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EAN : 9782266134385
256 pages
Pocket (01/03/2003)
3.58/5   541 notes
Résumé :
JOYCE

Gens de Dublin

Après la publication en 1907 de poésies de jeunesse, James Joyce publie en 1914 un recueil de nouvelles commencé dès 1902. Il s'agit de "Dublinois". Quelle surprise pour les lecteurs de découvrir ces quinze nouvelles, si sages, si classiques, si claires.
Dans ce livre, Joyce décrit, avec un sens profond de l'observation, les mœurs de la bourgeoisie irlandaise, l'atmosphère trouble et le destin tragique de la ... >Voir plus
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sur 541 notes
Livre impressionniste par excellence, son titre aurait pu être Impression Dublin Levant. Exactement à la manière des peintres de la mouvance de Monet qui essayaient de capturer la lumière d'un instant, James Joyce essaye de recueillir en le moins de pages possible des impressions, des sensations, des sentiments fugaces, qui, mis bout à bout, donnent une idée de la « température » du Dublin début de siècle, juste après la grande hémorragie de la seconde moitié du XIXème et juste avant la nouvelle hémorragie de la Première Guerre Mondiale et en plein processus d'accession à l'indépendance dans un contexte religieux houleux dont on sait ce qu'il deviendra.
Dans son style, ce recueil de quinze nouvelles peut être rapproché du livre de John Dos Passos, Manhattan Transfer, qui reprendra cette manière impressionniste de Joyce en cherchant lui aussi à dresser non le portrait de personnages, mais l'atmosphère d'une ville et d'une époque.
Moi qui avait été tellement déçue à la lecture d'Ulysse, je ne peux qu'applaudir devant la finesse d'écriture, l'élégance, la justesse et la maîtrise de l'exercice, plutôt périlleux, s'il en est, et qui m'a ravi.
On peut certes être dérangé par la sensation de « papillonnement » autour de telle ou telle personnalité qu'on aimerait creuser davantage. Mais dans le projet littéraire que James Joyce s'est proposé, c'est absolument parfait, des petits instantanés au Polaroïd de sa plume, où l'on évoque la religion, l'émigration, les problèmes économiques, le nationalisme, l'alcool et les pubs, les relations de travail, les formes de l'amour et surtout le Caractère avec un grand C de ces gens de Dublin (ou de ces Dublinois, selon la traduction).
En guise de conclusion, si vous aviez encore un doute sur quel bouquin de Joyce vous deviez lire, je vous conseille sans ambages Gens de Dublin plutôt qu'Ulysse (ou pire encore Finnegans Wake, sauf pour notre ami Gurevitch qui doit le trouver limpide et même un peu simpliste), cela vous prendra beaucoup moins de temps et vous n'y perdrez pas au change, en tout cas c'est mon misérable avis émis depuis le continent, c'est-à-dire, pas grand-chose.
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Le jeune James Joyce, en dépit du titre, ne nous lègue pas exactement un guide du routard pittoresque avec “Gens de Dublin”. L'emblématique auteur irlandais, adepte du “courant de conscience” use de la (désormais) capitale d'Irlande comme d'un ancrage, certes tangible, mais au second plan. Car ce sont avant tout les pensées, fluctuantes, les entrailles des personnages, sur fond d'une banalité parfois insoutenable, qui font l'attrait de ces nouvelles. Les sentiments sont sans frontières, ainsi nous sommes tous et chacun ces gens de Dublin.

Joyce, bien qu'ayant sacrifié à quelques facéties d'éditeurs sur son style, affirme déjà la suprématie de la vie intérieure des personnages dans la narration, rejoignant ainsi au panthéon des écrivains du “flux de conscience” Italo Svevo, Henry James, Marcel Proust et bien sûr, Virginia Woolf. D'ailleurs en matière de style, si vous êtes effrayé par “Ulysse”, sachez qu'avec “Gens de Dublin”, vous ne risquez rien ! C'est un livre très abordable, simple dans son écriture.

Le recueil se compose d'un certain nombre de petites histoires, certaines sont des “épiphanies”, comme Joyce les qualifiaient. C'est-à-dire une fulgurante clairvoyance où le personnage se trouve à un moment de bascule et donne impulsivement un coup de volant tantôt à gauche, tantôt à droite, marquant la bifurcation irrémédiable de son destin. Une technique efficacement éprouvée dans la nouvelle “Eveline” par exemple.

Les vies de ces “Dubliners” sont tourmentées dans leur nostalgie par une cruelle amertume, à l'image de Gretta Conroy, l'épouse de Gabriel, dans la dernière nouvelle “The Dead” ou encore du guichetier “Mr. Duffy” dans “A Painful Case”.

La dernière nouvelle, “The Dead” est bien plus longue et représente assez bien le côté déroutant de James Joyce. On a presque l'impression de deux histoires en une… et pourtant c'est bien là tout l'intérêt, derrière l'histoire sociale, celle d'une soirée bourgeoise où, à l'ombre des chants frivoles, des palabres politiques (nous sommes quelques années avant l'indépendance de l'Irlande) se joue l'histoire profonde de deux époux, leur “humus intime” comme disait Robert Musil. L'ouvrage fera l'objet d'une adaptation cinématographique fidèle par John Huston, et Gretta Conroy renaîtra pour le spectateur sous les traits aquilins de sa fille, l'envoutante Anjelica Huston.

Ce film est d'un grand intérêt car Huston donne une interprétation très inspirée et éclairante de cette nouvelle, pleine de pénombre. Mais le fameux flux de conscience reste hors de portée de sa caméra. Notamment dans l'exercice impossible de la description des pensées du personnage de Gabriel, que les équivoques et ambiguïtés d'un jeu d'acteur tout en nuance ne peuvent suffire à faire sentir au spectateur, sans le recours, parcellaire et comme un aveu d'impuissance, à la voix-off…

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« J'appelle la série Dubliners, afin de dénoncer l'âme de cette hémiplégie ou paralysie que beaucoup prennent pour une ville. »

Et c'est bien ainsi que nous apparaît Dublin dans ce recueil de nouvelles écrit autour de l'année 1904 : pétrifiée, fossilisée, confite en dévotion, grise et sale, provinciale, ennuyeuse, étriquée, moins qu'une ville, à mille lieues de ses prestigieuses aînées, Londres, Berlin, et surtout Paris, la flamboyante. Et pourtant, derrière l'ironie mordante de la plume se cache une infinie tendresse pour cette ville bancale et pour ses habitants cultivant un sens de l'hospitalité à nul autre pareil.
Chaque nouvelle est un instantané, un tableau de la vie dublinoise, un moment d'existence saisi sur le vif dans lequel le lecteur est précipité sans préavis, l'auteur ne s'embarrassant pas de propos liminaires. Cette façon de nous jeter dans le récit, cette plume qui semble avoir le mouvement pour principe, à l'image de l'incipit de la nouvelle « Après la course » — « Les voitures roulaient vers Dublin à toute vitesse, lancées comme des boulets dans le sillon de la route de Naas » — m'ont particulièrement séduite.
Parfois, l'amorce s'effectue en un long plan séquence, comme dans « Les deux galants »:
« Le crépuscule d'août gris et tiède était descendu sur la ville et un air doux et tiède, comme un rappel de l'été, soufflait dans les rues. (…) Pareilles à des perles éclairées du dedans, du haut de leurs longs poteaux, les lampes à arc illuminaient le tissu mouvant des humains qui, sans cesse changeant de forme et de couleur, envoyait dans l'air gris et tiède du soir une rumeur incessante, monotone. »
D'autres fois, le récit débute par un gros plan sur l'un des protagonistes, comme dans « Eveline » :
« Elle était assise à la fenêtre et regardait le soir qui envahissait l'avenue. Sa tête s'appuyait contre les rideaux de la croisée, et dans ses narines montait l'odeur de la cretonne poussiéreuse. Elle était lasse. »
Toujours, c'est la surprise qui domine, le lecteur légèrement déstabilisé devant fournir un effort pour entrer dans chacune de ces histoires, un effort mille fois récompensé par la verve, la truculence de la plume, ainsi que par l'acuité du regard que l'auteur porte sur ses contemporains et sur lui-même. Entrelaçant savamment éléments autobiographiques et sens aigu de l'observation, Joyce nous offre des instantanés de vie qui, certes, appartiennent à une époque, le début du vingtième siècle, et à un lieu, Dublin, mais dont les constantes intemporelles s'appliquent avec une pertinence intacte à aujourd'hui et à nous-mêmes.

À l'instar de Proust qui, en 1904, va bientôt s'atteler à son grand oeuvre, Joyce fait de sa vie son oeuvre et de son oeuvre sa vie, autrement dit conçoit son oeuvre comme une quête de soi-même. Raison pour laquelle l'un et l'autre ont si profondément marqué la littérature occidentale du XX° siècle.
Je me suis d'ailleurs surprise à relever des correspondances entre Joyce et Proust dans Gens de Dublin. Bien que ne se connaissant ni l'un ni l'autre, je me plais à penser qu'une sensibilité commune, une sensibilité qui fait la part belle à la mémoire et à l'imagination, les réunit.
Ainsi dans la nouvelle « Arabie », le narrateur se consumant d'amour pour sa jeune voisine, emporte son image partout avec lui « même dans les endroits les moins romantiques », psalmodiant à voix haute son nom et pleurant sans raison, de même le jeune narrateur de la Recherche éperdu d'amour pour Gilberte Swann, englobe dans son adoration tout ce qui a trait de près ou de loin à l'objet aimé, jusqu'au vieux maître d'hôtel des Swann sur les favoris blancs duquel il attache « des regards pleins de passion. »
Ou encore quand, dans la nouvelle de Joyce, après que la femme adorée a demandé au narrateur s'il compte se rendre à la foire de charité l'Arabie, celui-ci se prend à rêver aux consonances de ce nom — « les syllabes du mot Arabie m'arrivaient à travers le silence dans lequel mon âme baignait luxueusement et projetaient comme un enchantement oriental tout autour de moi » — je n'ai pu m'empêcher de penser au narrateur de la Recherche qui, sur la foi d'une phrase de Swann prononcée des années plus tôt au sujet d'une « église presque persane » visitée à Balbec, pare en imagination la ville de bord de mer normande des mille charmes de l'Orient.

C'est un tableau de vies grises, mornes, irrémédiables que dresse Joyce dans Gens de Dublin, un tableau où affleure parfois l'amour, une fugitive tendresse, mais où partout domine la solitude.

« Son âme s'évanouissait peu à peu comme il entendait la neige s'épandre faiblement sur tout l'univers comme à la venue de la dernière heure sur tous les vivants et les morts. »
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La malédiction du grand frère
OU
un désenvoûtement littéraire.

L'Irlande a toujours eu ce grand frère, et a eu l'imprudence de l'inviter chez soi.
Pendant le bas moyen-âge, il y a lutte pour la suprématie en l'île d'émeraude, qui
n'est pas un royaume unifié, et les prétendants malheureux, parfois, font appel
au grand frère anglais. Il ne faut pas trop tenter le diable, ou il s'installe chez vous.
C'est ainsi qu' Henri VIII décide de se faire couronner roi d'une Irlande qui payait
déjà tribut à l'Angleterre depuis le douzième siècle. Là commencent les choses sérieuses: l'Irlande devient, peu à peu, une colonie de peuplement du Royaume-Uni.
Confiscation massive des terres, attribution de celles-ci à des colons anglais ou écossais, réduction des autochtones à l'état d'ouvriers agricoles sur la terre qui était la leur, impôts, tentatives de conversion forcée de la population catholique à l'anglicanisme, résistance puis massacres. Jamais l'on ne réussit à soumettre ce peuple, toujours les coups continuent de pleuvoir. Au 19 ième siècle, s'y ajoute la famine, provoquant un exode massif vers les Etats-Unis.


C'est dans cette Irlande exsangue, mais jamais soumise, que naît James Joyce. Père et mère appartiennent à la bourgeoisie, le premier travaillant dans l'administration, la seconde ayant apporté une dot substantielle. Mais il y a quelque chose de sauvage, d' étrange dans la lignée masculine des Joyce., et le père n'y échappe pas. Une déchéance financière, ethylique aussi. le jeune James, fils aîné et brillant élève des jésuites, doit quitter son collège et finir son secondaire comme il peut. Une bourse lui permet d'entreprendre des études universitaires à Dublin, où il participe avec énergie à la vie culturelle et sociale de la capitale. Il commence aussi à devenir un homme engagé, ce qui, dans une colonie de peuplement, vous attire très vite toutes sortes d'ennuis. Diplômé, il part pour Paris, où commence une vie d'exil, qui est aussi une existence de bohême...


Les Gens sont la première grande oeuvre de Joyce. Elle se compose de quinze nouvelles, qui pour l'essentiel décrivent une existence maussade dans un univers gris. Un monde clos, statique, sans espoir ni projet : un vie qui n'a d'autre objet que de survivre. Un verre de Guinness ou une partie de cartes aident à supporter la médiocrité de cette existence carcérale. Mais la colère reste souterraine, l'esprit est moribond. Joyce veut précisément ranimer l'esprit de son peuple, le remettre en marche vers la vie. Pour ce faire, chaque nouvelle se termine sur une “ épiphanie” : une vision surprenante, déchirante, de ce qui est, ou de ce qui pourrait être. Certains voient la déchéance de leur état présent, d'autres la gloire d'une aube nouvelle. Et quelques-uns reculent devant cette lumière éblouissante qui tout à coup les révèle à eux-mêmes.


Un écrivain patriote, un combattant pour la liberté, un homme qui maniait la plume comme on tire le sabre : voila James Joyce. J'ai vécu quelques mois à Dublin, dans le cadre d'une mission, en 2010. Je me souviens d'un peuple optimiste, ouvert, joyeux, qui avait confiance en sa bonne étoile. Tout le contraire des Gens de Dublin. Un peuple un peu déboussolé, quand même, par les changements de ces dernières décennies. Comme le disait un collègue, autochtone : " être irlandais, c'était être pauvre et contre les anglais. Qu'est-ce que ca veut encore dire maintenant ? Qui sommes nous?". Ils n'ont pas perdu au change : gageons que Joyce serait fier, et heureux ! Bonne lecture .
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Toute relecture est une nouvelle decouverte. On n'y entre pas vierge, mais on en ressort comme si on l'avait ete. C'est en tous cas mon sentiment avec ce recueil de nouvelles. Une nouvelle perception, celle d'avoir decouvert un auteur mur, en pleine possession de ses meilleurs moyens. Le grand Joyce (J.J. pour les intimes) est deja la, bien avant l'Ulysse.


Pour commencer, j'ai trouve que c'est un livre organique (ou bien organise), pas un recueil disparate. Ce sont des nouvelles qui se suivent et se completent pour former un tout.


C'est un regard porte sur toutes les etapes de la vie des hommes, des emerveillements de l'enfance jusqu'au delabrement physique et moral de la vieillesse et jusqu'a la mort, en passant par les reves et les espoirs de la jeunesse, les aboutissements, succes ou frustrations de l'age mur.


C'est une ribambelle de personnages (tres nombreux dans certaines nouvelles) qui des fois reapparaissent, ou donnent cette impression, au detour d'une page. De differentes classes sociales, qui se confrontent et se melent pour fusionner en un large tableau de la societe dublinoise du debut du 20e siecle.


Et c'est Dublin. Comme dans Ulysse, cette lecture ebauche une carte de la ville, concrete, d'une realite palpable, de ses differents quartiers, ses avenues et ses ruelles, ses maisons, cossues et miserables, et bien sur ses pubs et ses gargotes. De quoi faire une visite virtuelle, avec differents itineraires pour pouvoir y passer quelques jours. Mais c'est une impression fallacieuse, parce que ce que fait Joyce, ce qu'il reussit si bien, c'est transferer la ville de son apparence objective, perissable et circonstancielle historiquement, vers le monde fictif, intemporel et subjectif des grandes creations litteraires. La Dublin de Joyce n'en est pas pour autant irreelle, mais au contraire elle est plus que reelle. L'amour de Joyce pour sa ville natale (je crois qu'il a vecu beaucoup plus longtemps ailleurs, a Paris ou a Trieste, qu'en elle) le pousse a la malmener autant qu'a la caresser. L'amour vache. Qui ne fait que la rendre plus seduisante a nos yeux.


Seduisante? Oui, mais en litterature. Malgre sa decrepitude et ses rues boueuses. Comme ses habitants. Bien que la societe que Joyce decrit soit plutot sordide, mesquine, etroite de vues et repressive, sous la tutelle minutieuse d'une Eglise dessechee, et ou le nationalisme anti- britannique est pour beaucoup synonyme d'un provincialisme un peu ridicule. Mais la prose de l'auteur, empreinte d'humour autant que de derision, arrive a embellir jusqu'aux plus minables aspects de la societe qu'il evoque. Ce n'est pas un rapport sociologique d'academie, mais une relation plus authentique, plus eclairante sur cette societe que sa realite temporaire.


15 nouvelles. La derniere, "Les morts", beaucoup plus longue que les autres, est un petit chef-d'oeuvre, qui nous emmene depuis une reunion mondaine peuplee de conversations d'une trivialite exasperante jusqu'a un final huis clos poignant entre deux epoux, ou ressurgissent des remembrances de blessures douloureuses. John Huston en avait tire a la fin de sa vie un film memorable: The dead (en francais je crois qu'on l'a titre Gens de Dublin).
Mais il n'y a pas qu'elle. Mes preferees? "Penible incident", ou l'habitude de la solitude abime tout, en soi et autour de soi. "Eveline", ou la peur de l'inconnu aboutit a une fin navrante, qui m'a dechire le coeur. "La pension de famille" ou j'ai retrouve des accents De Maupassant et/ou de Tchekhov. "De par la grace", ou pour railler la religion Joyce utilise des dialogues qui rappellent (anticipent en fait) Ulysse. Et j'en oublie, ou j'en passe...

Gens de Dublin. Pour moi un must. L'ebauche? Non. La graine. La graine qui contient deja toute l'oeuvre ulterieure de Joyce. Sans ses exagerations.

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Citations et extraits (102) Voir plus Ajouter une citation
- J'étais justement en train de leur dire, Crofton, que nous avons gagné plusieurs électeurs.
- Qui ça avez-vous gagné ? dit M. Lyons.
- Eh bien, j'ai gagné Parkes primo, Atkinson secundo et puis Ward de Dawson Street. C'est un gaillard de bonne étoffe, bon camarade, vieux conservateur. " Est-ce que votre candidat n'est pas nationaliste ? " qu'il me dit, et je lui ai répondu : " C'est un homme respectable, il est favorable à tout ce qui sera utile à ce pays. C'est un gros contribuable. Il a de grands immeubles en ville, trois bureaux ; et est-ce que ce n'est pas son propre avantage de vouloir faire baisser les impôts ? C'est un citoyen éminent, que je lui dis, un administrateur de l'hospice, et il n'appartient à aucun parti, bon, mauvais ou indifférent. " Voilà la façon dont il faut lui parler.
- À propos de l'adresse au roi, dit M. Lyons, faisant claquer ses lèvres après avoir bu.
- Écoutez-moi, dit M. Henchy ; ce que nous voulons dans le pays, comme je disais au vieux Ward, c'est du capital. La venue du roi ici équivaut à un afflux d'argent dans le pays. La population de Dublin en profitera. Regardez toutes les usines fermées le long des quais. Regardez tout l'argent que l'on gagnerait si l'on faisait travailler les vieilles industries, les moulins, les hangars de construction maritimes, les fabriques. Ce sont des capitaux qu'il nous faut.
- Cependant, John, dit M. O'Connor, pourquoi souhaiterions-nous la bienvenue au roi d'Angleterre ? Parnell lui-même n'a-t-il pas... ?
- Parnell, dit M. Henchy, est mort. Quant à mon point de vue, le voici : notre gaillard monte sur le trône après que sa bonne vieille femme de mère l'en a éloigné jusqu'à ce qu'il ait les cheveux gris. C'est un homme du monde et il est bien disposé à notre égard. C'est un chic type, si vous voulez mon avis, et il n'a pas un grain de sottise par la tête. Il doit se dire : " La vieille n'est jamais venue voir ces Irlandais intraitables et, pardieu, j'irai un peu voir de mes yeux ce qu'il en retourne. " Et nous, nous irions insulter cet homme, la fois qu'il vient justement nous faire une visite d'ami ? Eh ? N'ai-je pas raison, Crofton ?
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Deux hommes en pardessus, adossés à la cheminée, parlaient familièrement avec Miss Healy et le baryton. C'étaient les reporters du Freeman et M. O'Madden Burke. Le reporter du Freeman était venu dire qu'il ne pouvait pas attendre le concert, ayant à faire le compte rendu de la conférence d'un prêtre américain, à la mairie. Il dit qu'on n'avait qu'à déposer le compte rendu au bureau du Freeman et qu'il veillerait à ce que cela parût. C'était un homme grisonnant au langage spécieux et aux manières prudentes. Il tenait un cigare éteint d'un l'arôme flottait autour de lui. Son intention n'avait pas été de rester parce que concerts et artistes l'excédaient prodigieusement ; mais il n'en demeurait pas moins appuyé contre la cheminée. Miss Healy debout devant lui bavardait et riait. Il était assez âgé pour soupçonner la raison de cette amabilité, mais encore assez jeune d'esprit pour en faire son profit. La chaleur, le parfum et la couleur du corps de la jeune fille parlait à ses sens. Il se plaisait à penser que la gorge qu'il voyait se soulever et retomber lentement se soulevait et retombait pour lui, que le rire, le parfum, les œillades lui étaient donnés en tribut. Quand il ne put rester davantage, il la quitta à regret.
- O'Madden Burke écrira la notice, expliqua-t-il à M. Holohan, et je veillerai à la faire passer.
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Farrington dirigeait son regard à tout moment vers une des jeunes femmes. Il y avait quelque chose dans son apparence qui attirait l'œil. [...] Farrington considérait avec admiration le bras replet qu'elle remuait fort souvent et avec beaucoup de grâce ; et lorsque, après un peu de temps, elle répondit à son regard, il éprouva encore plus d'admiration pour ses grands yeux bruns. L'oblique fixité de leur expression le fascinait. Elle lui lança une ou deux œillades et quand le groupe quitta la salle, elle frôla la chaise de Farrington et dit : " Oh ! pardon ", avec un accent londonien. Il la suivit des yeux, tandis qu'elle sortait de la pièce, dans l'espoir qu'elle se retournerait, mais il fut déçu. Il maudit sa pénurie d'argent et maudit toutes les tournées qu'il avait offertes, en particulier les whiskys et les apollinaris qu'il avait payés à Weathers. [...] Lorsque Paddy Léonard l'interpella, il s'aperçut que l'on parlait de prouesses athlétiques, de tours de force. Weathers exhibait ses biceps à la compagnie et se vantait tant, que les deux autres en avaient appelé à Farrington pour soutenir l'honneur national. Farrington, effectivement, releva sa manche et exhiba ses muscles à la compagnie. Les deux bras furent examinés, comparés, et il fut finalement convenu qu'ils auraient à mesure leur force. La table fut débarrassée et les deux hommes y appuyant leur coude s'étreignirent la main. Quand Paddy Léonard dit : " Allez ! " chacun devait tâcher d'abaisser la main de l'autre sur la table. Farrington avait un air sérieux et décidé.
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M. Henchy se mit à renifler et à se frotter les mains au-dessus du feu à une vitesse vertigineuse, puis il dit :
- Pour l'amour du Ciel, Jack, apporte-nous un peu de charbon. Il doit en rester.
Le vieux sortit de la chambre. [...] M. Henchy attendit quelques instants, puis, de la tête désignant la porte :
- Dites-moi, fit-il de l'autre côté de la cheminée, qu'est-ce qui nous amène notre ami ? Qu'est-ce qu'il veut ?
- Eh, parbleu ! le pauvre Jo, dit M. O'Connor jetant dans le feu son mégot, il est dans la purée comme nous tous.
M. Henchy renifla vigoureusement, puis cracha avec tant d'entrain qu'il manqua d'éteindre le feu, lequel émit un sifflement de protestation.
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Mrs. Kearney ne dit rien ; mais, à mesure que les numéros médiocres se succédaient sur la scène et que les quelques rares spectateurs se raréfiaient encore, elle commença à regretter de s'être mise en frais pour un tel spectacle. [...] Le concert du jeudi soir fut mieux suivi ; mais Mrs. Kearney vit de suite que la salle ne contenait que des billets de faveur. L'auditoire se conduisit de façon indécente comme si le concert n'avait été qu'une simple répétition en costumes. [...] Dans le courant de la soirée, Mrs. Kearney apprit qu'on allait renoncer au concert du vendredi et que le comité allait remuer ciel et terre afin d'assurer une salle comble pour le samedi soir. [...] Des galopins furent envoyés dans les principales rues de Dublin, de bonne heure, le vendredi matin, avec des monceaux de prospectus. Des annonces spéciales dans les journaux du soir rappelaient au public, épris de musique, la joie qui leur était réservée le soir suivant. Mrs. Kearney fut quelque peu rassurée, mais elle crut bien faire en informant son mari de ses soupçons. Il l'écouta avec attention et dit que ce serait peut-être préférable qu'il l'accompagnât le samedi soir. Elle y consentit. Elle respectait son mari un peu de la même façon dont elle respectait le bureau de poste central ; à la manière d'une vaste administration, sûre et immuable ; et bien qu'elle reconnût le petit nombre de ses talents, elle appréciait sa valeur abstraite en tant que mâle. Elle était contente qu'il lui eût proposé de l'accompagner, et elle récapitula ses projets.

UNE MÈRE.
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Savez-vous quel livre célèbre la ville de Dublin et ses habitants ? Enfin… quand je dis « célèbre »… il les montrent surtout comme une belle bande d'hypocrites…
« Gens de Dublin », de James Joyce, c'est à lire en poche chez GF.
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