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EAN : 9782130733041
372 pages
Presses Universitaires de France (06/01/2021)
4.06/5   159 notes
Résumé :
La situation est inédite. Jamais, dans l'histoire de l'humanité, nous n'avons disposé d'autant d'informations et jamais nous n'avons eu autant de temps libre pour y puiser loisir et connaissance du monde. Nos prédécesseurs en avaient rêvé : la science et la technologie libéreraient l'humanité. Mais ce rêve risque désormais de tourner au cauchemar. Le déferlement d'informations a entraîné une concurrence généralisée de toutes les idées, une dérégulation du " marché c... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (28) Voir plus Ajouter une critique
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BurjBabil
  14 janvier 2021
Essai très intéressant qui s'ouvre sur un questionnement : est-ce vraiment la fin de notre histoire humaine, ainsi que M. Francis Fukuyama le prédisait en 1989, au moment du grand basculement vers l'unilatéralisme de l'empire ? Comment quelqu'un de solidement formé intellectuellement peut-il souscrire à une telle bêtise. Vu d'aujourd'hui cela ferai presque sourire : l'histoire bien sûr ne s'arrête jamais...
M. Bronner va donc s'intéresser, au fil de cet essai très bien écrit, à notre bien commun le plus précieux : notre cerveau ! La première partie retrace cette victoire matérielle qui nous affranchit (enfin, ce qu'il reste de la classe moyenne occidentale, c'est un non-dit du livre) de tout un tas de contraintes chronophages.
Que faisons-nous aujourd'hui du temps libéré par les machines ? On est occupé à quoi finalement ? La deuxième partie du livre en fait le bilan : en gros, ce sont les écrans qui empiètent même sur notre sommeil . . . Pas les écrans de papi (TF1 et le temps de cerveau disponible...) mais ceux des bijoux technologiques qui se sont immiscés dans notre vie quotidienne, smartphones en tête. Avec tous les atours de la modernité : les réseaux sociaux, les achats en ligne etc...
Nous sommes devenus dépendants. Consentants. Demandeurs.
La troisième partie est plus prospective et justifie le titre de cet essai : l'apocalypse cognitive. Celle-ci repose sur la prise en compte de « notre appétence pour la conflictualité, de notre avarice cognitive, ou encore notre soumission aux injonctions de la visibilité sociale. »
Il y développe par exemple et entre autres, l'idée d'une conflictualité née de l'existence d'invariants de notre espèce (en particulier de ceux qui ressortent de notre cognition, notre cerveau de primates évolués) et des modèles intellectuels que notre (presque) toute puissance technologique nous ont amenés à construire.
Tout ceci nous amène à quoi ? Au risque ultime : l'extinction... Comme d'autres...
C'est le retour de Franck Drake, l'explorateur de l'espace qui a donné son nom à une célèbre équation (je sais c'est la deuxième fois déjà), le fameux N = R × fp × ne × fl × fi × fc × L. Avec l': la durée durant laquelle une civilisation est détectable.
Dans l'équation de Drake, ce l', durée moyenne d'une civilisation donc, est estimée à 10 000 an...
Quelle lecture avoir de la valeur de l', dans l'équation de Drake ? Difficile à analyser, notre cerveau ne semble pas cognitivement apte à gérer une organisation civilisationnelle de milliards d'habitants. La découverte des multiples exoplanètes et une maîtrise minimale des statistiques de base débouche sur un paradoxe : pourquoi n'avons-nous aucune nouvelle de l'extérieur ?
La solution la plus probable selon Mathieu Agelou (2017) serait l'instabilité endémique des civilisations intelligentes. D'où l'hypothèse formulée par Alexandre Delaigue : « Si l'espace est silencieux, c'est parce que tous ceux qui ont eu l'occasion de faire un parcours similaire au nôtre se sont effondrés (2017 aussi). »
Pessimisme ? Non, le dépassement de ce plafond civilisationnel ne pourra venir que de nos ressources intellectuelles, c'est-à-dire de notre capacité à concevoir une ingénierie de l'intelligence collective qui nous permette de dépasser les limites de nos cerveaux individuels.
Ce livre nous aide à en saisir les tenants. Il est presque formidable de ce point de vue....
Presque? Car apparemment aucune civilisation ne semble avoir réussi cet exploit et si j'allume mon poste de TV, si j'écoute ma radio, je me dis que ce n'est pas gagné...
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Pascalmasi
  05 février 2021
Voilà un livre d'une incroyable densité. de la première à la dernière page. Un essai, pur et dur.
De quoi s'agit-il ?
Gérald Bronner, croise deux disciplines : la sociologie et la neurobiologie. Il met ainsi au service de son étude les dernières avancées en matière de connaissance des mécanismes profonds du cerveau humain (les circuits de la récompense en particulier) ET les phénomènes de société qui caractérisent l'augmentation toujours croissante du temps libre dont nous disposons (ce qu'il appelle le temps de cerveau disponible).
Et se demande pourquoi les écrans (Télé, ordinateurs, téléphones portables) prennent tant de place dans l'espace temporel qui a été libéré par les gains gigantesques de productivité effectués au cours des deux derniers siècles.
Autant le dire tout de suite, ce voyage d'une grande intelligence et d'une froide rigueur ne nous réserve pas que des bonnes surprises ! A vrai dire, il y en a un certain nombre de très mauvaises.
Il explique pourquoi l'usage que nous faisons de notre temps de cerveau disponible est pour une bonne part un gâchis. Car le cerveau est un "trésor" au sens cosmologique du terme. Un trésor qu'il est d'autant plus regrettable de mal l'utiliser que les défis qui se posent à l'humanité en ce début de millénaire nécessitent toutes les intelligences disponibles. Inutile d'être grand clerc pour comprendre que ce n'est pas vraiment le moment de gâcher ce trésor collectif.
Et c'est là que Gérald Bronner frappe fort. Il explique pourquoi les écrans sont venus percuter en plein vol les espoirs que l'on pouvait placer en tout ce "temps de cerveau disponible", comme dit, dont on a particulièrement besoin.
L'une des idées qu'il met en avant est que la profusion des informations qui découle de la multiplication des intervenants sur le « marché cognitif » nuit à leur qualité – ça, on s'en serait douté - mais aussi et surtout aux destinataires (monsieur tout le monde, vous et moi) qui sont déchirés entre satisfaction de leurs biais cognitifs (curiosité, colère, émotion, sexualité, haine) induits par notre cerveau et la rigueur nécessaire à l'analyse rationnelle capable de produire de vraies réponses.
Alors quelle solution ?
La seule sortie par le haut, estime M. Bronner, est de réfléchir à l'éditorialisation du monde, c'est-à-dire à la façon dont nous voulons élaborer un nouveau « récit du monde ». Il développe l'idée que nous pouvons, individuellement, participer à l'élaboration d'un « récit » de qualité si nous prenons conscience de nos biais cognitifs et que nous décidons de les tenir à bonne distance pour produire nous-mêmes un « récit » différent et salvateur. Particulièrement convaincant.
A tous les lecteurs : accrochez vos ceintures. C'est passionnant !
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belette2911
  10 mars 2021
Voilà une lecture qui rempli bien le cerveau et qui le rempli intelligemment.
J'avais du temps de cerveau disponible et je ne l'ai pas donné à une boisson gazeuse où à une chaîne de télé qui est souvent en tête des audiences.
Oui, cet essai est copieux mais sans jamais devenir indigeste. Malgré tout, je l'ai lu sans me presser afin de tout bien digérer (et en allant vérifier des mots au dico).
L'Homme n'a jamais eu autant de temps de cerveau disponible. Mais qu'en fait-il ? le remplit-il de manière intelligente ou pas ?
Le consacre-t-on aux sacro saints écrans (et réseaux sociaux) ou à autre chose qui va nous élever ? Je vous le donne en mille, on se consacre tellement aux écrans que notre temps de sommeil a diminué.
Rassurez-vous, ceux ou celles qui ont le nez sur leurs écrans non stop ne sont pas responsables à 100%, les entreprises qui ont fait de nous leur produit savent ce qu'il faut faire pour monopoliser notre attention.
Grâce à nous, ils gagnent un pognon de dingue (mais moins que le groupe Carrefour, tout de même), pompent nos données, que nous leur avons données sans sourciller alors que nous nous hurlions si le Gouvernement nous en demande le quart de la moitié du tiers. Hors nos Gouvernements ne sont pas des entreprises…
Il serait difficile de résumer cet essai, j'aurais l'impression d'oublier des tas de trucs importants. Déjà rien qu'en écoutant son auteur en parler à "La Grande Librairie", mon cerveau avait déjà doublé de volume et j'avais été me coucher moins bête. La lecture me l'a rempli encore plus et je me dois de digérer tout ça à mon aise.
J'ai beau apprécier les lectures instructives et les études du comportement humain (qui n'hésite pas à se contredire), mais je ne voudrais pas lire ce genre d'essai tous les jours, car je pense que mes cellules grises surchaufferaient devant tant de données instructives. En fait, c'est épuisant, mentalement parlant, j'ose le dire.
Un essai qui associe la sociologie à la neurobiologie, qui parle des contradictions humaines (on veut des programmes instructifs, mais on regarde TF1), de ce que nous faisons de notre temps de cerveau disponible et qui est sans concession, car nous ne sortirons pas grandi de cette étude au scalpel.
Un essai copieux, un menu 5 étoiles, avec entrée, plat et dessert, une lecture hautement nourrissante pour mon petit cerveau et qui me donnera matière à réfléchir, car j'ai envie d'en parler autour de moi et d'expliquer aux gens pourquoi malgré notre désir de regarder ARTE, nous allons sur TF1…
PS : Étymologiquement parlant, le mot "apocalypse" n'a rien à voir avec la signification qu'on lui donne de nos jours…
Il faut lire ce livre pour le savoir ou alors, demander à Wiki…

Lien : https://thecanniballecteur.w..
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amarauggg
  08 août 2021
C'est la profonde inquiétude que je ressentais vis-à-vis des nouvelles technologies numériques qui m'a poussé à ouvrir ce livre. J'y cherchais des réponses, et ma quête fut couronnée de succès.
Je fais partie d'une génération qui a grandi entourée d'écrans, de moteurs de recherche, de vidéos YouTube et de réseaux sociaux. Malgré un certain manque de recul dû à ma courte expérience de la vie, j'ai pu constater une angoissante évolution de la société, mais surtout des individus, en profondeur. J'observais d'abord, par expérience personnelle, un phénomène d'addiction relié à ces nouvelles technologies : addiction au stimuli permanent, au divertissement gratuit, mais aussi à la reconnaissance sociale et à l'attention offert par les réseaux sociaux. Puis, progressivement, je remarquais une disparition progressive de l'ennui, de l'attente, de la longueur, de la contemplation, de la rêverie. Rares étaient les discussions épargnées par la consultation d'un smartphone ; absents étaient les instants méditatifs où l'esprit se laissait porter par le courant des pensées sans rencontrer aucune perturbation extérieure. Ces écrans gagnaient du terrain, infiltrant chaque moment de la vie, du lever au coucher, de l'activité à la passivité, des regroupements familiaux au repos solitaire.
« Au moindre temps mort : temps de transport, salle d'attente, marche dans la rue, nous jetons un coup d'oeil sur nos portables. Tandis que nos amis nous parlent, lorsque nous sommes en réunion ou plus généralement durant notre temps de travail, ces outils s'invitent sans cesse à la table de notre temps de cerveau disponible. » (p.81)
« Il est essentiel de préserver dans notre vie mentale des moments de lenteur et d'ennui. Notre créativité, qui constitue le domaine cognitif où nous surpassons non seulement toutes les autres espèces mais encore les intelligences artificielles, a besoin de pouvoir régulièrement s'extraire des cycles addictifs de plaisirs immédiats. C'est à partir de cette créativité que l'humanité a fait émerger ses plus belles oeuvres, dans le domaine artistique, technologique ou scientifique. Toute amputation de ce temps de rêverie à explorer le possible est une perte de chances pour l'humanité. » (p.339)
L'abandon de mon smartphone a été la première étape de la lutte. Substitué par un magnifique téléphone à clapet rouge écarlate, il ne me manque point du tout. La deuxième étape est la compréhension des mécanismes de la « captologie » et de ses effets sur l'individu et sur les relations sociales. C'est à cela que l'ouvrage de Gérald Bronner m'a servi.
Toutes mes intuitions anxieuses ont pu être traduites en connaissance, en chiffres et statistiques, en compte-rendu d'expériences neurologiques, en faits sociologiques. Ainsi, j'ai pu retenir certaines données alarmantes : une diminution de 23 min de sommeil entre 1986 et 2010, le temps consacré à la lecture a diminué en France de 1/3 depuis 1986, la consultation d'un smartphone est un facteur impliqué dans 1 collision mortelle sur 10… L'auteur propose aussi certains témoignages éclairants, comme celui-ci :
« En juin 2019, Tristan Harris, un ancien ingénieur de Google, a décrit en détail, devant le Sénat américain qui l'auditionnait, les tactiques cognitives utilisées par ces géants du Web pour cambrioler l'attention de nos contemporains : stimulation des réseaux dopaminergiques (par les likes, les notifications divers), enchaînement des vidéos qui, lorsqu'elles ne sont pas vues en entier , créent un sentiment d'incomplétude cognitive, incitation à faire défiler sans fin un fil d'actualité, incitations à la peur de manquer une information cruciale…. Tout est organisé pour nous faire prendre le vide ou le pas grand-chose pour un évènement. » (p.199)
Ma soif de connaissance sur ce domaine, dont l'auteur nous apprend qu'elle stimule les mêmes aires corticales que l'appétit de nourriture, était donc pour le moment satisfaite. Mais Gérald Bronner va plus loin. En fait, la thèse de son ouvrage ne porte même pas sur la dangerosité des écrans ou des nouvelles technologies : elle porte sur les données que ces dernières nous permettent d'obtenir. La problématique du livre se concentre donc sur le phénomène contemporain de l'Apocalypse cognitive.
« le monde contemporain, tel qu'il se dévoile par la dérégulation du marché cognitif, offre une révélation fondamentale – c'est-à-dire une apocalypsis – pour comprendre notre situation et ce qu'il risque de nous arriver. Cette dérégulation a pour conséquence de fluidifier sur bien des sujets la rencontre entre une offre et une demande, et ce, en particulier sur le marché cognitif. Cette coïncidence entre l'une et l'autre ne fait apparaître ni plus ni moins que les grands invariants de l'espèce. La révélation est donc celle de ce que j'appelle une anthropologie non naïve, ou, si l'on veut, réaliste. le fait que notre cerveau soit attentif à toute information égocentrée, agonistique, liée à la sexualité ou à la peur, par exemple, dessine la silhouette d'une Homo sapiens bien réel. La dérégulation du marché cognitif fait aboutir en acte ce qui n'existait que sous la forme d'une potentialité. » (p.191)
Les écrans ne sont donc pas le Mal : ils sont seulement des outils stimulants les facettes les plus archaïques et les moins vertueuses de notre humanité. Besoin d'attention, soif d'inédit, appétence pour le conflit, intérêt pour le danger, inclination pour le sexe, horreur du silence du monde et propension envers les stimuli visuels… Ces réflexes inscrits dans notre ADN sortent de leur caverne face au monde numérique et télévisuel, et les individus sont irrésistiblement attirés par l'offre exceptionnel de divertissement et d'informations permettant de combler leur temps de cerveau disponible.
Car c'est bien ça l'enjeu du monde contemporain : le temps de cerveau disponible. Celui-ci a connu une augmentation drastique depuis la baisse du temps de travail professionnel et domestique et la hausse de l'espérance de vie. Selon l'auteur, il est un trésor inestimable :
« le cerveau est l'outil le plus complexe de l'univers connu et sa plus grande disponibilité ouvre tous les possibles. En effet, c'est dans ce temps de cerveau que se trouvent potentiellement des chefs-d'oeuvre ou de grandes découvertes scientifiques. C'est cette libération qui ouvre à la contemplation intellectuelle. Elle est donc la condition nécessaire au progrès humain tel qu'on l'imaginait au cours des siècles précédents. » (p.63)
Mais son potentiel immense est gâché par du contenu audiovisuel médiocre et abrutissant. le défi de demain est donc de mieux l'investir pour rendre les individus meilleurs et se rapprocher du Bien commun.
Avant de mettre un point final à cette longue critique, je me dois d'exprimer quelques réserves. D'abord sur le projet de société de l'auteur. Beaucoup trop internationaliste et anti-nationaliste à mon goût, d'abord. Ensuite, l'auteur dit souhaiter une régulation du marché cognitif et de l'utilisation du temps de cerveau disponible en évitant absolument les mesures liberticides. Cela me parait contradictoire, la régulation, le contrôle et la censure (mesures qu'on pourrait considérer comme liberticides pour les utilisateurs) étant nécessaires pour réduire les addictions et la médiocrité culturelle. Ensuite, j'ai trouvé l'auteur parfois condescendant et/ou injuste envers certaines idéologies auxquelles il semble opposé. Ainsi, Bronner voit les idées de l'effondrement civilisationnel ou de la corruption des élites comme des « récits mortifères » irrationnels dont la caractéristique principale serait la « détestation implicite de la rationalité ». Je ne suis pas d'accord avec ce constat, considérant au contraire que ces idées méritent qu'on s'y attarde.
Cet ouvrage demeure malgré cela d'une importance capitale, et mérite une ample promotion (je ferai évidemment ma part du boulot auprès de mes proches).
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Tom_Otium
  09 février 2021
Ambitieux et pessimiste. Voilà les deux qualificatifs qu'a choisi Patrick Cohen pour présenter l'ouvrage de Gérald Bronner. Celui-ci revendique plutôt une certaine objectivité (en opposant ainsi anthropologie réaliste et naïve). Mais l'ambition est belle et bien là.

Le diable se cache dans les data
Cette ambition est à la hauteur de d'une petite révolution dans les sciences sociales : plutôt que de se baser sur du déclaratif, avec tous les biais que cela comporte, on s'appuie aussi sur des données d'audience, nettement plus précises. Elles révèlent les traits invariants de notre espèce, la face obscure de nos désirs enfouis, les bas instincts de notre nature humaine, nos obsessions pour certains thèmes : la peur, la sexualité, la conflictualité, la comparaison avec les autres… On avait coutume de dire que la télé était le reflet de la société. Ajoutez internet, les ordinateurs et smartphones et rien n'a fondamentalement changé. Dis moi ce que tu consommes sur écrans, je te dirais qui tu es. Il s'agit bien sûr d'une "caricature", du reflet déformé d'un "visage grimaçant".
Mais cette révélation anthropologique, cette apocalypse cognitive est tout de même suffisamment riche d'enseignements pour pouvoir en tirer des leçons. Des leçons et une ambition : se doter des moyens sociaux et technologiques pour optimiser le trésor attentionnel tout en préservant l'exploration encadrée des possibles. Et lutter en même temps contre les interprétations et instrumentalisations que ne manqueront pas de faire certains (misanthropes mais surtout néo-populistes et néo-rousseauistes) de ce nouveau paradigme.
C'est effectivement très ambitieux. Heureusement le livre est relativement long par rapport aux standards actuels (370 pages). L'auteur, avec pas mal de pédagogie (il est prof), prend le temps de nous expliquer toutes ces découvertes, expériences, biais cognitifs et autres statistiques. Certains chapitres sont plus légers, comme celui où il nous raconte avec talent (il est romancier) la vie de Beate Uhse qui ouvrit le premier sex-shop au monde. Revenons à nos moutons ou plutôt à nos notions. Celle qui me paraît la plus importante à comprendre ici est celle que Gérald Bronner nomme "marché cognitif" et que d'autres appellent économie de l'attention (ça doit être à peu près la même chose).

Dispositions et propositions
Le début du bouquin m'a vraiment stimulé. J'ai pensé à Auguste Comte quand Bronner fait de la "grande histoire" et montre que l'humanité est passée du pourquoi au comment, de questionnements enfantins, magiques ou utopiques à une vision plus réaliste. Avec cet "évidement ontologique" on a beaucoup gagné sur le plan matériel mais on a aussi perdu en sécurité cognitive. le monde est devenu plus complexe, plus incertain. On est parfois fatigué de se confronter à autrui. Alors la tentation est grande de se replier dans sa bulle de filtre, sa chambre d'écho Gérald Bronner appelle ça (oui il a tendance à utiliser des expressions différentes des autres, sans doute pour se démarquer).
Mais revenons à l'aspect positif de cette évolution : le temps. Et en particulier le fameux temps de cerveau disponible. c'est-à-dire le temps qu'il nous reste après le travail, les transports, les tâches domestiques et les besoins physiologiques. Ce temps représente aujourd'hui le tiers de notre temps éveillé. On a beau faire plusieurs choses en même temps comme l'a écrit Bruno Patino dans un ouvrage récent (1), ce temps n'est pas extensible à l'infini. L'offre est quant à elle de plus en plus pléthorique. Quand on est optimiste comme moi, on se dit qu'on vit un âge d'or de l'accès au contenu. Un âge où le capital-temps est libéré puis réinvestit intelligemment, entrainant un cercle vertueux de progrès et de gains de productivité.
Hélas nous ne sommes pas tous égaux en termes de self-control. Pris dans une logique de flux certains cherchent à se remplir et à se vider le plus rapidement possible quand d'autres seront capables de couper court pour retrouver le temps long. le problème c'est qu'il existe des entreprises qui ne recherchent pas la satisfaction du client mais son addiction. Tous les moyens sont bons. Même à coup de bonbons, de "friandise cognitive". Mais ça ne nourrit pas notre légitime curiosité intellectuelle, alors ça nous laisse sur notre faim. C'est l'incomplétude cognitive et c'est sans fin. C'est ce que Bronner appelle les boucles addictives (que d'autres nomment circuit de la récompense). le principe est le même : nous rendre accroc (et à cran) aux écrans, nous faire tourner en bourrique, comme des hamsters qui font du surplace ou des lapins s'enfonçant dans leur rabbit hole. Nous ne connaissons alors qu'un régime : le sur-régime.
Ce "circuit de récompense réagit positivement à la nouveauté et à l'information". Ce seeking drive (2), cette recherche frénétique, cette tendance dopaminovore pourrait conduire nos démocraties dans le mur. Surtout si nos écrans continuent de nous envahir et de nous hypnotiser (avec la réalité virtuelle pour commencer). Dans cet âge de l'excès, le risque n'est pas l'ignorance (le manque de connaissances) mais la bêtise (le trop-plein d'informations mal maîtrisées). Dans ce brouhaha informationnel, les idiots ne savent plus à quel saint se vouer. C'est là qu'intervient la crédulité utilisée par certains médias ou personnalités politiques, proposant "une éditorialisation du monde permettant de relier des faits par des récits favorisant les pentes intuitives et parfois douteuses de notre esprit." Pour remonter la pente, le sociologue mise sur la "démocratie de la connaissance" pour faire face à La démocratie des crédules. Il a raison. Nous avons des dispositions, ne perdons pas notre temps avec de médiocres propositions médiatiques.
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Citations et extraits (78) Voir plus Ajouter une citation
adjk89adjk89   16 janvier 2022
Aujourd’hui en France, le temps de travail représente 11% du temps éveillé sur toute une vie alors qu’il représentait 48% de ce temps en 1800.
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MimimelieMimimelie   25 avril 2021
Les cobras, dont chacun connaît la dangerosité, proliféraient dans la ville de Delhi et le gouvernement d’alors eut la brillante idée de proposer une prime à chaque habitant présentant la dépouille d’un reptile qu’il avait éliminé. La conséquence primaire de cette décision correspondait bien aux intentions qui l’avaient motivée : on tua un grand nombre de cobras dans la ville de Delhi. Mais les conséquences secondaires, elles, furent inattendues. En effet, un certain nombre d’habitants se mirent à élever des cobras pour pouvoir toucher régulièrement la prime. Le pouvoir politique s’avisa bientôt de ce détournement et annula la prime. La conséquence ne se fit pas attendre : tous ceux qui avaient élevé ces serpents les relâchèrent dans la nature puisqu’ils avaient perdu leur valeur et la population de cobras dans la ville de Delhi fut plus importante que jamais.
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enkidu_enkidu_   14 juillet 2021
Nous avons vu qu’une partie du marché cognitif s’est organisée pour stimuler des attentes profondément implémentées dans notre cerveau en jouant notamment sur les réseaux de production de dopamine. Dans un livre qui a eu un certain retentissement outre-Atlantique, The Hacking of the American Mind, le neuroendocrinologue Robert Lustig distinguait fermement la recherche du plaisir et la recherche du bonheur. Si le premier dépend directement de la production de dopamine, le second dépend, lui, de la sérotonine, qui crée une sensation plus durable. Or, la recherche du plaisir s’oppose bien souvent à celle du bonheur, y compris en termes chimiques. En effet, explique Lustig, la dopamine est un neurotransmetteur qui excite le neurone. Il se trouve que les neurones voient leur niveau d’excitabilité s’élever à mesure qu’ils sont excités. Pour obtenir le même effet, il en faudra toujours plus ; cela décrit exactement ce qui se produit dans les phénomènes d’addiction. Le professeur de l’université de Californie souligne que ce processus décrit le rapport que nous pouvons avoir à l’alcool, aussi bien qu’au sexe ou aux réseaux sociaux.

Nombre d’offres et de stimulations de notre environnement social convoquent la recherche de plaisir à court terme de notre cerveau. Tels les rats de l’expérience de James Olds et Peter Milner, nous aurons tendance à vouloir appuyer frénétiquement sur le levier à dopamine. L’objectif d’un certain nombre de marketeurs et de publicitaires est de nous faire confondre le plaisir et le bonheur. Contrairement aux rats, nous avons assez de ressources métacognitives pour comprendre que nous sommes enfermés dans des boucles addictives et en souffrir, mais pas toujours suffisamment de ressources mentales pour en sortir.

Il faut rappeler que les grands opérateurs du Net, que l’on nomme parfois les Gafam, ont délibérément utilisé ces boucles addictives. En juin 2019, Tristan Harris, un ancien ingénieur de Google, a décrit en détail, devant le Sénat américain qui l’auditionnait, les tactiques cognitives utilisées par ces géants du Web pour cambrioler l’attention de nos contemporains : stimulation des réseaux dopaminergiques (par les likes, les notifications diverses), enchaînement des vidéos qui, lorsqu’elles ne sont pas vues en entier, créent un sentiment d’incomplétude cognitive, incitation à faire défiler sans fin un fil d’actualité, incitations à la peur de manquer une information cruciale… Tout est organisé pour nous faire prendre le vide ou le pas grand-chose pour un événement. Les manœuvres qui visent à instrumentaliser les grands invariants de notre système cognitif sont désignées sous le terme inquiétant de dark patterns. Ces cadres de manipulation ne sont d’ailleurs pas si obscurs puisqu’à présent, tout le monde les connaît ou presque. Une entreprise au nom évocateur, Dopamine Labs, vend même aux concepteurs d’applications un outil leur promettant d’augmenter l’engagement des utilisateurs de 30 % en leur procurant des « shots de dopamine ».
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enkidu_enkidu_   14 juillet 2021
On aurait pu facilement prédire que nombre d’individus allaient utiliser cette nouvelle technologie pour regarder des vidéos pornographiques, mais pouvait-on imaginer l’ampleur de cette demande ? Avec une vingtaine d’années de recul, on peut à présent l’affirmer : ces vidéos sont celles qui sont le plus consommées sur Internet. On dénombre des dizaines de milliers de sites qui diffusent massivement ce type de films. Plus d’un tiers de vidéos regardées chaque jour dans le monde sont des produits pornographiques. L’industrie en elle-même génère près d’une centaine de milliards de revenu. L’humanité contemple chaque année 136 milliards de vidéos pornographiques.

À ce titre, le site Pornhub, leader mondial du secteur, livre des statistiques impressionnantes. En 2019, il battait tous les records avec 42 milliards de visites dans le monde, soit 115 millions par jour, tandis que 6,83 millions de vidéos étaient mises en ligne. Il faudrait passer 169 années pour les regarder toutes. Plus impressionnant encore, le nombre d’heures de vidéos regardées par minute s’élève à 10 498, soit, chaque année dans le monde, 629 880 années de temps de cerveau disponible qui s’évaporent dans la contemplation pornographique.

De telles données permettent d’approcher l’ampleur de la captation de notre disponibilité mentale que représentent certaines propositions sur le marché cognitif. D’ailleurs, cette étrange période de disponibilité mentale à laquelle nous a contraint le confinement lors de la pandémie de Covid-19 a été caractérisée par une augmentation du trafic Internet vers les sites pornographiques. Ainsi le leader mondial a-t-il vu une augmentation du trafic de 40 % au début du confinement, de même que l’on a vu sur les sites spécialisés une augmentation de 20 % à 30 % de l’offre de photos et vidéos érotiques amateur.

Il n’y a aucune condamnation morale implicite dans ce constat. Il s’agit juste de rappeler combien les mécanismes de marché ont une puissance de dévoilement. Cette mise à nu n’épargne pas les pays les plus religieux, qui affectent d’être moins concernés que les autres par ces compulsions sociobiologiques. Les données de recherches Google montrent que les pays musulmans, par exemple, figurent parmi les pays les plus consommateurs de pornographie : Pakistan, Égypte, Iran, Maroc, Arabie Saoudite…

Cependant, on peut discuter le sens de ces chiffres, en effet toutes les recherches de pornographie ne passent pas par Google. Par ailleurs, aucun de ces pays n’arrive dans les vingt premiers, selon les statistiques de PornHub. Là aussi, il faut rester prudent car il existe des spécificités régionales très marquées. Des sites comme xnss.com et xvideos.com sont beaucoup plus populaires que PornHub dans les pays arabes. La comparaison internationale a donc ses limites dans ce domaine mais rien n’affaiblit l’idée simple que, partout, quel que soit le contexte culturel, les êtres humains s’intéressent au sexe. Si on leur apporte des conditions sécurisées (au moins en apparence) pour consommer des vidéos pornographiques, ils le font. Plus les coûts sociaux de l’expression de nos désirs sont importants, plus ces derniers trouvent à s’exprimer à l’abri de la logique de marché. C’est pourquoi il est si passionnant d’examiner la vie du marché cognitif.

Internet, parce qu’il est l’outil le plus puissant à ce jour de la fluidification entre l’offre et la demande, permet d’ajuster l’agenda de ses désirs à la libre disponibilité de propositions pornographiques. Il offre une forme de discrétion, répond dans la seconde au moment où ce désir se manifeste (ce n’était pas le cas du film du samedi soir sur Canal+). Il permet de cibler une thématique spécifique et un temps de consommation en adéquation avec l’usage que nous voulons en faire. Sur ce point, les statistiques de Pornhub sont éclairantes : on est plus rapidement satisfait en Russie (avec 7 minutes et 48 secondes) qu’aux Philippines (avec 13 minutes et 50 secondes) mais, en moyenne, ce sont 10 minutes, et pas une de plus, qui sont consacrées par visite.

Il semble bien que l’image du cocktail mondial soit opérante. Dans ce brouhaha informationnel, la sexualité sous toutes ses formes opère facilement une capture de notre temps attentionnel, quoiqu’en puissent dire tous les Tartuffe de la planète.
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BurjBabilBurjBabil   09 janvier 2021
Excepté ceux qui ont la chance d'exercer leur profession comme une passion, les êtres humains accepteraient de travailler moins à revenu constant. De même et plus unanimement encore, ils applaudiraient à l'idée de voir leur activité professionnelle allégée de toutes les tâches abrutissantes qui gâchent leur quotidien.
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Videos de Gérald Bronner (27) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Gérald Bronner
Extrait du livre audio "Apocalypse cognitive" de Gérald Bronner lu par Matthieu Buscatto. Parution numérique le 26 janvier 2022.
https://www.audiolib.fr/livre/apocalypse-cognitive-9791035407919/
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