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EAN : 9782843449246
136 pages
Le Bélial' (31/08/2017)
3.6/5   150 notes
Résumé :
Son époux est mort. Ou disons qu’en tout cas, il n’est plus en vie… Pour Mari, le temps du deuil est venu. Un double deuil…
Armée d’un livre, Les Vues du mont Fuji, par Hokusai, elle se met dans les traces du célèbre peintre japonais afin de retrouver vingt-quatre des emplacements depuis lesquels l’artiste a représenté le volcan emblématique — autant de tableaux reproduits dans l’ouvrage. Un pèlerinage immersif, contemplatif, au cœur des ressorts symboliques... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (55) Voir plus Ajouter une critique
3,6

sur 150 notes
Lorsque l'éphémère et l'éternel se livrent combat…

Une âme bienveillante m'a offert un jour ce livre magnifique « Hokusai - les 36 vues du mont Fuji », d'Amélie Balcou aux éditions Fernand Hazan, papier épais plié en accordéon déroulant les vues sublimes du mont Fuji peintes selon différents angles de vue, à différentes saisons, à différents moments de la journée. Méditation et contemplation sont conviées face au spectacle graphique de la cohabitation troublante de l'éphémère et de l'éternel sur ces estampes si caractéristiques. J'aime profondément cet ouvrage.

Lorsque j'ai vu ce titre « 24 vues du mont Fuji par Hokusai » de Roger Zelazny aux éditions du Belial' dans cette collection « Une heure-lumière » que j'ai découverte récemment et qui permet de lire à chaque ouvrage une novella de science-fiction, novella souvent assez étonnante, je me suis dit que le pas de côté avec Hokusai allait forcément me plaire et me parler.
Roger Zelazny mélange science-fiction et ésotérisme de façon totalement surprenante. Il revisite avec subtilité l'éternité et l'éphémère, renversant le rapport de l'un à l'autre par rapport à la peinture d'Hokusai. Si le texte est d'abord axé sur la méditation et la quête d'identité de sorte que nous pensons avoir entre les mains un livre de développement spirituel suite à un deuil, l'aspect science-fiction n'apparait qu'au deuxième tiers du livre. L'hermétisme du récit, voulu par l'auteur, laisse dans un premier temps libre cours à nos interrogations, à notre imagination, pour mieux nous étonner ensuite.

« le feu aux entrailles, des traces de neige au sommet, comme des mèches de cheveux blancs. L'estampe est légèrement moins menaçante que la réalité ce soir. Cette affreuse teinte rouge ne luit pas au-dessus de moi comme une horde de nuages furieux. Mais je suis tout de même émue».

Mari se lance dans un voyage solitaire durant lequel elle va tenter de retrouver 24 vues des 46 estampes du mont Fuji peint par Hokusai au 19ème siècle. Un pèlerinage vers des scènes disparues, voyage entre la vie et la mort, d'autant plus que nous la devinons malade, proche de la mort. Et nous savons que son mari Kit est mort…mais qu'il est toujours vivant. « Kit a jeté sa vie et l'a récupéré. J'ai conservé la mienne et je l'ai perdu ». La vie et la mort semblent entrelacées, et les frontières entre les deux sont mouvantes.

Situation inquiétante et étrange, elle tente de fuir ou recherche quelque chose, veut absolument accomplir tous les arrêts du chemin de croix qu'elle s'est fixé, « chaque seconde de vie la rapprochant de la mort ». Les intentions De Mari, si ce n'est peut-être des intentions liées à la méditation consécutive à la mort de son mari, sont d'abord assez floues pour nous lecteurs tant son comportement est étrange. Ces vues du mont Fuji sont magnifiques, sublimées par la vision altérée par les médicaments que prend Mari, chaque halte du pèlerinage est envisagée lorsqu'il y concordance entre l'estampe et la réalité (j'ai pu pour ma part suivre cette nouvelle avec mon livre accordéon à mes côtés).
Mais la tension sous-jacente que vit Mari, tiraillée entre paranoïa et frénésie, entre l'art de savourer le moment présent et l'obsession de ressasser le passé, voyageant avec très peu de choses et dormant même à la belle étoile, faisant de cette simplicité sa cape de ténèbres et d'invisibilité, perturbe et gâche cette contemplation…Nous la pensons déséquilibrée même, curieuse tout du moins, mais une fois que Roger Zelazny nous donne peu à peu des clés de compréhension, tout se met en place, le comportement étrange devient compréhensible, et l'ambiance distillée par la beauté des paysages déploie tout son charme.

« On ne saisit pas toujours dans son ensemble ce qui nous fascine. L'observation suffit à cet instant ».

C'est bien l'art d'une nouvelle réussie que de savoir perturber son lecteur, le perdre avec des éléments étranges (les fameux interfacts par exemple dans cette nouvelle), de dire beaucoup avec peu de mots, pour donner sens à l'ensemble seulement à la fin.
Comme « le choix » de Paul J. Mc Auley de la même collection lu récemment, ce livre va laisser une certaine vibration en moi. A l'image des ondes concentriques qui se forment suite à la chute d'une goutte d'eau.

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« Kit est en vie, alors qu'il est enterré près d'ici; et je suis morte, même si je regarde les traînées de nuages rosâtres du crépuscule au-dessus de la montagne lointaine, avec un arbre qui se détache comme il convient au premier plan. »

Dès l'incipit, mystère et poésie s'entrelacent, donnant le ton au récit, en tissant la trame aussi troublante qu'envoûtante. Quelques lignes plus loin, nous apprenons que Mari, la narratrice, accomplit un pèlerinage. Dans quel but? Nous l'ignorons, mais nous en pressentons l'enjeu, un enjeu essentiel puisqu'il touche à la vie et à la mort, un enjeu indicible :
« Je suis venue pour tuer. Porteuse de la mort dissimulée, contre la vie secrète ».
Si nous ignorons pourquoi Mari entreprend cet étrange pèlerinage, nous en connaissons parfaitement le cheminement. Vingt-quatre étapes, chacune d'elles correspondant à l'une des vingt-quatre estampes du mont Fuji par Hokusai reproduites dans le petit livre qu'elle a glissé dans la poche de sa veste, orientent et scandent son voyage.

Les vues du mont Fuji par Hokusai ne dictent pas seulement leur rythme au pèlerinage De Mari, elles le confèrent également au livre, dont chacun des vingt-quatre chapitres s'ouvre sur une confrontation entre l'estampe et la réalité, les deux parfois s'opposant, parfois coïncidant en une subtile harmonie, parfois encore se complétant l'une l'autre, toujours donnant lieu à une intense méditation sur l'art. L'art empreint de spiritualité, d'une virtuosité inouïe d'Hokusai, mais aussi d'autres formes d'art, comme la littérature, traversent le récit de part en part, le nourrissant de références et de métaphores qui, tels les cailloux semés par le Petit Poucet, éclairent le chemin que suit Mari, et le nôtre aussi. L'art pour Zelazny, du moins dans ce livre, est réellement ce qui donne son sens à la vie, lui conférant à la fois sa signification et sa direction.
« La vie imite l'art. Il semble que nombre de choses importantes, de la mort à l'orgasme, se passent à l'instant du vide, quand le souffle hésite. »

Ainsi l'esprit d'Hokusai insuffle-t-il son souffle et son âme au récit, sa force également. Véritable guide spirituel, il aide Mari à surmonter les obstacles, de plus en plus nombreux à mesure que le terme du voyage approche. Car si le récit est imprégné d'une profonde paix intérieure, il ne se résume pas en une tranquille promenade méditative autour du mont Fuji. Tenaillé par la mort toute proche, sous la menace constante d'un danger prenant la forme changeante et terrifiante d'artefacts électriques (les « épigones ») tout droit sortis d'un bestiaire fantastique, il se transforme insidieusement en une véritable traque. Une traque à laquelle Mari s'est soigneusement préparée. Dotée d'une détermination inexpugnable et d'un bâton dont l'une des extrémités est équipée de circuits électriques, maîtrisant les arts martiaux à la perfection, elle dispose manifestement des moyens de se défendre. Car bien que très gravement malade, c'est une femme encore forte ou du moins ayant appris à transformer ses faiblesses en force, qui entreprend ce mystérieux pèlerinage dont le sens s'éclairera au fil du récit :
« Tout devra gagner en clarté à chaque strate de mon voyage et, comme le reflet fragile de la lumière sur ma montagne magique, se modifier. Chaque seconde me rapprochera de la mort. »

Méditation sur la vie, sur la mort et sur l'art, ce livre engage aussi une troublante réflexion sur l'amour. L'amour empreint d'abnégation que Mari voue à sa fille Kendra, mais aussi l'amour ambigu qui la lie à Kit, son défunt époux.
« Kit m'a dit qu'il m'aimait et j'ai répondu que je l'aimais aussi. Personne ne mentait. Mais l'amour peut avoir plusieurs significations. Il est parfois vecteur d'agression ou symptôme de maladie. »

C'est d'ailleurs autour de Kit, l'être aimé et aimant, que se noue le mystère du livre… Agissant comme une force centripète au coeur même du récit, véritable trou noir, il suscite d'innombrables questions. Comment peut-il être à la fois mort et en vie? Où est-il? Que veut-il? Et surtout, qui est-il?
« Ses mains, sur moi. La puissance de ses programmes, qui brisaient des cryptages, ou en créaient. Ses mains. Meurtrières. Qui aurait imaginé qu'il abandonnerait ces armes si véloces, ces instruments délicats, ces destructeurs de corps? Ou qu'il m'abandonnerait, moi? »

D'Alfred E. van Vogt à Greg Egan, de Philip K. Dick à Dan Simmons, l'immortalité est un thème récurrent en science-fiction. À la fois désirée et redoutée, elle donne parfois lieu à de saisissants récits ouvrant sur de vertigineuses questions philosophiques et métaphysiques.
La novella de Roger Zelazny, lauréate du prix Hugo en 1986, en est probablement l'une des illustrations les plus poétiques. Mais qu'on ne s'y trompe pas. Sous des allures de rêve éveillé, ce récit cache en réalité d'âpres questionnements sur la vie, la mort, la condition humaine, ainsi qu'une lutte sans merci entre le bien et le mal, entre l'hubris et la toute-puissance d'une part, l'humilité et la fragilité d'autre part, une lutte dont l'issue pourrait mettre en jeu l'avenir même de l'humanité.

Un grand merci à Chrys (@HordeDuContrevent), Sandrine (@HundredDreams), Aurore (@Tigo) et Bernard (Berni_29) qui, m'ayant précédée dans cette lecture, m'ont incitée à m'y engager à mon tour.
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Alors là, Roger Zelazny m'a bien surpris.

Avec lui, je m'attends toujours à observer des êtres quasi divins faire usage de puissances démesurées et de ruse sournoise, afin de se venger ou d'établir leur domination, en accompagnant leurs actes d'un verbe plus ou moins désinvolte et sarcastique, à l'humour pince sans rire.
Point de choses aussi frivoles ici. Au lieu de cela on a…

Mais qu'est-ce qu'on a en fait ?
Roger Zelazny nous fait d'emblée dégringoler tout nu dans son univers et laisse les évènements nous bousculer (ça, il en a l'habitude). Mais cette fois, ce vicieux nous pose en plus un bandeau sur les yeux, nous prive de pain et d'eau et nous laisse nous démerder tout seul dans une histoire qui reste longtemps hermétique. Mais à quoi rime donc ce voyage dans lequel se lance Mari, au cours duquel elle va essayer de retrouver 24 des vues du mont Fuji peintes par Hokusai au 19ème siècle ? Elle fuit, ou cherche, quelque chose. le danger est grand, pour elle, peut-être pour le monde…
Pendant longtemps je suis resté aveuglé par ce bandeau qui me maintenait à la porte du plaisir de lecture. Je n'aime pas être complètement perdu. Roger Zelazny essaie parfois de nous distraire, en nous offrant des gâteaux apéro très estampillés action. Mais on le voir venir, l'animal. C'est une diversion. C'est pas pour ça qu'on comprend mieux dans quel étage-on-erre.

Puis Zelazny prend pitié et commence à nous distiller des éléments de compréhension. Et là, aaaaah, lumière divine, angelots pinçant des cordes de harpes, choeur de sopranos en pamoison et tout le tremblement ! On peut enfin savourer l'atmosphère, la zenitude, le contemplatif, les décors fabuleux décrits dans leurs concordances et leurs différences avec les dessins d'Hokusai. L'ensemble, depuis le début, prend de la couleur, du sens, de la poésie, et l'on ne saisit plus pourquoi on avait eu du mal à entrer dans cette novella.
L'auteur est donc capable d'écrire des récits lorgnant le cyberpunk dont il émane de la douceur, de la satisfaction prise aux simples gestes de la vie, comme respirer ou regarder une belle fleur. Ce faisant il ne se renie pas, nous réservant quelques pages de batailles qui feraient pâlir de jalousie les auteurs de Tigres et Dragons. Il parvient à nous glisser une mesure de l'étendue de ses connaissances sur les contes et légendes du monde (ça on s'en doutait) mais aussi sur la littérature mondiale.

Ce récit doit je pense être lu deux fois. Pour la deuxième, ayez auprès de vous des reproductions des estampes d'Hokusai. Cela multipliera le charme du voyage.
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Après avoir lu plusieurs chroniques d'ouvrages de la collection « Une heure-lumière » aux éditions le Belial, j'ai eu envie à mon tour de m'arrêter sur quelques titres. Parmi les novellas de science-fiction proposées, « 24 vues de Mont Fuji, par Hokusai » a retenu mon attention par son beau titre qui emprunte le chemin du célèbre artiste japonais, Hokusai.

« Je me suis retirée dans l'art d'Hokusai. »

Roger Zelazny offre un bel hommage au grand maître japonais en ouvrant chacun des vingt-quatre chapitres que compose ce récit sur une des représentations du Mont Fuji. Pour chacune des estampes, l'auteur compose une nouvelle ambiance qui s'accorde et s'harmonise avec chacun des tableaux autant qu'avec l'état émotionnel de la narratrice.
Le décor planté, il est facile au lecteur de s'immerger dans chaque déclinaison du Mont Fuji et de suivre la narratrice dans son voyage.

« Je cherche, en vain, le caractère ou l'expression du Fuji. La tristesse ? le remords ? La joie ? L'exaltation ? Elles se mélangent et changent. »

*
Mari est une femme âgée, en deuil, voyageant seule et à pied, à travers le Japon. Elle a en sa possession un livre de Charles Tuttle, Les Vues du Mont Fuji, dans lequel sont reproduits 24 estampes d'Hokusai. Elle suit les traces de l'artiste pour retrouver les emplacements depuis lesquels le peintre a peint le Mont Fuji. Ces endroits semblent habités par la présence rassurante, consolante du peintre.

Ainsi, l'esprit d'Hokusaï accompagne ce mystérieux pèlerinage. C'est un voyage contemplatif, introspectif, méditatif, onirique, où le songe n'est pas très loin, où le passé et le présent s'entremêlent dans une sorte de ballet, où la mémoire écrit les souvenirs, où se croisent réflexions philosophiques et références littéraires, filmographiques, religieuses, ou culturelles.

« Matsuo Basho … disait que nous sommes tous des voyageurs qui traversons la vie. »

*
Je me suis alors demandée pourquoi ce livre se trouvait dans une collection regroupant des ouvrages de science-fiction. Bien évidemment, il n'y a aucune erreur de casting, ce livre y a toute sa place, car si le texte est très ancré dans le monde réel, vont se glisser insensiblement des éléments curieux, troublants et inquiétants.

Très vite, le lecteur sent Mari préoccupée, inquiète. La vieille femme se sent recherchée, surveillée, traquée. Elle se retourne sans cesse, essayant d'apercevoir celui qui la poursuit, sans résultat. Ainsi, elle laisse le lecteur dans la confusion et l'incompréhension.
Ce n'est que dans la seconde partie de l'histoire que son attitude trouve un sens et que se dévoile enfin la vérité.

« Cela signifie que tout le monde sur Terre est en bien plus grand danger que je le pensais, que je suis la seule au courant, et que mon duel intime est devenu une bataille à l'échelle mondiale. Je ne peux pas prendre le risque de mettre cette possibilité sur le compte de ma paranoïa. Je dois envisager le pire. »

J'ai trouvé cette nouvelle assez insolite, étrange, Roger Zelazny a, je trouve, trouvé un juste équilibre dans le flou, en laissant le mystère se charger d'une menace sourde, tout en maintenant une atmosphère douce, contemplative, tournée vers l'introspection.

*
L'écriture est belle, poétique, subtile, en adéquation avec l'arrière-plan et les thématiques développées autour du deuil et de la mort, de la mémoire et des souvenirs, de la conscience et de l'imaginaire.

« … il y a tout ici, sous mon regard, au-dessus de l'eau : le feu, la terre ainsi que l'air. La transition, le changement ; je suis de passage. »

Il y a quelque chose de reposant et de serein dans ce voyage.
Le temps semble ralentir, se contenir, s'adoucir. La présence silencieuse, immuable et rassurante du Mont Fuji y est pour beaucoup. Chaque description explore ses nombreuses facettes.

« Vingt-quatre façons de regarder le Mont Fuji. »
Le Mont Fuji, apaisant sous l'aube naissante.
Le Mont Fuji, mystique, évanescent, comme un fantôme caché dans la brume.
Le Mont Fuji, solennel, dans ses habits de neige, avec ses jolies mèches blanches de vieillard sage.
Le Mont Fuji, au loin, sombre, menaçant sous un ciel obscur.
Le Mont Fuji, témoin de la folie des hommes, de la mort.

« J'ai l'impression de ne jamais regarder la même montagne. Tu changes autant que moi, mais tu restes semblable. Ce qui veut dire qu'il subsiste encore de l'espoir en ce qui me concerne. »

Mais, si l'ambiance et les décors m'ont énormément plu, je n'ai pas été pleinement séduite. En effet, le récit déborde d'idées originales, laissant entrapercevoir un monde insolite mais le format court ne m'a pas permis de m'immerger complètement dans l'univers qui se découvre insensiblement dans la deuxième partie de l'histoire.

*
Pour conclure, « 24 vues de Mont Fuji, par Hokusai » est un roman court à la fois original et surprenant qui juxtapose avec beaucoup de finesse, art, méditation et science-fiction.

Cette nouvelle, finaliste du prix Nebula, a remporté le prestigieux prix Hugo en 1986. Autant dire qu'elle a de très belles qualités. Elle ne plaira sûrement pas à tout le monde, mais si vous recherchez un texte surprenant, réfléchi, paisible, délicatement tourné vers l'imaginaire et l'art, alors cette histoire vous séduira sûrement.

**
Merci Chrystèle (HordeDuContrevent) pour cette belle idée de lecture. Je ne manquerai pas de déambuler à nouveau dans cette très surprenante collection du Bélial.
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24 vues du mont Fuji, par Hokusai est une novella de cent-trente-six pages, issue de la très belle collection Une heure-lumière des Éditions le Bélial. C'est aussi pour moi une manière de venir pour la première fois à la rencontre d'un auteur que je ne connaissais pas encore, Roger Zelazny.
C'est l'histoire d'une femme qui chemine seule autour du mont Fuji. L'itinéraire qui la guide est un autre livre, Les Vues du mont Fuji, un livre de Charles Tuttle qui reproduit vingt-quatre estampes d'Hokusai, célèbre peintre du XVIIIᵉ siècle et fidèle contemplateur du mont Fugi, qui en a peint pas moins de quarante-six estampes. Ici vingt-quatre seulement, sont retenues pour construire l'itinéraire de la narratrice.
Mais cette narratrice, qui est-elle ?
Elle s'appelle Mari. Elle évoque dès la première page son époux Kit. Il est mort mais elle nous dit que jamais il n'a été aussi vivant, bien plus qu'elle d'ailleurs. S'agissant d'un récit de SF je me suis dit que tout ceci me réservait de belles surprises et elles furent au rendez-vous.
Ici, dès le début du récit, me sont venus les thèmes de la mort, de l'immortalité, de la condition éphémère d'exister tandis que je me suis imaginé comment je pouvais m'en emparer, tirer le meilleur de ce que nous dit ce récit, de l'éphémère, de la mort, de l'éternité et pourquoi pas de l'amour aussi.
Les premières pages où Mari conte son périple, m'ont incité à comprendre, à rebours de ses mots, que Kit est mort, et qu'elle-même est bien vivante – encore qu'obsédée par la mort qu'elle sent venir, inéluctable : sa condition d'éphémère est centrale dans ses errances, celles d'aujourd'hui, celles qui viendront plus tard. C'est cette première émotion qui m'a touchée, se sentant mourir elle accomplit un voyage pour donner un sens à ses derniers jours. Un jour, si on me dit que je vais mourir, je ferai le même voyage.
Peu à peu, dans les pas de la narratrice, nous sentons venir une menace, la perspective d'un affrontement ultime au bout du voyage, tandis que cette pérégrination ressemble à quelque chose de très doux au début, puis capable peu à peu de d'apporter un caractère transgressif dans l'ordre du monde.
Ici à chaque tournant sur son chemin qui permet à la narratrice de changer son point de vue sur le mont Fugi, et peut-être aussi sur le monde, le récit oppose la grandeur de cette montagne mythique à la petitesse des hommes. Ainsi une forme d'immortalité s'impose progressivement dans ce voyage sublimé par la beauté esthétique d'un mirage à portée de vue et dont la narratrice ne saura que s'en rapprocher...
Les premières pages installent une atmosphère propice à la contemplation et à la méditation – à ceci près que Mari se sait observée et suivie… par des êtres dont l'humanité n'est qu'une façade, ce sont des épigones et c'est là que la dimension SF commence à entrer en jeu...
Bien sûr c'est le chemin qui compte ici plus que jamais, comme tout récit qui nous parle d'un voyage.
La beauté et la force du texte reposent sur la narration, les propos de la narratrice et la façon dont elle s'exprime, son flux de conscience qui ne cesse de nous enrober dans ce chemin autour du mont Fugi.
J'ai suivi les pérégrinations de cette femme dans le Japon d'un futur proche, qui devient brusquement un futur improbable dans une cyber possibilité qui peut nous interroger.
Ici c'est le ton à la fois d'un récit de voyage et d'une introspection riche, nourrie par le flux de conscience de la narratrice.
j'ai été tout de suite happé par un style très travaillé, la beauté du texte, ce qui veut dire aussi la qualité de la traduction et ici je rends hommage à Laurent Queyssi.
Chaque chapitre correspond à une estampe et invite à méditer autour de thèmes philosophiques comme le bien et le mal, la conscience, le libre-arbitre, le destin, la mort...
Il y a ici aussi une émotion esthétique indéniable, car au fond cette femme contemplant le mont Fugi selon vingt-quatre points de vue, ne donne-t-elle pas à voir vingt-quatre pas de côté différents sur un volcan majestueux, tandis qu'elle marche, avance et qu'il se passe aussi des événements qui la transforme, influence son regard forcément. Peut-être vingt-quatre pas de côté sur sa vie...
J'ai trouvé ici une poésie dans l'immanence de l'instant, car chacun des vingt-quatre chapitres est aussi une station dans l'introspection pour répondre à un artiste qui a sublimé le beau.
Plus tard l'esthétique s'échappe hors du temps et c'est là que la dimension SF prend tout son sens, portant le récit vers son accomplissement ultime.
24 Vues du mont Fuji, par Hokusai, est une novella admirable. Sans aller forcément jusqu'à parler de chef-d'oeuvre, j'ai été envoûté par ce récit d'une étrange beauté, dont la sérénité s'éloigne pas à pas au fur et à mesure qu'on s'avance sur le chemin.
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Citations et extraits (25) Voir plus Ajouter une citation
Kit est en vie, alors qu’il est enterré près d’ici ; et je suis morte, même si je regarde les traînées de nuages rosâtres du crépuscule au-dessus de la montagne lointaine, avec un arbre qui se détache comme il convient au premier plan. Le vieux tonnelier est redevenu poussière ; son tonneau aussi, j’imagine. Kit m’a dit qu’il m’aimait et j’ai répondu que je l’aimais aussi. Personne ne mentait. Mais l’amour peut avoir plusieurs significations. Il est parfois vecteur d’agression ou symptôme de maladie.
(Incipit)
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Et j’ai vu des cerisiers en fleurs sur le chemin, et des prairies violettes couvertes de trèfles, des champs jaunes de colza, cultivé pour son huile, quelques camélias d’hivers qui ont conservé leur couleur rouge et rose, des traînées vertes de rizières, çà et là un tulipier zébré de blanc, les montagnes au loin, des vallées fluviales brumeuses. J’ai traversé des villages où des plaques de métal colorées couvrent désormais le chaume des toits – bleu, jaune, vert, noir et rouge – avec des cours remplies de petits cailloux bleus en ardoise utilisés pour le jardinage décoratif ; quelques vaches, qui mastiquaient et meuglaient doucement ; des rangées de mûriers protégés par du plastique où l’on élève des vers à soie. Cette vision m’a soufflée : les tuiles, les petits ponts, les couleurs… J’avais l’impression de me retrouver dans un texte de Lafcadio Hearn, d’être revenue.
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1. Le mont Fuji depuis Owari

Kit est en vie, alors qu’il est enterré près d’ici ; et je suis morte, même si je regarde les traînées de nuages rosâtres du crépuscule au-dessus de la montagne lointaine, avec un arbre qui se détache comme il convient au premier plan. Le vieux tonnelier est redevenu poussière ; son tonneau aussi, j’imagine. Kit m’a dit qu’il m’aimait et j’ai répondu que je l’aimais aussi. Personne ne mentait. Mais l’amour peut avoir plusieurs significations. Il est parfois vecteur d’agression ou symptôme de maladie.
Je m’appelle Mari. J’ignore si ma vie suivra le chemin que je me suis fixé pour ce pèlerinage. Ou ma mort, d’ailleurs. La planification n’est pas mon fort. Alors, peu importe le point de départ. N’importe quel emplacement du cercle, tel le cerceau de ce tonneau disparu, me conduira au bon endroit. Je suis venue pour tuer. Porteuse de la mort dissimulée, contre la vie secrète. Les deux sont intolérables. Je les ai comparées. Si je n’en connaissais rien, je ne saurais laquelle choisir. Mais me voilà, moi, Mari, à suivre les étapes magiques. Chaque moment se suffit à lui-même, quoique tous nécessitent leur passé. Je ne comprends pas la causalité, simplement les séries. Et j’en ai plus qu’assez de ces jeux d’inversion de la réalité. Tout devra gagner en clarté à chaque strate de mon voyage et, comme le reflet fragile de la lumière sur ma montagne magique, se modifier. Chaque seconde me rapprochera de la mort.
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A la moitié de mon pèlerinage, je me confronte à moi-même sur un lac. Ce sont l'endroit et le moment rêvés pour examiner mon visage, réfléchir à tout ce qui m'a conduit ici et envisager de quoi le reste du voyage sera fait. Mais les images peuvent parfois mentir. La femme qui me rend mon regard me paraît calme, forte, et plus belle que je ne l'aurais cru. Je t'aime bien, Kawaguchi, lac à la personnalité humaine. Je t'adresse des compliments littéraires et tu me rends la pareille.
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Je n'ai aucune intention de monter au sommet de cette montagne pour m'expliquer, auprès de Dieu ou de quiconque. Seuls les incertains et les hésitants ont besoin de se justifier : je fais ce que je dois. Si les déités ont des questions, elles n'ont qu'à descendre du Fuji pour me les poser. Nous n'aurons pas d'autres relations. on ne devrait admirer le transcendant que de loin.
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