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ISBN : 2757832220
Éditeur : Points (17/05/2013)

Note moyenne : 4.11/5 (sur 83 notes)
Résumé :
À la fin de 1936, Ignacio Abel, architecte espagnol de renom, progressiste et républicain, monte l’escalier de la gare de Pennsylvanie, à New York, après un périple mouvementé depuis Madrid où la guerre civile a éclaté.

Hanté par les récriminations de sa femme, Adela, et taraudé par le sort incertain de ses deux jeunes enfants, Miguel et Lita, il cherche Judith Biely, sa maîtresse américaine.

L’auteur le regarde prendre le train qui doi... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (26) Voir plus Ajouter une critique
LydiaB
  07 novembre 2016
Nous ne sommes pas dans « Guerre et Paix » ici, loin de là ! Sur fond de guerre espagnole, nous assistons à la passion dévorante d'Ignacio Abel pour une jeune américaine, Judith. Ignacio est marié à Adela et a deux enfants mais sa maîtresse lui a tourné les sens. Et sa disparition brutale n'a pas mis fin aux sentiments, bien au contraire. Aussi, lorsqu'on lui offre un poste de professeur aux États-Unis, Ignacio ne réfléchit pas longtemps, espérant retrouver sa belle.
Quelle puissance ! Quel style ! C'est le tout premier roman que je lis de cet auteur, grâce à Sylvaine qui m'en a fait cadeau et que je remercie encore. Je me suis régalée ! Sans cesse, le personnage sera partagé entre les horreurs que subit son pays et les affres sentimentaux. Une phrase, dans le roman, peut résumer sa vie : « Ce que l'on a gagné en une seule minute d'éblouissement, on le perd avec autant de facilité. »
Si vous aimez les romans historiques, n'hésitez pas !
Lien : https://promenadesculturelle..
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Sachenka
  18 janvier 2018
Dans la grande nuit des temps est une vaste fresque, un projet de lecture ambitieux. Il faut se le dire dès le début, ça frôle les 1000 pages et l'intrigue peut paraître complexe. Mais ça vaut le coup. Jamais l'idée d'abandonner ne m'est venue en tête. C'est que, dans ce roman, la petite histoire rencontre la grande Histoire. Quand l'une ralentit, l'autre prend le relais et vice-versa. En 1936, Ignacio Abel débarque à New York. Son arrivée dans la métropole américaine l'amène à penser à ce qui l'y a conduit et à ce qu'il laisse derrière lui. L'idée de satisfaire ses ambitions d'architecte et de retrouver sa maitresse Judith Biely l'enchante mais il culpabilise d'avoir abandonné sa femme Adèle et ses deux enfants dans une Espagne à feu et à sang, en pleine guerre civile. Dit ainsi, il a l'air d'un beau salaud mais c'est plus complexe. Et qui peut affirmer hors de tout doute comment il réagirait dans une situation semblable ? Tiraillé entre une profession pour laquelle il n'y a pas de débouchés à cause de la situation politique, une épouse devenue bourgeoise, une belle-famille qui le méprise, une maitresse devenue une âme soeur ? Les rêves et la réalité, quoi ! Dans tous les cas, Abel revit en pensée ces dernières années et ces retours en arrières expliquent ce qui l'a mené à cette nouvelle vie.
L'auteur espagnol Antonio Munoz Molina a reconstitué cette période troublée avec beaucoup de rigueur. Son protagoniste Abel se tient renseigné des développements politiques, lit les journaux, en parle avec ses amis et collègues. Ainsi, les noms de plusieurs personnalités publiques et organisations reviennent régulièrement. En ce sens, l'index des noms propres et abréviations, à la fin de la collection Points, est très utile. Mais cette Histoire peut parfois devenir lourde pour le lecteur. Munoz Molina lui a épargné les longs passages descriptifs mais son souci du détail peut en agacer plus d'un, surtout ceux qui ne sont pas familiers avec la guerre civile espagnole et qui n'en sont pas vraiment intéressés, cherchant plutôt une lecture plaisante. Heureusement, les événements historiques sont habituellement mis en perspective avec la trame d'Abel, lequel n'est pas lié directement aux conflits, il n'en est affecté indirectement quand l'État, le principal bâilleur de fonds des grands projets de construction, a d'autres chats à fouetter et que les dirigeants changent. Et bien sûr quand les combats se rapprochent et font rage dans la capitale espagnole. En fait, on passe constamment de la politique aux épisodes sentimentaux (la guerre et l'amour !) et c'est la grande force du roman, selon moi.
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caro64
  25 juin 2012
Vaste fresque sur les heures qui ont précédées la prise de Madrid par les franquistes, cet impressionnant roman de 750 pages fouille avec honnêteté les tréfonds de l'âme humaine. Un monumental récit historique qui est aussi un travail fantastique sur le temps et son écoulement.
En 1936, la République espagnole naissante est déjà en proie aux convulsions annonciatrices de l'atroce guerre civile qui s'en suivra. Ignacio Abel, célèbre architecte socialiste, est marié depuis seize ans à Adela, issue d'une vieille famille catholique, qui lui a donné deux enfants. le jour, où il fait la connaissance de Judith Biely, une jeune Juive américaine, il en tombe éperdument amoureux. Dans un Madrid bientôt assiégé par les franquistes, ces deux amants insouciants s'étreignent dans une intense passion qu'Ignacio découvre, sans jamais deviner qu'il vient de mettre le doigt dans un engrenage qui se risque fort de se révéler dramatique, à cette heure où les ténèbres s'apprêtent à assombrir l'Espagne.
Intimiste et charnel, ce roman plonge son protagoniste - entre politique et sentiments - au sein d'une infernale spirale qui le conduira à la perte à la fois de son amour, de son pays et de ses idéaux. Fin 1936, l'architecte progressiste et républicain montera les marches de la gare de Pennsylvanie, à New York, après un périple mouvementé depuis Madrid où la guerre civile a déjà éclaté. Il y cherche Judith, sa maîtresse américaine perdue, poursuivi par les lettres accusatrices de sa femme, Adela, et préoccupé par le devenir menacé de ses enfants, Miguel et Lita. le narrateur observe, mais de loin seulement. S'il nous montre l'homme à la recherche de ce train qui le conduira dans une petite ville au bord de l'Hudson, c'est pour nous révéler aussi son impressionnant parcours sur les chemins sinueux de la mémoire.
En 750 pages de passion et de guerre, Antonio Muñoz Molina revisite les grands thèmes qui lui sont si chers : l'Histoire, la morale et la complexité des sentiments. A travers un éblouissant va et vient dans le temps, Ignacio Abel, le fils de maçon devenu architecte de renom à grande force de sacrifices, revisitera son ascension, son entrée dans une bourgeoisie madrilène conservatrice et catholique, entre passion amoureuse dévastatrice et violences politiques. Et c'est avec virtuosité que Molina glisse du présent au passé, fouillant dans les tourments de son héros, emportant le lecteur de sa prose élégante, riche et tortueuse - ses phrases sont longues, il faut s'y habituer - sur le chemin sinueux et difficile qui a mené son personnage là où le lecteur fait sa connaissance.
La structure de l'oeuvre est complexe et sans sophistication inutile. Elle permet aussi à l'auteur de laisser leur place à de vives et passionnantes discussions politiques. Son architecture se construit avec une implacable logique et une remarquable efficacité, à la manière des mécaniques huilées et précises des horloges.
Entre les allers retours temporels et ceux, tout aussi rythmés, de la voix très en sourdine du narrateur et de son personnage, ce roman polyphonique captive, passionne. L'aptitude à la restitution des nuances de Molina intrigue. Son art de la psychologie, sa rigueur intellectuelle et morale, son engagement éthique, humaniste et progressiste, ainsi que sa capacité à fouiller jusqu'au plus profond des minuscules détails de l'existence éblouissent.
Dans la grande nuit des temps est un roman puissant et passionnant, un grand livre. Magnifique !!
Antonio Muñoz Molina vient de recevoir le Prix Méditerranée étranger 2012 pour ce roman. Un prix bien mérité !
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horline
  01 mai 2012
Lire Dans la grande nuit des temps c'est comme entrer dans une bulle hors du temps à l'intérieur de laquelle on se laisse submerger par une sensation permanente d'irréalité vertigineuse ou encore de réalité lointaine qui laisse le temps en suspens. On est plongé dans une littérature de la lenteur, une lenteur accablante qui alimente un sentiment d'élégance glaciale ; c'est également une littérature de la rumeur, celle de la guerre civile espagnole qui résonne comme un écho et s'impose progressivement et irrémédiablement ; c'est enfin une littérature des fantômes du passé, ceux qui occupent de manière prégnante la mémoire d'un architecte espagnol, Ignacio Abel, qui quitte une Espagne sur le point de tomber entre les mains des franquistes pour Rhineberg, promesse de paix et de sérénité.
A bord du train qui le conduit de New York à cette cité inconnue où rien n'est associé à sa mémoire, le fils de maçon jusqu'à peu gagné par une lassitude bourgeoise se laisse emporter par un mouvement de flux et de reflux entre présent et passé pour scruter avec lucidité le tourbillon des évènements et les élans du coeur qui ont traversé sa vie et bouleversé son pays. Confronté à la solitude de l'exilé dans un trajet propice aux voyages intérieurs, Ignacio Abel prend conscience de son dépouillement, de la prégnance des absents sans pour autant éprouver la culpabilité du rescapé. Il ressuscite son passé comme pour y trouver refuge mais découvre en réalité la complexité humaine, les limites de sa résistance intime face à un monde vertigineux désormais capable de céder aux idées primitives et radicales et de s'abandonner aux luttes destructrices et sanguinaires.
Dans cette hystérie collective qui s'affirme de plus de plus, l'auteur s'attarde néanmoins à tisser le fil d'une passion amoureuse entre notre héros marié et une jeune américaine. C'est un fil tenu auquel Ignacio Abel tente de se raccrocher fermement : céder à l'étourdissement de l'amour pour échapper le temps de quelques heures en toute clandestinité à un mariage déliquescent, aux conflits sociaux qui s'amplifient, à une belle-famille méprisée, à un chantier ambitieux gangréné par les grèves et les difficultés… si bien qu'incessamment au fil de la lecture, on se dit vraisemblablement que l'architecte espagnol a fui l'Espagne pour rejoindre celle qui a empli son coeur d'une douce exaltation le rendant aveugle à la laideur du quotidien.

En fouillant la conscience d'un homme qui a déserté sa vie, sa famille, son pays, Muñoz Molina parvient à capter et retranscrire magistralement ce qui se dérobe à l'évidence : une vie en suspens, la fragilité de l'homme, les instants insaisissables où une vie bascule, où l'être humain apparaît dans sa nudité, sa vulnérabilité. Oui, le temps de guerre modifie tout : l'attitude, la pensée, les certitudes, la démarche assurée, le regard convaincu.
Rien n'apparaît de manière massive, baroque, imposante. Là où l'auteur excelle, c'est dans le fait d'adopter dans le ton une distance intuitive mêlée à une lucidité incorruptible qui, à travers une langue mi-grave mi-apocalyptique capte aussi bien les présences que les absences. Si bien que de l'ombre des mots reflue une image précise du passé, les souvenirs apparaissent comme des reliques fragiles et précieuses dans un récit où dominent les sentiments d'abandon, de fuite, de clandestinité et de précarité.
La trame n'est pas simple mais elle se laisse portée par un courant lent et minutieux transformant ce qui est improbable en naturel.
J'ai découvert un texte porté par une inépuisable beauté littéraire qui cultive une élégance discrète et épurée, une esthétique lointaine. Les mots demeurent simples mais le style emprunte un raffinement instinctif, même lorsqu'ils « encourageaient le crime, à qui personne n'accordait de crédit parce qu'ils se répétaient avec monotonie et n'étaient rien de plus que des mots ».
J'ai rarement lu une oeuvre aussi envoûtante.
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gouelan
  02 mars 2017
Une histoire qui flotte, perdue dans la grande nuit des temps, lorsque l'Espagne est secouée de folie meurtrière, comme dans une immense corrida.
Ignacio Abel, architecte renommé, ne souhaite que faire de belles choses, des choses utiles et solides, qui amèneront le progrès et amélioreront le quotidien des hommes. Issu d'un milieu ouvrier et marié à une femme de la bourgeoisie espagnole conservatrice et catholique, il ne trouve pas réellement sa place, ni dans sa vie, ni dans sa maison, ni dans son pays.
Quand les rues commencent à se gorger de sang, de cadavres, à s'emplir de cris, de tracts, il ne se sait pas non plus quel rôle endosser, de quel côté se mettre. Il n'est ni lâche ni ignorant. Il est tout simplement conscient de l'absurdité de ce combat, de l'hypocrisie et de la sauvagerie des hommes qui l'entourent.
Dans cette nuit des temps, il trouve celle qui lui donnera une chance d'exister, Judith. Jeune femme Américaine, envoûtée par Ignacio et par l'Espagne, elle essaie de trouver l'inspiration dans cette vieille Europe, pour écrire un grand roman.
Quelles chances donnera l'Histoire à cette passion clandestine, alors que la terreur s'installe en Europe ?
Comment les lettres qu'ils ne cessent de s'écrire combattront les silences, effaceront les obstacles, aveugleront leur vision de cet avenir fragile, à peine esquissé dans cette nuit des temps.
Un roman comme un voyage lent à travers le temps, de Madrid à une petite ville au-delà de l'Atlantique, sur les bords de l'Hudson. Entre guerre et paix.
Il ne faut pas être pressé pour faire ce voyage, encombré d'obstacles et de frayeurs. Les mots prennent leur temps pour nous plonger dans le coeur de cet homme et de cette femme, pour nous montrer les paysages magnifiques mais aussi les horreurs qui défilent devant leurs yeux.
Les phrases s'allongent pour expliquer, sans trahir, leurs pensées les plus profondes, celles qui se révèlent difficilement, qui viennent d'un passé douloureux, et s'entrechoquent avec ce présent où les hommes sont devenus fous, où l'Histoire s'emballe comme un taureau qu'on veut assassiner dans cette corrida infernale.
Les retours en arrière sont fréquents, désordonnés, dévoilant comme par magie, mots après mots, une partie du brouillard qui cache le passé, le présent et l'avenir d'Ignacio et de Judith.
J'ai aimé tout cela, tous ces mots, toutes ces images, de cette belle histoire de ces deux personnages qui ne sont pas des héros, qui ne veulent pas l'être, dont l'avenir est ignoré et perdu dans la grande nuit des temps.
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critiques presse (4)
Lexpress   03 décembre 2012
Ce roman est un somptueux office des ténèbres où la tragédie d'une nation rejoint celle d'un homme contraint de sacrifier ses espérances sous le gibet de l'Histoire.
Lire la critique sur le site : Lexpress
LeMonde   03 février 2012
Dans la grande nuit des temps est un roman au fantastique pouvoir d'incarnation. S'y retrouve une société où les protagonistes portent chacun, sans caricature, avec leurs origines, un reflet de l'époque.
Lire la critique sur le site : LeMonde
LesEchos   17 janvier 2012
« Dans la grande nuit des temps » est un chef-d'oeuvre narratif d'une beauté fracassante relatant une histoire politique et sentimentale sur fond de guerre civile espagnole. Le narrateur y décrit les événements avec une extrême précision, adoptant successivement plusieurs points de vue afin de saisir la réalité dans toutes ses dimensions. Il fait remonter à la surface sensations, odeurs, doutes et sentiments de l'Espagne meurtrie.
Lire la critique sur le site : LesEchos
Lexpress   13 janvier 2012
Dans La grande nuit des temps, Antonio Muñoz Molina écrit l'hystérie de l'Espagne des années 30. Juste et implacable.
Lire la critique sur le site : Lexpress
Citations et extraits (102) Voir plus Ajouter une citation
GeorgesSmileyGeorgesSmiley   19 septembre 2018
Il se croit immortel, pensa Ignacio Abel dans un éclair fugitif de clairvoyance , tandis qu'il souriait et attendait la fin du discours pour remercier et se hasarder à dire les quelques phrases qu'il retournait dans sa tête depuis longtemps, il croit que jamais il ne vieillira, qu'aucun malheur soudain ne viendra le frapper, que sa maison ne sera jamais ni attaquée ni incendiée, qu'on ne le réveillera pas à minuit pour l'emmener en pyjama vers un terrain vague et le tuer face à des phares allumés.
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GeorgesSmileyGeorgesSmiley   18 septembre 2018
Les Américains qui arrivent à Paris s'installent au plus vite dans un café de Saint-Germain-des-Prés et adoptent l'attitude blasée de ceux qui ont tout vu et qui n'ont plus besoin de faire encore les touristes. Etre touriste est une condition humiliante, terrible. Mais Judith n'avait pas ces réticences, elle voulait monter à la tour Eiffel, assister à une messe en grégorien à Notre-Dame et se promener de nuit en bateau-mouche sur la Seine. Elle voulait aussi aller à la librairie Shakespeare and Company et rester des heures à regarder les livres qu'elle désirait lire, et monter la garde pour voir si apparaîtraient James Joyce ou Hemingway. Judith c'est la grande enthousiaste américaine. Plus américaine encore parce que ses parents sont des juifs russes et parlent l'anglais avec un accent épouvantable. Sa mère, comme vous le savez, a tout sacrifié pour qu'elle puisse faire ce voyage en Europe et Judith se devait de lui démontrer qu'elle tirait profit du moindre centime. On investit l'argent qu'on a gagné à grand-peine et on en attend un bénéfice. To squeeze dry every penny of it. Chaque centime que sa mère avait mis de côté dans une boite en fer-blanc qu'elle cachait dans sa cuisine était une petite prouesse, surtout si vous pensez à ce qu'ont été ces dernières années dans mon pays pour les gens de la classe à laquelle appartient Judith. Centime par centime, le bruit du cuivre dans la boite de fer-blanc, les billets d'un dollar froissés. Mais votre vie n'a sans doute pas été très différente lorsque vous étiez jeune, si je ne me trompe pas.
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GeorgesSmileyGeorgesSmiley   16 septembre 2018
Ce commerçant gros et tranquille, qui saluait cérémonieusement les dames du quartier et connaissait les diminutifs de toutes les domestiques vivait désormais tapi dans sa boutique qu'il n'avait voulu ni abandonner ni fermer, un réduit au comptoir blanc et aux faïences blanches dans lequel il avait investi les efforts de toute sa vie, les cruels levers encore à la nuit, l'épargne centime après centime, l'obligation d'être servile avec les puissants, qui exigeaient de lui d'être appelés Don et Dona, ou Madame ou même Madame la Marquise, et qui pourtant ne lui payaient pas parfois leur note de lait; et maintenant, sans comprendre pourquoi, lui qui ne s'était engagé dans rien, qui ne s'intéressait pas à la politique, était obligé de vivre dans la peur, disait-il en baissant la voix, craignant que n'importe qui ne vienne lui prendre ce qui lui appartenait ou lui tirer quatre coups de fusil. La crainte était présente dans ses yeux légèrement saillants, dans le tremblement de son double menton : il parlait avec Ignacio Abel et soudain on voyait dans ses yeux que la confiance qu'il éprouvait pour ce client bien connu et d'aspect respectable ne parvenait pas à éliminer l'aiguillon de la peur, parce qu'il y en avait qui dénonçaient pour se sauver eux-mêmes, pour s'attirer les bonnes grâces d'une équipe de bourreaux, et qui sait si cet homme ne continuait pas à vivre tranquillement dans le quartier parce que au fond il était complice des pistoleros qui venaient la nuit inspecter les maisons et arrêter des gens qui jamais plus ne revenaient.
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GeorgesSmileyGeorgesSmiley   17 septembre 2018
Toutes les nuits je les entends d'ici, tout près, disait Moreno Villa très pâle, plus vieux et plus maigre, pas rasé, comme un des mendiants ou des martyrs de ces tableaux de Ribeira qu'il aimait, parce qu'il se laissait pousser la barbe.
(...)
J'entends le moteur d'une auto qui monte la côte, ensuite les portes qui s'ouvrent et qui se ferment, les ordres, parfois des éclats de rire, comme s'il y avait une fête. Ensuite la salve, puis les coups de grâce. En comptant les coups de grâce, je sais combien ils en ont tué. Parfois ils sont très maladroits, ou bien ils sont ivres et alors les choses durent beaucoup plus longtemps.
+ Lire la suite
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GeorgesSmileyGeorgesSmiley   15 septembre 2018
_ Le professeur Rossman n'est pas un ennemi.
_ Si vraiment il ne l'est pas, pourquoi l'a-ton arrêté ?
Ignacio Abel avala sa salive, bougea, mal à l'aise sur sa chaise aux sculptures pseudo-médiévales, dans ce bureau avec ses bois précieux et ses panoplies qui auraient sûrement été le rêve de son beau-père. Il sentait bien le danger de continuer à parler et pourtant il ne se taisait pas. Il entendait sa propre voix.
_ Parce qu'ils arrêtent n'importe qui. Ils circulent dans ces voitures réquisitionnées en s'imaginant qu'ils sont des gangsters de cinéma, avec ces noms de mauvais films qu'ils prennent. Les Aiglons de la République, La Patrouille de l'aube, Les Justiciers rouges. Ne me dîtes pas que c'est ainsi qu'il faut faire, Bergamin. N'y-a-t'il pas la police, n'y a-t-il pas la Garde d'assaut ? Ils arrêtent n'importe qui dans la rue en lui pressant contre la poitrine un fusil dont ils savent à peine se servir, et quelquefois ils ne savent même pas lire le nom qui est sur une carte d'identité...
_ Vous considérez-vous comme supérieur à un soldat du peuple parce que vous, vous avez eu le privilège d'apprendre à lire et à écrire ? C'est le peuple qui impose aujourd'hui sa loi et nous autres, les gens comme vous et moi, avons le choix de le rejoindre ou de disparaître en même temps que la classe qui nous a vu naître. Le peuple est tellement généreux dans sa victoire qu'il nous offre une possibilité de rédemption aussi radicale que celle que Jésus-Christ a apportée en son temps.
_ Quelle victoire ? De jour en jour l'ennemi est plus proche de Madrid.
Il eut envie d'ajouter, il s'entendait presque le dire : nous ne sommes pas issus de la même classe sociale : votre père était ministre du roi Alphonse XIII et le mien chef de chantier; vous êtes né dans un premier étage de la place de l'Indépendance et moi dans une loge de concierge de la rue de Tolède. Mais il ne dit rien.
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