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Philippe Lavergne (Traducteur)
EAN : 9782070402250
923 pages
Gallimard (14/05/1997)
3.82/5   65 notes
Résumé :
Traduit pour la première fois dans sa version intégrale, Finnegans Wake, œuvre rebelle, s'exprime par épiphanies, telles que définies dans Ulysse - c'est-à-dire ces instants où les mots comme des photons reconstituent la figure d'interférence, visible seulement dans sa frange brillante. Pour certains, la révolution est à peine suffisante. Ils partent, hantent les asiles dont ils font une bibliothèque, habitent les prisons où flotte le feu de leurs rêves, créent un p... >Voir plus
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Finnegans wake

I. A l'origine, cet étrange livre s'appelait « Travail en cours » ; il est devenu par le choix de l'auteur, Finnegans wake. Ce titre fait référence à une chanson populaire (à boire) Irlandaise des années 1850, et qui relate la « résurrection », par le wisky, de Finnegan, ivrogne notoire, ayant mortellement chuté d'une échelle. Il y a là sans doute une référence à un mythe que je ne connais pas.
Je reconnais bien du mérite à Philippe Lavergne pour avoir traduit cette oeuvre bizarre et illisible. Il est vrai qu'il lui a fallu 20 ans pour y parvenir. Ce n'est pas étonnant, ce récit a demandé, à Joyce, 17 ans d'effort, une publication en feuilleton incertaine et critiquée ainsi que des traductions partielles. P. Lavergne a trouvé ce livre passionnant. Cela étant, sa traduction semble par endroit controversée par des spécialises de Joyce. En tout cas, c'est celle-là qui donne aux Français la possibilité de lire l'oeuvre dans son intégralité, s'ils en ont le courage. Il reste que ceux qui connaissent l'anglo-irlandais, le latin (y compris de cuisine), l'hébreu, l'arabe, quelques autres langues européennes, ont beaucoup plus chance que moi, de «goûter » l' oeuvre dans son originalité.
Dans les années 2000, une Chinoise a traduit FW dans sa langue idéogrammatique. Ça lui a coûté 8 années de dur labeur. Lors d'une conférence tenue à Shanghai, Dai Congrong, c'est son nom, a expliqué que le roman était difficile à lire en anglais et qu'il devait donc l'être en chinois : «Je n'aurais pas été fidèle à l'intention originelle du roman si ma traduction l'avait rendu facile à comprendre.»
Et pourtant le livre se serait bien vendu : 8000 exemplaires en un mois. C'est, tout de même, plus du double des ventes de l'édition originale irlandaise, en 1939 : 3400 exemplaires. Les lettrés chinois n'ont pas tous été d'accord sur l'intérêt de l'oeuvre. Un critique y a vu «un courant sans précédent de vanité». Un lecteur shanghaïen a écrit sur son compte Weibo (le Twitter chinois):«Qu'un livre aussi élitiste provoque un tel raz-de-marée commercial me dépasse. Peut-être se diffuse-t-il parce que c'est une marchandise qui attire les prétentieux.» Un universitaire a, quant à lui, conclu que Joyce était un «malade mental».
Ces informations sont disponibles sur la Toile. Pour comprendre pourquoi Joyce apparaît comme l'un des plus grands écrivains du XXème siècle, il faut effectuer quelques recherches que le Web facilite. En tout cas, ma curiosité m'y a conduit, comme elle m'a poussé, à lire Finnegans Wake, à vérifier sur le Net : la prononciation du titre, les origines de la chanson et ce qu'elle raconte, à rechercher la signification du titre : l'éveil des Finnegans, l'éveil des descendants de Finn (?), l'éveil de l'Irlande ? Tout un symbole quand on sait que Joyce a souvent critiqué « la paralysie morale » de ses concitoyens. Et enfin à lire la biographie sommaire de l'auteur proposée par Wikipédia.
Par ailleurs, j'ai pu constater que les psychanalystes (Lacan, notamment) en ont fait un sujet d'étude – l'idée d'un Joyce potentiellement schizophrène, plus ou moins pervers et malade mental comme le montre sa correspondance avec Nora sa femme, est bien ancrée dans ce milieu. Enfin, l'oeuvre de Joyce fait, depuis longtemps, l'objet de savantes analyses, de décryptage partiel, de critiques littéraires par des universitaires de tous horizons. FW a été transcrit dans une partition de jazz ; il a donné lieu à des mises en scènes théâtrales. On a dit que plus qu'une lecture silencieuse, l'oeuvre s'apprécie mieux par une lecture à voix haute, car le son, mieux que le sens des mots ferait tout le sel du récit.

II. Pourquoi, toutes ces recherches ? Pour tâcher de comprendre et par respect pour l'Art et la Littérature.
J'ai eu l'occasion d'expliquer sur Babélio, ce que je pense d'Ulysse ; l'objet du présent texte est identique ; que pensé-je de Finnegans Wake ? D'emblée, je dirai qu'avec ce récit, je n'irai pas plus loin dans mes lectures joyciennes. Ma démarche de compréhension a été difficile : je ne possède aucune compétence psychanalytique pour tirer des conclusions sur l'état mental de Joyce à partir de ses écrits. Tout homme, normalement constitué peut coucher sur le papier qui lui servira de soupape ou d'exutoire, ses fantasmes les plus inavouables. Les écrivains le font plus aisément que le commun des mortels enclin à ne pas permettre le franchissement de ses phantasmes, sexuels notamment, hors de son intimité avec l'autre ou tout simplement hors de sa pensée. Quoique les sites Internet poussent à l'audace de nos jours...
Je ne connais rien non plus du symbolisme qu'est supposé exprimer l'anneau ou le noeud borroméen impliqué dans le récit – ce que je n'ai pas perçu du reste. Je n'ai pas lu Giambattista Vico, le philosophe italien (à cheval sur les 17ème et 18ème s.) que le livre cite et qui aurait été une source d'inspiration pour Joyce, en raison, a-t-on dit, de sa théorie cyclique de l'Histoire avec ses trois âges (celui des dieux, des héros, puis des hommes). Je ne connais G. Bruno – autre inspirateur – que de nom. Enfin j'ignore pratiquement tout de la mythologie irlandaise (enfin, plus tout à fait maintenant...)

III. Alors quelles ont été mes impressions de lecture ?
D'abord, je dois avouer que je ne tenais pas plus de trois ou quatre pages d'affilé, en gardant ma concentration. Il me fallait ensuite poser le livre afin de reposer mes neurones, voire d'abandonner la lecture pendant un certain temps. C'est la raison pour laquelle, ma lecture de Joyce n'a jamais pu être exclusive et continue. C'est ma manière de lire en général, je passe d'un livre à un autre, d'un thème à un autre ; mais en la circonstance, j'ai mis presque deux ans à lire FW. Je n'y ai pris aucun plaisir ; il n'est certes pas nécessaire de trouver du plaisir dans ses lectures, au sens évident du mot plaisir. Il est des lectures très intéressantes et ardues. Cependant, je me suis adonné à une lecture obstinée et curieuse ; un peu par défi. Je tenais à savoir où elle me conduirait.
Joyce a adopté volontairement un style décousu, chaotique, en construisant des phrases monstrueuses dont les mots et le sens, par endroit, se laissent, malgré tout, découvrir sous leur gangue tératogène. En revanche, le sens général d'un paragraphe, la signification globale d'un ensemble de textes m'ont souvent échappé. L'objectif poursuivi est resté obscur, caché : Que veut-il dire à ses lecteurs ? Pourquoi adopter ce charabia ? Voilà la réflexion que je me faisais en émergeant d'une série de lignes aux caractères typographiques étrangement assemblés.
On a écrit que les 17 chapitres du livre, sont 17 manières de présenter le même sujet, c'est-à-dire, Joyce lui-même ; une autobiographie répétée 17 fois en quelque sorte, avec un style qui varie d'un chapitre à l'autre. Je n'ai rien compris de tel. La courte préface de Philippe Lavergne ne m'a pas été d'un grand secours au début de ma lecture et pas davantage lorsque je l'ai relue en abordant les deux derniers chapitres.
D'autres spécialistes déclarent que Joyce raconte l'histoire de « Monsieur Tout le monde (Earwiker ) et de sa famille, sa femme Anna Livia Plurabelle, les jumeaux, Shem et Shaun et Isabelle). Je dois avouer que je n'ai rien perçu d'aussi explicite. Mais je crois bien volontiers ces spécialistes. L'oeuvre est parsemée de références bibliques, religieuses, scientifiques, littéraires : de nombreux personnages historiques appartenant à ces disciplines sont cités soit directement, soit de façon allusive, par leurs oeuvres ou leurs actions, par exemple. On les identifie sans peine dans des postures plus ou moins favorables.
Joyce manipule de nombreuses références à la mythologie celto-irlandaise, il cite au chapitre 15, Fionn Mac Cumaill qui, accidentellement, a acquis toute la sagesse du monde en goûtant la chair du fameux saumon éponyme, au détriment de Finegas ou Fin Ece, lui aussi, évoqué ici ou là. Il convoque la Lifey (des lavandières qui jasent sur Anna Livia Plurabelle), qui traverse Dublin comme la Tamise, Londres. Il est aussi question du village Chapelisold ou vivent Earwiker et sa famille et que j'ai confondu un instant avec « Tristan et Ysold », c'est vous dire … !
Bref ! Joyce connaissait ses classiques irlandais et bien d'autres choses encore sur la pointe de la plume. Il a d'ailleurs rappelé, afin de répondre aux critiques, que chacune de ses phrases, chaque mot a été réfléchi et révèle un projet littéraire profond et sérieux. Cependant, il n'a pas toujours convaincu ses pairs, Ezra Pound, par exemple.
J'ai tenté de comprendre dans cette saga familiale qui se réfère à celle de Snorri (en passant) le rôle des jumeaux Shem et Shaun, celui-ci passant pour un patriote (aimant le saumon) et celui-là un traître. Mais je n'ai rien compris.
Parfois, il m'a fait penser au livre pour enfant Où est Charlie ? On peut jouer en effet, à débusquer dans son « galimatias», tel personnage connu, telle forme biblique, telle allusion scientifique, tel fait historique, telle expression grammaticale française (Joyce a vécu en France, comme H. Miller et d'autres). Cependant, la plupart des pages me sont demeurées obscures. Je ne peux que supputer. Je l'ai même cru antisémite, comme son copain Pound qu'il cite, en le substantivant. Mais non, d'après un article qui compare Joyce et Proust.
Il semble avoir une culture encyclopédique lui permettant de se référer aux mythes égyptien, hindou, amérindiens, etc. Il connaît bien la Bible qui est très présente dans cette oeuvre ; il la traite de manière très irrévérencieuse. J'ai eu le sentiment que Joyce semblait s'identifier à une espèce de démiurge, créateur de son Irlande natale dont il cite les caractéristiques (rivières, forêt, montagnes, souverains, personnages historiques ou mythologiques, etc.) comme les ayant établies et avec lesquelles il aurait créé un lien quasi charnel.
Aurait-il lu ou été influencé par son contemporain W B Yeats ? Car ce poète s'est résolument engagé pour le nationalisme irlandais dont il a été un des acteurs et connaissait sur la pointe de la plume les légendes et les mythes des contrées irlandaises, alors que Joyce a fui Dublin pour ne plus y remettre les pieds ? Je ne l'ai pas reconnu dans le récit joycien et les relations critiques n'en disent rien... du moins celles que j'ai lues. En tout cas, cela donne au récit joycien une dimension fantastique, et désoriente le lecteur. En effet, à un moment, ce lecteur va s'apercevoir que Joyce est passé, sans avertissement, à autre chose, à un autre sujet ; en quelque sorte, il est passé d'un coq à un âne (lequel peut être le lecteur lui-même...).
Joyce aime cabotiner, il se moque visiblement de celui qui le lit, son récit peut être comique, voire burlesque avec ses jeux de mots bizarres, ses trouvailles sémantiques inattendues, ses onomatopées qui arrivent « comme un cheveu sur la soupe ». Par exemple, il sort un récit juridique incongru, absurde, empruntant au style judiciaire comme le ferait un notaire ou un magistrat, mais dans un style « charabiaisque » quand même.
D'après ma compréhension, il semble régler ses comptes avec la religion catholique romaine (à la limite du blasphème et de l'obscène), la puissance étrangère qu'est l'Angleterre, avec même ses compatriotes, peut-être avec ses propres échecs - c'est un écrivain qui a beaucoup galéré - et avec ceux de son père, de sa famille... Il les règles avec d'autres écrivains, notamment Ezra Pound dont il aurait été proche. Il les règles enfin, me semble-t-il avec L Histoire...
Il semble vouloir les régler avec Dieu soi-même. Etait-il athée ? Je cite P. Soler « Lorsqu'on demandait à James Joyce pourquoi il ne quittait pas le catholicisme pour le protestantisme, il répondait cette chose sublime : « Je ne vois aucune raison de quitter une absurdité cohérente pour une absurdité incohérente. » Propos recueillis par Aurélie Godefroy et Frédéric Lenoir pour le Monde des Religions, mai-juin 2006, n°17 . Mais ça ne répond pas à ma question. Les psychanalystes ne m'apportent pas, non plus, une réponse claire. Par conséquent, Joyce reste, pour moi, un catholique plutôt énervé contre son église.
Il laisse également s'exprimer ses fantasmes et ses tensions sexuelles à coup de phrases obscènes, mélangées de références religieuses ou mythologiques. Les femmes et les filles, semblent être réduites à une dimension sexuelle plutôt dégradante... Eros et le sexe sont quasiment partout dans le récit, avec une certaine rage, une volonté d'être le plus obscène possible (je dirais le plus ibscène possible, et vous aurez reconnu Ibsen le Norvégien).
Parle-t-il de sa femme Nora, de sa fille Lucia, malade mentale (nommée parfois) ? Certainement. Il évoque sans doute des aspects quotidiens et douloureux de sa vie privée et familiale, mais je conjecture, car je n'en sais rien. Je me suis même demandé s'il n'avait pas été agressé sexuellement dans son enfance ou sa prime jeunesse, en raison de certaines allusions assez explicites sur les prêtres, notamment au chapitre 15 ... Mais je peux me tromper...
En tout cas, avec ses jeux de mots faciles, comme pourraient en formuler des collégiens, il laisse sourdre, colère, dépit, frustration (vis-à-vis d'un père ayant échoué) nostalgie de Dublin, regret à l'égard d'Eirin divisée, appauvrie et dont le peuple fut grand, il y a si longtemps (avant la conquête saxonne), et malgré l'énergie dépensée par l'Irlando-Hispano- Américain de Valera. C'est que, comme l'a fait observer un analyste, le récit ne semble pas s'intéresser à la politique, car il ne dit rien de la guerre civile et puis le voilà publié en 1939, au moment où le monde s'apprête à plonger dans les ténèbres. J'ai eu le même étonnement après ma lecture de « La Recherche... ». On n'aurait jamais dit que la première guerre mondiale était passée par là... La capacité de l'artiste à s'isoler de son époque est assez extraordinaire.
Je faisais observer que J. Joyce était aussi un farceur ; dans sa vision de l'éternel recommencement à la Vico, il achève le récit avec une phrase qui se poursuit au début dudit récit, invitant le lecteur à une relecture circulaire, se laissant happer par la folie tourbillonnante de l'auteur. Bref ! N'importe quoi !! Ai-je aimé ? Non ! Mais aucun regret de l'avoir lu. Cela me conduit au commentaire suivant :
Il faut respecter la liberté de l'artiste. C'est au nom de cette liberté que l'Art, la Littérature ont pu évoluer vers d'autres horizons esthétiques. Ainsi, Joyce s'est orienté vers l'écriture expérimentale, comme d'autres. Il a fait évoluer sa plume au gré des pensées qui traversaient son esprit, et qu'il enrichissait d'associations d'idées, de jeux de mots, d'assonances ou d'allitérations souvent incongrues. Il s'amusait, en réalité. Ce faisant, il a pris un grand risque, celui de n'être point compris, ni de ses pairs, ni de ses lecteurs, (quoiqu'il pose la question vers la fin du récit " En est-il un qui me comprenne ?") à part un très petit nombre qui estime avoir compris les intentions de Joyce et qui a trouvé le texte génial et fondamental pour la littérature moderne du XXème siècle.

IV. Pour conclure, je constate ceci :
L'art contemporain, notamment la peinture, a proposé à l'oeil des oeuvres que celui-là voit sans effort et dont il se détache tout aussi facilement s'il ne les comprend pas. Cela n'empêche pas les musées d'être fréquentés par des tas de curieux venus jeter un oeil sur des réalisations absconses. Ils peuvent regarder sans effort, sans fatigue mentale.
La musique contemporaine propose, de son côté, à l'ouïe un chaos de sons que quelques initiés font mine d'aimer, mais le grand public s'en détourne. Ecouter de telles partitions nécessite un effort que l'oreille ne peut supporter au bout de quelques instants. Et les ondes ignorent, en général, la musique contemporaine. On y entend plus fréquemment Mozart, ou Beethoven ou Chopin...
L'écriture expérimentale qui exprime, elle aussi la liberté de l'écrivain, à la manière de Joyce, mais il y en a d'autres, oblige à un effort mental, intellectuel, encore plus grand de compréhension. Les lecteurs ordinaires qui sont les plus nombreux s'y refusent, au bout de deux ou trois pages. L'écrivain les fait fuir...Peut-être est-ce l'effet qui a été recherché ?
En tout cas, l'écriture expérimentale, peut faire la joie des commentateurs et autres chercheurs universitaires, mais ne nourrit pas son auteur... ni n'enrichit les libraires... et, de surcroît, elle fatigue le lecteur.
Pat.





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Ce livre n'est pas un roman !

Finnegan's wake est une chanson à boire du répertoire comique traditionnel irlandais. Elle date des années 1850.
Elle raconte l'histoire d'un homme qui travaille dans le bâtiment et est assez porté sur le whisky. Il tombe d'une échelle et se brise le crâne. Ses compagnons de travail mènent un deuil plutôt alcoolisé, allant jusqu'à arroser son cadavre de whisky, ce qui provoque sa "résurrection" et lui permet de participer aux réjouissances. (ceci n'est pas un spoil)
https://www.youtube.com/watch?v=qstUxos2cBs
Sur le lien sus-noté, la chanson interprétée par les Dubliners. C'est une chanson de Dublin, donc ça parle surtout d'alcool, de beuverie, et de cuite mémorable. Avec l'accent de Dublin, ça donne quelque chose comme « le bruit d'un paquet de cacahuètes dévalant les escaliers » comme l'avait si bien décrit un critique anglais lors de leur premier passage à la BBC au milieu des années 60, les anglais et les irlandais ne s'aimaient pas trop à l'époque.

Donc il faut voir le livre de James Joyce comme un long poème, poème épique où les dieux des mythologie celtiques et européennes cotoient le monde populaire du Dublin de l'époque, le son rocailleux et rebondissant de leur langue et les délires d'ivrognes. Si vous entrez dans ce livre, vous allez aussi vous prendre une fameuse cuite avec un risque de gueule de bois non négligeable si vous en abusez, « la Grande Beuverie » version Dublin, mais rein ne vous empêche de le savourer de temps en temps le soir, par petites gorgées, comme on savoure un whiskey 18 ans d'âge (triple distillation), en alternant avec un verre d'eau. Ici on peut prendre un chapitre entier, ou un paragraphe seul, c'est comme si on lisait deux livre différents, on peut rouvrir deux fois la même page s'en même s'en rendre compte. Même chaque mot peut avoir une signification différente suivant votre humeur, le temps qu'il fait, ce que vous avez mangé à midi... Ce livre n'a pas de sens, c'est vous qui lui donnez son sens. c'est une sorte de livre qui à chaque fois que vous l'ouvrez, sera un nouveau livre, c'est juste un livre magique, un « Nécronomicon » d'ivrogne (ou d'irlandais). Un livre éternel.

Mais surtout, ne vous fatiguez pas à retrouver l'histoire dans ce livre, ce n'est pas un roman, et celui prétend avoir compris l'histoire en le lisant n'a sans doute jamais connu les propos poético-philosophiques incohérents d'une soirée très arrosée dont on ne se souvient plus du sujet le lendemain matin (ni même avec qui on en parlait).

Mais attention, la magie ne peut opérer à chaque fois. Parfois vous l'ouvrez et il ne se passe rien...

PS. Wiskhy vient du vieil irlandais qui veut dire "Eau de vie"
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Finnegans wake est un roman crypté, un livre extrêmement ardu à lire sans le code de déchiffrage. Malheureusement, il est livré quasiment nu - la maigre introduction et les trop rares notes de l'édition folio apportent un éclairage pertinent mais insuffisant si l'on ne connaît pas dans le détail la vie et l'oeuvre de Joyce, mais aussi et surtout l'histoire de l'Irlande et de Dublin en particulier, les sagas nordiques, le contexte politico-historique des années 20-30, ainsi que les amis et ennemis de Joyce qui parsèment le texte de références multiples et croisées. La langue est en perpétuelle réinvention et devient jubilatoire lorsque l'on adhère au système joycien ; la trame sous-jacente et les thématiques de la résurrection émergent alors au travers de la construction.
Ce livre magistral est, finalement, une victoire du verbe sur le temps.
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A ceux qui n'arrivent pas à rentrer dans Finnegans wake : n'ayez pas honte! Je le dis humblement : c'est au-dessus de mes forces!

Plutôt que de laisser un commentaire dénué de sens, je préfère laisser parler le texte, dont voici le début.

riverrun, past Eve and Adam's, from swerve of shore to bend of bay, brings us by a commodius vicus of recirculation back to Howth Castle and Environs. Sir Tristram, violer d'amores, fr'over the short sea, had passen-core rearrived from North Armorica on this side the scraggy isthmus of Europe Minor to wielderfight his penisolate war: nor had topsawyer's rocks by the stream Oconee exaggerated themselse to Laurens County's gorgios while they went doublin their mumper all the time: nor avoice from afire bellowsed mishe mishe to tauftauf thuartpeatrick not yet, though venissoon after, had a kidscad buttended a bland old isaac: not yet, though all's fair in vanessy, were sosie sesthers wroth with twone nathandjoe. Rot a peck of pa's malt had Jhem or Shen brewed by arclight and rory end to the regginbrow was to be seen ringsome on the aquaface. The fall (bababadalgharaghtakamminarronnkonnbronntonnerronntuonnthunntrovarrhounawnskawntoohoohoordenenthur — nuk!) of a once wallstrait oldparr is retaled early in bed and later on life down through all christian minstrelsy. The great fall of the offwall entailed at such short notice the pftjschute of Finnegan, erse solid man, that the humptyhillhead of humself prumptly sends an unquiring one well to the west in quest of his tumptytumtoes: and their upturnpikepointandplace is at the knock out in the park where oranges have been laid to rust upon the green since dev-linsfirst loved livvy. What clashes here of wills gen wonts, oystrygods gaggin fishy-gods! Brékkek Kékkek Kékkek Kékkek! Kóax Kóax Kóax! Ualu Ualu Ualu! Quaouauh! Where the Baddelaries partisans are still out to mathmaster Malachus Micgranes and the Verdons cata-pelting the camibalistics out of the Whoyteboyce of Hoodie Head. Assiegates and boomeringstroms. Sod's brood, be me fear! Sanglorians, save! Arms apeal with larms, appalling. Killykill-killy: a toll, a toll. What chance cuddleys, what cashels aired and ventilated! What bidimetoloves sinduced by what tegotetab-solvers! What true feeling for their's hayair with what strawng voice of false jiccup! O here here how hoth sprowled met the duskt the father of fornicationists but, (O my shining stars and body!)

Je conseillerai simplement au lecteur de lire à voix haute ce qu'il trouvera d'inintelligible. Il n'y a pas à dire : ça chante!

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Ce qui est important dans ce roman, c'est sa construction et non l'intrigue qui est, en somme, secondaire.

Finnegans Wake est un roman qui évoque la résurrection d'un maçon qui, passant pour mort à la suite d'une chute, retrouve la vie, après avoir reçu sur le visage du whisky.
L'unité de l'ensemble se construit également à partir de la vision cyclique de l'humanité vue à travers de multiples cultures mais synthétisée par le schéma du philosophe du XVIIIe siècle Vico : selon sa théorie, toutes les sociétés humaines progressent à travers des cycles allant de la barbarie (le chaos) à la civilisation (phase démocratique) pour retourner à la barbarie.
James Joyce s'inspire, indéniablement, de cette vision cyclique de l'Histoire qui, par ailleurs, est très importante pour comprendre les interactions entre les personnages!
Il s'agit, en outre, du livre de la nuit qui succède au livre du jour que représentait Ulysse.
Dans cette composition en forme de puzzle qui organise l'ensemble du roman (cela est censé nous rappeler la technique du monologue intérieur utilisée également par Virginia Woolf), le sommeil et le rêve dominent, véhiculant par là-même tout un langage.

La complexité de l'expression qui non seulement emprunte à différents domaines linguistiques, mais utilise aussi la parodie, rend la lecture de l'ouvrage des plus difficiles. Mais « …n'ayons pas peur de nous laisser dominer par la littérature, n'ayons pas peur de nous confronter à des oeuvres qui nous dépassent… ».
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Citations et extraits (85) Voir plus Ajouter une citation
Jaun (après avoir en premier lieu enlevé son chapeau de couronne d'épines* renforcées, et s'être incliné en direction de tous les autres chœurs à la louange des filles de bonne volonté pour leur très excellente conduite qui toutes étaient filles d'abeilles s'empressant en essaim pour lui-le-post aussi bourdonnantes qu'elles pouvaient l'être pour lire l'écriture de sa main chérie, se pelotonnant tout autour de lui, se pressant et faisant un gazouillis de fille effroyable à propos de lui leur pêle-mâle, leur jeune premier et son sourire en bouquet de rose, dérangeant l'ordre de sa chevelure frisée et les boucles de sa grotesque personne, toutes sauf une ; la plus belle de Finfria, vêtue de lettres d'amour comme tout un plateau de tartelettes de ronce faux-mûrier (ne sont-elles pas jolies, très, très jolies et n'ont-elles pas de succès?) sentant d'un sourire, de paire en paire, de large en largesse et minces jusqu'au plus effilé, les parfums de beauté qui savent convier à se déshabiller (c'est du beau) ce qui n'était rien qu'angélique, goûtant le thym sauvage et le persil mélangé aux miettes de pain (O c'est bon!) touchant sa large panse si tactilement et faisant tinter les grelots de ses boyaux car, bien qu'il eût l'air d'un jeune chapelain allant atteindre la sixtaine, elles pouvaient en frôlant sa virilité sentir qu'il n'était qu'un assassin assez sain [...]
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Jaun (after he had in the first place doffed a hat with a reinforced crown and bowed to all the others in that chorus of praise of goodwill girls on their best beehiviour who all they were girls all rushing sowarmly for the post as buzzy as sie could bie to read his kisshands, kittering all about, rushing and making a tremendous girlsfuss over him pellmale, their jeune premier and his rosyposy smile, mussing his frizzy hair and the golliwog curls of him, all, but that one; Finfria's fairest, done in loveletters like a trayful of cloudberry tartlets (ain't they fine, mighty, mighty fine and honoured?) and smilingly smelling, pair and pair about, broad by bread and slender to slimmer, the nice perfumios that came cunvy peeling off him nice!) which was angelic simply, savouring of wild thyme and parsley jumbled with breadcrumbs (O nice!) and feeling his full fat pouch for him so tactily and jingaling his jellybags for, though he looked a young chapplie of sixtine, they could frole by his manhood that he was just the killingest ladykiller all by kindness

*pas d'épines dans le texte de Joyce, pas de couronne non plus, crown est seulement en anglais courant le dessus du chapeau
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Tel pêcheur ; tel fils, telle est en effet la devise de la famille MacCowell. Le poing ganté (en peau de cri) fut introduit dans leur arbre sacerdotal devant l'estuaire du Forth et c'est même un peu étrange que les quatre horologues sonnent toutes encore les trois coups pour la pièce de Jacob van des Bethel, fumant derrière sa pipe, avec Esaü mésopotage, restituant son plat de lentilles réchauffé, avant de cymbaliser le symbole des apôtres à chaque heure de changement. Première et dernière énigme de l'univers : lorsqu'un homme n'a rien, n'a t'il rien d'un homme. Regarde ! La Voie Royale des Héros où nos chairs laissent leurs os et où chaque gars et fille remplissent la foire du rentre-dedans. C'est leur signal pour que les vieux Champs-Elyzod cherchent les ombres de la retraite et pour que les jeunes Chapelle-Yssies fassent un tour pour inciter leurs cavaliers aux délices d'amour à l’Éveil de Finnegan.
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Great sinner, good sonner, is in effect the motto of the MacCowell family. The gloved fist (skrimmhandsker) was intraduced into their socerdatal tree before the fourth of the twelfth and it is even a little odd all four horolodgeries still gonging restage Jakob van der Bethel, smolking behing his pipe, with Essav of Messagepostumia, lentling out his borrowed chafingdish, before cymbaloosing the apostles at every hours of changeover. The
first and last rittlerattle of the anniverse; when is a nam nought a nam whenas it is a. Watch! Heroes' Highway where our fleshers leave their bonings and every bob and joan to fill the bumper fair. It is their segnall for old Champelysied to seek the shades of his retirement and for young Chappielassies to tear a round and tease their partners lovesoftfun at Finnegan's Wake.
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Avec l'Impératrice d'Isie et la Reine de Colombie pour nymphes servants d'amour et les sables chanteurs de la musique des Hébrides : une gardienne d'oies nous a oint coincoin, des cannes canailles en ont fait une chanson où moi et elle avons baissé nos pantalons : et j'ai donné mon nom et passé mariage d'un anneau de cotton de Bolton autour de la taille d'icelle pour la porter jusqu'à la tombe, ma chère petite méchance, Appia Lippia Pluviabilla*, tandis que la magnifique accapareuse tenait office de virilité en moi : j'ai en chaîné l'échanson de sa chasteté pour empoigner les contrebandiers du fleuve, sa chambrette je l'ai couverte de puanteur pour punir les furieux : j'étais sa montagne, son piano, son everest, elle était ma mie, ma Lorelei, ma Mélisande : qui a coupé ses rubans quand ce n'était pas ma prouesse ?
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*Ce personnage est habituellement appelé Anna Livia Plurabelle

With Impress of Asias and Queen Columbia for her pairanymphs and the singing sands for herbrides' music: goosegaze annoynted uns, canailles canzoned and me to she her shyblumes lifted: and I pudd a name and wedlock boltoned round her the which to carry till her grave, my durdin dearly, Appia Lippia Pluviabilla, whiles I herr lifer amstell and been: I chained her chastemate to grippe fiuming snugglers, her chambrett I bestank so to spunish furiosos: I was her hochsized, her cleavunto, her everest, she was my annie, my lauralad, my pisoved: who cut her ribbons when nought my prowes?
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Très chère sœur, ajouta Jaun, d'une voix un peu embuée, bien qu'un peu condescendante, en lui tournant le dos pour lui rendre hommage, surmenant ses méninges pour donner le ton de l'explication, imbus d'incuriosité phonoscopique et mélancolité en ce bref instant, comme à l'accomplissement, il béait d'admiration, les yeux saturniens tournés vers l'attraction stellaire, il s'ensuivit prestement une marée imaginaire selon la loi de Swift. O, Vanité de Vanessa ! Tout s'achève en évanescence !
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Sis dearest, Jaun added, with voise somewhit murky, what though still high fa luting, as he turned his dorse to her to pay court to it, and ouverleaved his booseys to give the note and score, phonoscopically incuriosited and melancholic this time whiles, as on the fulmament he gaped in wulderment, his onsaturncast eyes in stellar attraction followed swift to an imaginary swellaw, O, the vanity of Vanissy! All ends vanishing!
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Il y a un certain rassurantisme dans le fait de savoir que souvent de la haine inspirée en première audition vient l'amour en seconde vue. Fais sienne ta petite parlotte pécheresse dans un baril de subjonctions, duel en duel, et prude au pluriel, mais même l'homme de ma rue le plus extraorien applaudirait au plus-que-parfait de tes préfigurations et peut-être se peut-il que haec genua omnia, par hasard soit sur le point d'être dans le cas de devenir une pâle pitrerie des portraits de Peter Wright malgré tes accusatifs tendus alors que tu mursol (b) comme tes gérondifs pour la meilleure part de la moitié d'un soupir ou sanglot.

(b) Avec son caniche feignant d'être abandonnée et se sentir morte à elle-même. L'amour pire-t-il d'être vécu ? [note de Joyce]
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Savez-vous quel roman, devenu un classique, est adulé par les uns et détesté par les autres ? Un roman-fleuve dont même les fans admettent qu'il est… déroutant…
« Ulysse » de James Joyce, c'est à lire en poche chez Folio.
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