AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestionsPrix Babelio

Bernard Comment (Préfacier, etc.)Catherine Bédard (Préfacier, etc.)
EAN : 9782070320813
368 pages
Éditeur : Gallimard (02/02/2006)
4.33/5   148 notes
Résumé :
Avec l'enthousiasme, l'audace et l'érudition qui, dans la même collection, ont fait le succès d'On n'y voit rien. Descriptions (no 417), Daniel Arasse invite son lecteur à une traversée de l'histoire de la peinture sur six siècles, depuis l'invention de la perspective jusqu'à la disparition de la figure. Evoquant de grandes problématiques - la perspective, l'Annonciation, le statut du détail, les heurs et malheurs de l'anachronisme, la restauration et les conditions... >Voir plus
Acheter ce livre sur

FnacAmazonRakutenCulturaMomox
Critiques, Analyses et Avis (16) Voir plus Ajouter une critique
4,33

sur 148 notes
5
8 avis
4
3 avis
3
2 avis
2
0 avis
1
0 avis

DianaAuzou
  31 mai 2021
Daniel Arase, je l'ai écouté et réécouté, lu et relu à chaque fois avec un bonheur tout neuf qui venait s'ajouter à la découverte, l'émerveillement, la connaissance et la richesse dont l'historien faisait cadeau à ses lecteurs et auditeurs. Passion, érudition, honnêteté intellectuelle, curiosité, humour, générosité et transmission, un regard et une voix, inoubliables, sans pareil, c'était Daniel Arasse.
Vingt-cinq émissions sur France Culture en 2003, vingt-cinq regards qui traversent l'histoire de l'art depuis l'invention de la perspective jusqu'à la disparition de la figure.
Guide, compagnon et complice, Daniel Arasse accompagne le lecteur-auditeur, lui fait découvrir quelques secrets et paradoxes des peintres, l'emmène vers une compréhension des époques et de la création.
Devant la peinture, l'historien nous fait part de sa double émotion : "l'émotion choc devant le coloris et l'émotion de la densité de pensée qui est confiée à la peinture. Et c'est d'ailleurs ce qui me gêne dans la peinture : à travers ses matières, ses formes, il y a quelque chose qui pense et je n'ai que des mots pour en rendre compte, en sachant pertinemment que mes mots ne couvrent pas l'émotion dégagée. Donc c'est le tonneau des Danaïdes. Je pourrai toujours remplir par des mots et des mots, je n'atteindrai jamais la qualité spécifique de l'émotion d'un tableau de peinture. Même quand un tableau, ou une fresque, a été compris, y revenir c'est affronter de nouveau le silence de la peinture."
Dans les 25 émissions/chapitres Daniel Arasse invite au rendez-vous les siècles témoins de la Joconde, d'une petite Dentellière ou d'une Jeune fille à la perle de Vermeer, ou d'un Verrou immortalisé par Fragonard, témoins des Ménines, de Manet, de Titien, et aussi des artistes majeurs du XXe et XXIe siècles comme Rothko, Anselm Kiefer, Andres Serrano. Il se demande "dans quelle mesure les concepts classiques d'imitation, d'expression et de style sont encore opératoires dans la pratique d'aujourd'hui", comment joue cet anachronisme, et aussi "sur le processus de disparition de la figure dans l'abstraction.
Les précisions autant amusantes que très intéressantes abondent, sur l'accrochage et certaines expositions, sur une thèse volée, la sienne, sur les détails de quelques peintures qui l'ont attiré et lui ont parlé.
Les propres mots de Daniel Arasse expriment mieux que tout autre commentaire ce que c'est un historien d'art : "Un passeur sans prétention, une deuxième main qui passe après l'artiste. Tenter d'être un passeur entre le travail de l'artiste et les contemporains. Car la contemporanéité n'est pas la simultanéité... Pour qu'il y ait contemporanéité, il faut qu'il y ait interaction entre ces deux choses. Je veux dire que dans l'art contemporain, tout n'est pas contemporain, et pour qu'il y ait contemporanéité, il faut qu'il y ait partage des temps entre l'oeuvre et ceux qui la regardent."
Regarder un tableau, l'observer, de près et de loin, y revenir pour saisir son mystère, s'en imprégner, et après, de ces moments d'étonnement de surprise et d'émerveillement, Daniel Arasse a fait des analyses, des commentaires, des recherches où le dogmatisme n'a jamais trouvé sa place.
Le livre, dense et riche est un énorme plaisir de lecture, le don de Daniel Arasse, héritage pour des générations à venir.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          329
chris49
  23 février 2021
Au sommaire de Histoires de peintures, qui se compose de vingt-cinq propositions, se tient en position vingt-quatre "Le rien est l'objet du désir". L'historien d'art, Daniel Arasse, éclaire le tableau de Fragonard, le Verrou.
"Le tableau est de dimension moyenne. Sur la droite, le jeune homme enlace la jeune femme, et de la main droite pousse le verrou du bout du doigt, ce qui est assez irréaliste. La jeune femme serrée contre lui se pâme et le repousse. Toute la partie gauche du tableau est occupée par un lit dans un extraordinaire désordre : les oreillers épars, les draps défaits, le baldaquin qui pend..."
Arasse s'amuse des propos d'un des spécialistes du peintre, qui dit : "À droite le couple, et à gauche, rien" !... " Or, remarque Arasse, « ce rien représente quand même la moitié du tableau" !
La proposition vingt-quatre illustre particulièrement finement l'ensemble des analyses rassemblées dans ce livre. Devant chaque oeuvre, on est invité à regarder. À regarder plus. Plus en détail, plus en profondeur, plus en soi-même.
Grâce à ce regard accru, augmenté si je puis dire, nous sommes surpris des mutations de notre propre perception, quand le secret de telle ou telle oeuvre se révèle à nous. le secret de l'auteur, quant à lui, consiste à faire parler sa pensée en mouvement, laquelle semble aussi illimitée que son extraordinaire érudition, comme si nous nous trouvions en face à face avec lui, dans une conversation entre amis.
« Ce rien représente quand même la moitié du tableau », dit-il, espiègle… « mais ce spécialiste avait tout à fait raison, car ce rien correspond au « res » que j'évoquais il y a quelques temps, et qui est la chose elle-même. Effectivement, il n'y a pas de sujet dans cette partie du tableau, juste des drapés, des plis, donc finalement de la peinture. »
Ce livre, qui traverse six siècles de peinture, est la transcription de vingt-cinq émissions proposées par l'auteur sur France Culture en 2003. On peut toujours les écouter sur le site.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          144
unetassedebonheur
  04 juin 2014
Avant de le lire, il m'a été offert de l'entendre, puis de l'écouter avec une passion dont je ne me lasse pas. de la voix de Daniel Arasse on sent une énergie et une passion perceptibles à l'intensité de son discours, imaginant la lumière de son regard. Découvert sur France Culture, un livre a été édité, reprenant le contenu de ces émissions, et enrichi d'un DVD, qu'on peut savourer en regardant les planches des tableaux évoqués." Histoires de peintures" raconte en 25 chapitres l'histoire de la peinture sur 6 siècles, de l'invention de la perspective à la disparition de la figure, ce qu'est le maniérisme, le Vermeer fin et flou, la peinture du détail... Passionnant parce que son enthousiasme et son érudition rendent accessibles des oeuvres plus ou moins connues, mettant en valeur ce qui est visible par tous.

Ses châpitres sur l'invention, et non la découverte, de la perspective, furent pour moi une révélation. Daniel Arasse explique comment et pourquoi elle fut inventée à la Renaissance en Italie, en utilisant comme exemples des tableaux représentant l'Annonciation, dont Saint Bernardin disait qu'elle était l'instant où l'infini vient dans le fini, l'incommensurable dans la mesure. Ses explications sont tellement bien faites qu'elles en sont évidentes, reprenant la construction du tableau dans chaque détail, nous montrant ce qu'on avait pas vu, et qui pourtant est là depuis toujours.
Les chapitres suivants parlent de l'apparition du maniérisme, de l'importance de l'anachronisme, du mystère de Vermeer, des Ménines, et de tant d'autres choses, qu'il est presque déplacé d'énumérer, si l'on veut éviter de rompre la continuité de son discours.
"Il n'allait jamais voir un tableau, mais le revoir" disait un peintre de lui. Il avait cette obsession du détail, dont il a fait un livre d'ailleurs. Cette attention au détail et au fonctionnement figuratif des images jouait en contrepoint avec sa connaissance de la culture artistique et religieuse, littéraire et philosophique. J'insiste sur l'accessibilité de ce livre, pourtant écrit par un homme, dont les connaissances sont inépuisables. On pourrait passer des heures à l'écouter ou le lire tant cet homme passionné déborde de cette générosité, propre aux gens brillants. de ces textes "on sort grandi et comme lavé des bêtises de la journée".
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          110
Nayac
  30 mai 2021
Histoires de peintures: ce sont effectivement des histoires auxquelles nous convie Daniel Arasse, à travers cette retranscription d'une série d'émissions radio.
Cela commence par un questionnement: qu'est ce qui me touche dans un tableau? Réponse: " je dirais que c'est le sentiment que dans cette oeuvre là, il y a quelque chose qui pense, et qui pense sans mots".
Il précise peu après l'émotion provoquée par une oeuvre: "j'ai constaté que l'émotion pouvait se produire de deux façons:
- le choc, la surprise, un choc visuel colorisé...
- l'émotion de la densité de la pensée qui est confiée à la peinture" qui apparaît avec le temps, qui permet d'accumuler des "couches de sens"
L'inverse d'une approche ésotérique, et de ce fait une invitation à se plonger dans les chapitres suivants.
En fait, les thèmes choisis sont des prétextes à décliner cette "manière de voir" la peinture, à travers quelques exemples:  recherche de la cause de l'émotion soulevée par le sourire de la Joconde via Ovide et ses Métamorphoses, du trouble et du plaisir gourmand de relier le rouge d'une annonciation aux débats du XVII ème siècle quant à la Vierge,  joie d'identifier un détail d'une oeuvre pourtant vue maintes fois auparavant, qui va susciter recherches, hypothèses...et progression dans l'intimité du peintre, dans l'appréhension du sens de sa peinture.
Le ton alerte d'une retranscription littérale en fait un texte un peu décousu. Mais il a l'avantage de restituer une approche simple mais profonde, d'être en phase avec des partis pris affirmés et assumés comme tels comme par exemple sa fascination pour le maniérisme: " une forme d'apothéose de la renaissance".
Un bonbon pour conclure (sous forme du titre d'un chapitre: "la peinture comme pensée non verbale"...
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          70
Christw
  24 juin 2018
Les "Histoires de peintures" de Daniel Arasse sur France Culture sont vingt-cinq émissions (juillet-août 2003) d'une petite vingtaine de minutes chacune, où l'historien d'art invite à une traversée érudite et enthousiaste de la peinture figurative du 15e au 20e siécle. le Folio essais n°469 reprend ces émissions avec un avant-propos de Bernard Comment : "Je veux dire l'électrisation qui nous saisissait [...] à l'écouter se promener dans des images et des problématiques, à faire vivre des concepts dans une narration qui tenait presque du suspense, à faire voir par la voix toute une galerie de tableaux et de fresques dont on se disait immédiatement qu'on se précipiterait ensuite pour les contempler autrement, armés désormais de la lucidité, des connaissances et des intuitions qu'il venait de déployer d'un souffle rapide et souvent exaltant".
Ceci présente pleinement le livre qui transcrit la série radio légèrement allégée et dont on a voulu garder le caractère d'oralité. Sachant que Daniel Arasse s'embarquait dans de savants commentaires avec la verve du fervent, le lecteur comprendra qu'il ne s'agit pas d'essais rigoureusement développés par écrit mais d'exposés moins formels. C'est mieux d'en être averti bien que cela enlève finalement peu à la clarté du propos. C'est un défi de taille (et réussi) de faire passer en radio, en quelques minutes, des notions peu évidentes pour des auditeurs pas nécessairement au fait de l'histoire de la peinture.
Si a priori les auditeurs ne voient pas les oeuvres évoquées, le Folio (386 pages) les propose (il y en a quarante-cinq) au centre du volume, réduites mais de couleurs très correctes, bien référées dans la marge du texte – c'est à souligner pour un livre de dix euros qui propose même un index des noms. Arasse examinant souvent les détails picturaux, prévoyez une loupe, c'est du format poche.
Érudition n'est pas un vain mot avec Arasse et le menu est copieux. Spécialiste de la Renaissance italienne, avec des oeuvres essentiellement religieuses, une bonne part du livre y est consacrée. Il ne s'y limite pas – Vermeer, Courbet, Fragonard ont leur place – mais il apparaît que c'est là qu'il excelle pour avoir passé des jours à regarder, photographier et comprendre ces oeuvres.
On découvre que la perspective n'est pas une découverte mais une invention, car elle est une convention arbitraire qui a même pris une dimension politique à Florence.
L'anachronisme est largement débattu, il s'agit d'une notion très problématique et subtile, qui découle du fait que l'historien d'art est rarement contemporain de l'époque de l'oeuvre.
L'on voit comment une radiographie invalide un texte fondamental de Michel Foucault à propos des "Ménines" de Vélázquez.
L'auteur éclaire aussi le maniérisme, chérit et interprète le détail, donne son avis sur la restauration – trop souvent destructive et qu'il préfère dans sa déontologie minimale – et critique la présentation de certaines expositions qui deviennent malheureusement davantage un culte au show qu'une présentation de tableaux.
Il serait vain de tout citer qui intéresse dans ce livre passionnant – les podcasts sont disponibles gratuitement –, je me contenterai de donner bientôt un extrait qui touche à un ressort fondamental de l'histoire de l'art dans la peinture.
La volonté de transmettre qui anime Daniel Arasse illumine ce livre, qu'il soit remercié de nous avoir donné les clés d'un patrimoine artistique parfois énigmatique.

Lien : https://christianwery.blogsp..
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          20

Citations et extraits (14) Voir plus Ajouter une citation
karamzinkaramzin   27 décembre 2020
...
La Madone Sixtine. C'est un tableau d'autel peint par Raphaël en 1516, je crois, qui représente la Vierge tenant l'Enfant sur des nuages, avec à sa gauche sainte Barbe et à sa droite saint Sixte. En haut du tableau, vous avez deux rideaux verts entrouverts, et en bas deux petits angelots qui regardent d'un air un peu mélancolique ce qui se passe au-dessus d'eux. Ce tableau a été l'un des plus admirés de l'histoire de la peinture à partir du moment où il est allé à Dresde. Avant il était dans une église à Plaisance, on savait qu'il était beau mais on n'en parlait pas trop. On allait le voir, mais ce n'était pas un grand tableau. Dès lors qu'il est à Dresde, il devient l'un des tableaux mythes de l'histoire de la peinture, et moi-même je le percevais comme un tableau mythe lorsque j'ai étudié Raphaël. Et puis je suis allé à Dresde, j'ai vu La Madone Sixtine et j'ai été extrêmement déçu car on était en train de restaurer le musée : il y avait une plaque de verre devant le tableau, et ce que je voyais depuis ma place assise c'était les néons qui se reflétaient sur la plaque de verre, je devais bouger pour deviner la peinture. J'étais extrêmement déçu, mais comme j'étais venu jusqu'à Dresde pour voir cette Madone, je ne voulais pas repartir déçu. Donc, je suis resté à peu près une heure, à me déplacer, et à un moment le tableau s'est « levé ». Et là, tout d'un coup, j'ai vu La Madone Sixtine, et je dois dire que j'ai vu l'un des tableaux intellectuellement les plus profonds de l'histoire de la peinture européenne et, si on aime et connaît Raphaël, l'un de ses tableaux les plus émouvants.
Pourquoi l'un des plus profonds ? Eh bien, je crois ― et c'est ce que Walter Benjamin n'a pas voulu voir ou qu'il a vu mais dont il n'a pas voulu parler - que La Madone Sixtine présente très exactement le moment de la révélation du dieu vivant, c'est-à-dire que c'est un tableau qui montre le dieu brisant le voile, le dieu s'exposant. Et ce qui pour moi le rend extrêmement bouleversant c'est en particulier la présence des deux petits anges situés en bas du tableau. Au fond, que font-ils là ? On n'en sait rien. On a imaginé les histoires les plus extravagantes sur ces deux petits anges : par exemple, qu'ils étaient les portraits des enfants que Raphaël aurait eus avec la Fornarina. En fait, je suis persuadé, pour des raisons iconographiques sérieuses, historiques et théologiques, qu'ils sont la figuration chrétienne des chérubins gardant le voile du temple dans la religion juive. Ce à quoi ils assistent eux-mêmes, c'est au fait qu'ils ne sont plus les gardiens du secret et du dieu invisible : le dieu s'est rendu visible. Cette espèce d'extraordinaire tragédie - car le dieu se rendant visible signifie qu'il va mourir - est confiée à des visages d'enfants. Je trouve cela d'une puissance extraordinaire. Et depuis, je n'ai plus besoin de voir La Madone Sixtine ; elle s'est « levé ».
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          70
ElGatoMaloElGatoMalo   20 août 2014
Je citerai à nouveau Montaigne, dans son Essai II du livre III, l'essai du repentir : "Le monde est une branloire pérenne, je ne peins pas l'être, je peins le passage." Il traduit ce sentiment de l'instabilité universelle du monde. Dans le fond, le cosmos est en train de se défaire et l'univers n'est pas encore là, pour prendre sa place, comme dirait Koyré. Cette instabilité, l'art est là pour la manifester, et très souvent pour en jouer. Ce qu'on doit bien comprendre avec le maniérisme, c'est qu'il a une dimension ludique, le paradoxe maniériste étant très souvent un jeu.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          150
ElGatoMaloElGatoMalo   06 décembre 2013
Finalement, la Joconde est un de mes tableaux préférés. Il m'a fallu pour l'aimer beaucoup plus de temps que les cinq ans pris par Léonard de Vinci pour la peindre. Moi il m'a fallu plus de vingt ans pour aimer La Joconde. Je parle de l'aimer vraiment, pas seulement de l'admirer. C'est pour moi aujourd'hui l'un des plus beaux tableaux du monde, même si ce n`est pas nécessairement l'un des plus émouvants, quoique, franchement, c'est l'un des tableaux qui ont eu le plus de commentaires enthousiastes, jusqu`à la folie, de la part des gens qui l'aimaient, et cela montre qu'il touche.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          133
chris49chris49   23 février 2021
Cette partie gauche du tableau de Fragonard, ce rien, est un détail qui prend tout de même la moitié de la toile et qui est lui-même composé d'une multiplicité de détails qu'on pourrait démultiplier à leur tour. Tout ce que je peux dire de ce détail qui occupe la moitié du tableau, c'est que c'est un lit à baldaquin en désordre, et si je commence à nommer la chose, mon discours se teinte d'une vulgarité qui ne correspond pas du tout au tableau. Or, ce n'est rien d'autre que de la peinture, du drapé, et l'on sait que le drapé est le comble de la peinture. Être confronté à l'innommable est aussi ce qui m'a passionné dans Le Verrou. Nommer le lit comme genou, sexe, sein, sexe masculin dressé, est scandaleux, car c'est précisément ce que ne fait pas le tableau. Il ne le dit pas, ne le montre même pas, à moi de le voir ou non.
Je suis donc confronté à l'innommable, non parce que la peinture est dans l'indicible, ce qui impliquerait une notion de supériorité, mais parce qu'elle travaille dans l'innommable, dans l'en deçà du verbal.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          60
PartempsPartemps   04 novembre 2020
« Le Verrou de Fragonard a été pour moi l’occasion d’une assez grande surprise. Le tableau est de dimensions moyennes. Sur la droite, le jeune homme enlace la jeune femme, et de la main droite pousse le verrou du bout du doigt, ce qui est assez irréaliste. La jeune femme serrée contre lui se pâme et le repousse. Toute la partie gauche du tableau est occupée par un lit dans un extraordinaire désordre : les oreillers épars, les draps défaits, le baldaquin qui pend. Un spécialiste de Fragonard a eu cette formule admirable pour décrire le tableau : « à gauche, le couple, et à droite, rien. » Ce rien représente quand même la moitié du tableau, mais ce spécialiste avait tout à fait raison, car ce rien correspond au res que j’évoquais il y a quelque temps et qui est la chose elle-même. Il n’y a pas de sujet dans cette partie du tableau, juste des drapés, des plis, donc finalement de la peinture.


Et j’ai eu une surprise en observant les oreillers du lit. Leurs bords étaient anormalement dressés, comme des pointes vers le haut. En regardant dans la direction de ces pointes, j’ai vu que dans le baldaquin s’ouvrait légèrement un tissu rouge, avec une belle fente allant vers l’obscur. Ce baldaquin est d’ailleurs invraisemblable puisqu’il y a un verrou ridicule de chambre de bonne, et comment une chambre de bonne contiendrait-elle un tel baldaquin ? Ce repli noir dans le tissu rouge peut cependant avoir du sens par rapport à ce qui va se passer, d’autant plus que le drap de lit qui l’angle au premier plan jouxte la robe de la jeune femme et est fait du même tissu que cette robe. Si vous regardez bien cet angle, c’est un genou. Il apparaissait donc étrangement que ce rien était en fait l’objet du désir ; il y a le genou, le sexe, les seins de la jeune femme, et le grand morceau de velours rouge qui pend sur la gauche et qui repose de façon tout-à-fait surréaliste sur une double boule très légère avec une grande tige de velours rouge qui monte. C’est une métaphore du sexe masculin, cela ne fait aucun doute.Dès lors que je le dis aussi grossièrement, le tableau se trouve évidemment dénaturé, car celui-ci ne dit rien. Justement, il n’y a rien. Mais on voit ou on ne voit pas. On a envie de voir ou pas. Et s’il est vrai qu’il n’y a rien, il y a quelque chose de proposé, et je crois que c’est exactement cela, la peinture.

Cette partie gauche du tableau de Fragonard, ce rien, est un détail qui prend tout de même la moitié de la toile et qui est lui-même composé d’une multiplicité de détails qu’on pourrait démultiplier à leur tour. Tout ce que je peux dire de ce détail qui occupe la moitié du tableau, c’est que c’est un lit en baldaquin en désordre, et si je commence à nommer la chose, mon discours se teinte d’une vulgarité qui ne correspond pas du tout au tableau. Or ce n’est rien d’autre que de la peinture, du drapé, et l’on sait bien que le drapé est le comble de la peinture. Être confronté à l’innommable est aussi ce qui m’a passionné dans Le Verrou. Nommer le lit comme genou, sexe, sein, sexe masculin dressé, est scandaleux, car c’est précisément ce que ne fait pas le tableau. Il ne le dit pas, ne le montre même pas, à moi de le voir ou non.
Je suis donc confronté à l’innommable, non parce que la peinture est dans l’indicible, ce qui impliquerait une notion de supériorité, mais parce qu’elle travaille dans l’innommable, dans l’en deçà du verbal. Et pourtant, ça travaille la représentation, mais dès que je nomme, je perds cette qualité d’innommable de la peinture elle-même. [...] »
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          00

Videos de Daniel Arasse (13) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Daniel Arasse
Ce dixième entretien avec l'historien de l'art Daniel Arasse revient plus particulièrement sur Léonard de Vinci. En parfait élève des ateliers florentins, il va sur la fin du XVème siècle, s'appliquer à travailler sa grille géométrique de la perspective.
Né en 1944 à Alger, Daniel Arasse était le meilleur spécialiste français de l'art de la Renaissance italienne. Passionné et pédagogue, il savait capter son auditoire pour le pousser à voir derrière les toiles et les coups de pinceaux. C'est en 2001 qu'il rencontra la radio et en 2003 qu'il enregistra ses "Histoires de peintures", devenues une référence dans le monde entier.
Retrouvez toutes les histoires de peintures de Daniel Arasse : https://www.franceculture.fr/dossiers/histoires-de-peintures-de-daniel-arasse
Abonnez-vous pour retrouver toutes nos vidéos : https://www.youtube.com/channel/¤££¤17Histoires De6¤££¤6khzewww2g/?sub_confirmation=1
Et retrouvez-nous sur... Facebook : https://fr-fr.facebook.com/franceculture Twitter : https://twitter.com/franceculture Instagram : https://www.instagram.com/franceculture
+ Lire la suite
>Arts>La peinture et les peintres>Histoire et géo. de la peinture (680)
autres livres classés : histoire de l'artVoir plus
Acheter ce livre sur

FnacAmazonRakutenCulturaMomox





Quiz Voir plus

Quelle guerre ?

Autant en emporte le vent, de Margaret Mitchell

la guerre hispano américaine
la guerre d'indépendance américaine
la guerre de sécession
la guerre des pâtissiers

12 questions
2336 lecteurs ont répondu
Thèmes : guerre , histoire militaire , histoireCréer un quiz sur ce livre

.. ..