savaient déjà que la force est la source du droit et que celui-ci n’est qu’une fonction de la force. Supposons deux plateaux de balance, sur l’un se trouve un gramme et sur l’autre une tonne, je suis sur l’un, et les autres, c’est-à-dire « Nous », l’État Unique, sont sur l’autre. N’est-il pas évident qu’il revient au même d’admettre que je puis avoir certains « droits » sur l’État Unique que de croire que le gramme peut contrebalancer la tonne ? De là une distinction naturelle : la tonne est le droit, le gramme le devoir. La seule façon de passer de la nullité à la grandeur, c’est oublier que l’on est un gramme et de se sentir la millionième partie d’une tonne…

J’entends vos protections dans mon silence bleu, habitants pourpres de Vénus, habitants d’Uranus, noirs comme des forgerons. Souvenez-vous que tout ce qui est grand est simple. Seules sont inébranlables et éternelles les quatre règles de l’arithmétique, seule est inébranlable et éternelle la morale basée sur les quatre règles. Elle est la sagesse suprême, le sommet de cette pyramide sur laquelle les hommes, rouges de sueur, haletant et soufflant, grimpent depuis des siècles. De cette hauteur, tout ce qui grouille dans le fond, tout ce qui nous est resté de la barbarie des anciens, présente la même grandeur : la maternité criminelle de O, le meurtre ou encore la folie de cet insensé qui a osé écrire des vers contre l’État Unique. Pour eux, la condamnation est la même : la mort. C’est ce jugement divin auquel rêvaient les hommes des maisons de pierres, éclairés par les rayons roses et naïfs de l’aube de l’histoire : leur « Dieu » punissait de la même façon le sacrilège contre la sainte Église et le meurtre. Vous, Uraniens, sévères et noirs comme ces anciens Espagnols qui savaient si bien brûler les hérétiques, vous gardez le silence ; il me semble que vous êtes de mon avis. J’entends les Vénusiens roses parler de tortures, de châtiments, de retour aux temps barbares. Mes pauvres amis, vous me faites de la peine, vous n’êtes pas capables de raisonner philosophiquement et mathématiquement.

L’histoire de l’humanité monte suivant une spirale, comme un avion. Ces circonférences peuvent être d’or ou de sang, mais en tout cas elles sont divisées en 360°. À partir du zéro on compte 10°, 20°, 200°, 360°, puis de nouveau zéro. Certes, nous sommes revenus au zéro, mais pour un esprit raisonnant mathématiquement, ce zéro est tout différent du précédent. Nous sommes partis du zéro vers la droite et sommes revenus au zéro par la gauche, c’est pourquoi, au lieu d’être au zéro positif, nous sommes au zéro négatif. Vous comprenez ?

Ce zéro m’apparaît comme une immense roc religieux, étroit et coupant comme un couteau. Nous avons quitté le côté noir du Roc Zéro et, tel Christophe Colomb, nous avons vogué dans une obscurité sauvage pendant des siècles en retenant notre respiration ; nous avons fait le tour de la terre et enfin : « Hourra ! Tous aux mâts ! » Nous nous sommes trouvés en face d’un dieu jusque-là inconnu, auréolé par l’éclat polaire de l’État Unique, en face d’une masse bleue d’arcs-en-ciel, de soleils, de milliers de soleils ; de milliards d’arcs-en-ciel…

Qu’est-ce que cela fait, que nous soyons séparés du côté noir du Roc Zéro par l’épaisseur d’un couteau ? Le couteau est l’invention la plus solide, la plus immortelle, la plus géniale de toutes celles que l’homme a faites. Le couteau a servi de guillotine, c’est le moyen universel de trancher tous les nœuds. Le chemin des paradoxes suit son tranchant, c’est le seul chemin digne d’un esprit impavide…
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Nastasia-BNastasia-B   02 mars 2015
« Un de nous, au moment de sortir, découvrit un homme sans numéro. Je ne vois pas comment il a pu entrer. On l'a mené à l'Opératoire. On lui fera dire comment et pourquoi il est venu ici… »
Il avait un sourire charmant… Ce sont nos meilleurs médecins, parmi les plus expérimentés, qui travaillent à l'Opératoire, sous la direction du Bienfaiteur en personne. Il se servent d'instruments divers et en particulier de la fameuse cloche Pneumatique. En réalité, c'est l'application d'une vieille expérience d'école. On place une souris sous une cloche en verre et on raréfie l'air de la cloche à l'aide d'une pompe… Vous savez le reste. Seulement, notre Cloche Pneumatique est évidemment beaucoup plus perfectionnée ; on y emploie différents gaz. Ce n'est plus une amusette avec un petit animal sans défense ; notre but est plus noble : il s'agit de la protection de l'État Unique, autrement dit, du bonheur de millions d'êtres. Il y a cinq siècles, lorsque le travail dans l'Opératoire ne faisait que commencer, il se trouva des imbéciles pour le comparer à l'ancienne Inquisition ; mais c'est aussi absurde que de mettre sur le même plan le chirurgien faisant l'opération de la trachéotomie et le bandit de grand chemin. Tous les deux ont peut-être le même couteau, avec lequel ils font l'opération : ils ouvrent une gorge ; cependant l'un est un bienfaiteur, l'autre un criminel, l'un est marqué du signe plus, l'autre du signe moins… Tout cela est très clair, se comprend en une seconde, d'un seul tour de notre machine logique…

Note 15.
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Nastasia-BNastasia-B   20 février 2015
Après avoir vaincu la Faim (ce qui algébriquement, nous assure la totalité des biens physiques), l'État Unique mena une campagne contre l'autre souverain du monde, contre l'Amour. Cet élément fut enfin vaincu, c'est-à-dire qu'il fut organisé, mathématisé, et, il y a environ neuf cents ans, notre " Lex Sexualis " fut proclamée : " N'importe quel numéro a le droit d'utiliser n'importe quel autre numéro à des fins sexuelles. "
Le reste n'est qu'une question de technique. Chacun est soigneusement examiné dans les laboratoires du Bureau Sexuel. On détermine avec précision le nombre des hormones de votre sang et on établit pour vous un tableau de jours sexuels. Vous faites ensuite une demande, dans laquelle vous déclarez vouloir utiliser tel numéro, ou tels numéros. On vous délivre un petit carnet rose à souche et c'est tout.

Note 5.
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Nastasia-BNastasia-B   26 février 2015
Traitons à l'acide l'idée de " droit ". Les plus sages des anciens savaient déjà que la force est la source du droit et que celui-ci n'est qu'une fonction de la force. Supposons deux plateaux de balance ; sur l'un se trouve un gramme et sur l'autre une tonne, je suis sur l'un, et les autres, c'est-à-dire " Nous ", l'État Unique, sont sur l'autre. N'est-il pas évident qu'il revient au même d'admettre que je puis avoir certains " droits " sur l'État Unique que de croire que le gramme peut contrebalancer la tonne ? De là une distinction naturelle : la tonne est le droit, le gramme le devoir. La seule façon de passer de la nullité à la grandeur, c'est d'oublier que l'on est un gramme et de se sentir le millionième partie d'une tonne...

Note 20.
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Vidéo de Evgueni Zamiatine
Evgueni Zamiatine (1884-1937) : Une vie, une œuvre (1991 / France Culture). Par Françoise Estèbe. Avec Jean-Pierre Morel (critique aux Nouvelles Littéraires), Leonid Heller et Bernard Kreise. Réalisation : Annie Flavell. 1ère diffusion sur France Culture le 30 mai 1991. Peinture : Portrait de Ievgueni Zamiatine par Boris Koustodiev, 1923. En 1988, la publication pour la première fois en URSS du roman anti-utopiste prophétique de Zamiatine, “Nous autres”, oeuvre politique-fiction, fut l'événement littéraire de la Perestroïka. Esprit lucide et courageux, Zamiatine qui avait pris parti pour la Révolution en 1905, fut un des premiers à analyser la nature profonde du totalitarisme bolchevique et à dénoncer le despotisme nouveau jusqu'au terme de sa vie, en dépit des persécutions. Dans les années 20, Zamiatine, mathématicien, ingénieur naval et écrivain, ami des peintres et des musiciens, est la figure centrale du champ littéraire russe. Prosateur, dramaturge, critique, journaliste (il écrivit notamment dans la revue de Gorki), il est l'auteur de nombreux récits, de nouvelles : “L'inondation”, “Le pêcheur d'hommes”, “La Caverne” ; de romans : “Le fléau de dieu” ; de pièces de théâtre et de scenarii. Rattaché à la tradition de Gogol dans ses premiers récits, il devient le symbole de la culture occidentale au sein des lettres russes et le maître de toute une génération d'écrivains nés après la Révolution. Il s'oppose à la montée du conformisme révolutionnaire en art :
« Il n'est de vraie littérature que produite non par des fonctionnaires bien pensants et zélés, mais par des fous, des ermites, des hérétiques, des rêveurs, des rebelles et des sceptiques. »
Trotsky le désigne comme un émigré de l'intérieur et “Le diable des lettres russes”, après une lettre célèbre à Staline, est contraint à l'exil. Il mourra oublié à Paris en 1937, à l'âge de 53 ans, ignoré des intellectuels occidentaux fascinés par le modèle soviétique, qui n'ont pas su percevoir dans le cri solitaire de Zamiatine l'oracle de la dissidence.
Des extraits de “Seul”, des “Ecrits oubliés”, des “Actes du colloque de Lausanne”, de “Nous Autres”, de “Le pêcheur d'hommes” et de “L'Inondation” sont lus par Jacqueline Danaud et Michel Derville.
Sources : France Culture et Wikipédia
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