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EAN : 9782743650940
256 pages
Éditeur : Payot et Rivages (19/08/2020)

Note moyenne : 3.84/5 (sur 408 notes)
Résumé :
La maison de la rue Santo Domingo à Santiago du Chili, cachée derrière ses trois citronniers, a accueilli plusieurs générations de la famille des Lonsonier. Arrivé des coteaux du Jura avec un pied de vigne dans une poche et quelques francs dans l'autre, le patriarche y a pris racine à la fin du XIXe siècle. Son fils Lazare, de retour de l'enfer des tranchées, l'habitera avec son épouse Thérèse, et construira dans leur jardin la plus belle des volières andines. C'est... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (148) Voir plus Ajouter une critique
Kirzy
  21 août 2020
°°° Rentrée littéraire #3 °°°
Énorme coup de coeur pour cette formidable saga familiale franco-chilienne pour laquelle l'auteur a puisé dans ses origines, lui-même issu d'une famille française qui a migré au Chili. Dès les premières pages, le charme opère, sur les pas du patriarche, Lonsonier, qui fuit les coteaux du Jura ravagés par le phylloxéra avec l'unique cep de vigne survivant, pour le replanter au Chili et faire renaître l'héritage familial tout en créant une nouvelle lignée que l'on suivra sur quatre générations.
Miguel Bonnefoy est un conteur fabuleux, et à travers l'aventure extraordinaire de ces Français au Chili, il raconte à merveille l'histoire universelle de la migration, de l'exil, du déracinement, il dit avec force le dialogue qui naît entre deux cultures, le destin qui unit deux peuples qui se croisent dans un même héritage. Comme un pont de papier qui, à l'heure des crises migratoires, rappelle avec pertinence que les Français aussi ont été des migrants.
Les personnages de cette mythologie familiale sont campés avec bonheur, tous marquants, tous ballottés par les jeux du destin et du hasard mais tous avec leur libre arbitre : Lazare le poilu chilien ;Thérèse l'ornithologue dont la volière fantastique semble une métaphore du microcosme familial ; Margot l'intrépide pionnière de l'aviation; Ilario Da, le révolté, militant d'extrême-gauche pro-Allende … Chaque génération est confrontée à un dilemme, un questionnement, chaque personnage a un choix à faire qui va finir par déterminer son descendant dans une sorte de mécanique atavique implacable.
Sucre noir témoignait déjà du talent de Miguel Bonnefoy à dessiner des personnages inoubliables pris dans des histoires fortes ; dans Héritage, à partir de ces mêmes qualités, il va au-delà grâce à l'épaisseur apportée par L Histoire. Des tranchées de la Somme aux batailles aériennes entre la Royal Air Force et les Messerschmitt, Lazare et sa fille Margot sont emportés par le tourbillon des deux guerres mondiales dont l'absurde ressort plus que jamais avec ces soldats qui se battent pour une terre qu'ils n'habiteront jamais, contre des voisins issus de l'immigration allemande. Puis c'est le fils de Margot, Ilario Da, militant d'extrême-gauche pro-Allende qui traverse la dictature de Pinochet dans les geôles de la Villa Grimaldi : les pages qui lui sont consacrées sont particulièrement déchirantes, l'auteur a repris les carnets de son père dans lesquels il raconte la torture qu'il a subi avant de fuir en France. Et c'est un tour de force que de rendre palpable et incarnée une saga sur plusieurs générations condensée en seulement 200 pages. L'art de l'ellipse est d'une maîtrise totale et vivifie le récit.
Intensité des destins singuliers à l'incoercible force de vie et puissance de l'Histoire sont enveloppés d'un réalisme magique à la Garcia Marquez qui fait basculer le roman ( vers la page 100 ) dans une dimension encore supérieure qui exprime le monde sans le copier et illumine cette fiction bâti sur l'argile de la réalité. On sentait poindre cette touche magique avec le personnage du machi ( chaman ) mapuche Aukan qui traverse le paysage familial tel une des trois Parques tirant quelques fils pour changer le cours du destin. le chapitre consacré à cette irruption fantastique est d'une beauté absolue, sublimée par l'écriture chatoyante et sensorielle d'un vrai styliste qui choisit chaque mot pour l'équilibre élégant qu'il apporte à sa phrase.
Un roman lumineux, poignant, empreint d'une profonde humanité, ses mots plein de saveurs continuent à danser dans ma tête, le sourire aux lèvres, envoûtée jusque dans les moindres pores. Remarquable!
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Fandol
  26 novembre 2020
Comme dans Sucre noir, je me suis laissé embarquer par Miguel Bonnefoy dans Héritage et je ne l'ai pas regretté car le style de ce jeune auteur est toujours aussi riche et prenant.
Héritage est une histoire d'exil et de retour, de transmission et de lutte, mêlant fantastique et imaginaire à la plus terrible réalité, le tout basé sur l'histoire familiale de l'auteur.
Détruit par le phylloxéra, le père de Lazare Lonsonier avait quitté son Jura natal et son exploitation viticole anéantie. Il était parti pour la Californie avec trente francs en poche et un cep de vigne, à la fin du XIXe siècle. le canal de Panama n'existant pas à l'époque, il fallait faire le tour par le détroit de Magellan, au sud de l'Amérique. Il n'arriva jamais en Californie car il débarqua à Valparaiso à cause d'une fièvre typhoïde sévissant à bord. Comme il dit venir de Lons-le-Saunier, le préposé à l'immigration crut qu'il s'appelait Lonsonier.
Ainsi débute une épopée familiale faite de rencontres et d'événements extraordinaires. En 1914, les fils des Lonsonier – Lazare, Robert et Charles – décident de traverser l'Atlantique dans l'autre sens pour venir se battre pour la France. Hélas, seul Lazare reviendra à Santiago, un poumon en moins, en décembre 1918.
Petit à petit, les rencontres se font avec tous les personnages du roman. Ce sont toujours des êtres hors du commun comme El Maestro, Etienne Lamarthe, venu de France avec une quantité d'instruments à vent et allant jusqu'à créer un orchestre symphonique à Limache, dans la province de Maya Marga. Sa fille, Thérèse, épouse Lazare. Férue d'ornithologie, elle crée une impressionnante volière et accouche en public de Margot qui ne trouve le sommeil qu'au milieu des oiseaux.
Il y a aussi un sorcier Mapuche, Aukan, qui intervient de temps à autre pendant que Lazare monte une étonnante fabrique… d'hosties. Il est secondé par Hector Bracamonte qui avait essayé de le voler…
Au contact des oiseaux, Margot n'a qu'une idée en tête : les imiter. Elle construit un avion aidée par un nouveau personnage : Ilario Danovsky. le temps passe. La Seconde guerre mondiale motive Margot et Ilario qui s'engagent dans les forces aériennes en Angleterre. Il y a aussi un certain Helmut Drichmann, un fantôme bien réel et l'enfant de Margot qu'elle nomme Ilario Da en souvenir d'Ilario qui a disparu lors d'un combat aérien.
Au Chili, c'est l'effervescence. Les idées révolutionnaires émergent. Les débats sont animés. Ilario Da se passionne pour la politique. Enfin, Salvador Allende est élu en 1970 ! le peuple chilien peut profiter des richesses du pays mieux partagées.
Hélas, la CIA et un certain Henry Kissinger poussent l'armée au coup d'État et commencent alors les pages les plus terribles du roman. Miguel Bonnefoy est d'un réalisme impressionnant pour faire ressentir l'oppression, l'emprise de la dictature, ses méthodes et ses tortures abominables. Comment des êtres humains, au Chili comme ailleurs, peuvent-ils infliger de pareils sévices à leur semblables ?
Tout cela est dénoncé et cela se répète encore mais en lisant ces lignes si bouleversantes, je pense à la chanson de Julos Beaucarne, « Lettre à Kissinger », qui rappelle que, dans le stade Chile, le 15 septembre 1973, des soldats ont tranché les doigts du chanteur et poète Victor Jara, à la hache. Malgré tout, il a entonné le chant de l'Unité populaire repris par tous les prisonniers entassés là. D'autres artistes lui ont rendu hommage comme Los de Nadau, Michel Buhler, Pierre Chêne, Christy Moore, Jean Ferrat, Gilles Servat, U2… Je n'oublie pas Pablo Neruda et tant d'autres innocents martyrisés que le livre de Miguel Bonnefoy ramène à nos mémoires.

Lien : http://notre-jardin-des-livr..
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Bookycooky
  03 septembre 2020
“....lorsque les indigènes mâchaient l'ibadou, ils parvenaient à monter dans les airs jusqu'à atteindre quatre mètres du sol “,
Eh bien avec le dernier livre de Bonnefoy inutile de mâcher l'ibadou, on y monte tout seul et même plus haut ! Il y atteint le summum de l'épique et du romanesque, où les oiseaux donnent le premier envol, suivi par Margot, avec qui on ne redescend plus sur terre.....jusqu'à l'avènement de la dictature de Pinochet.
C'est son troisième livre que je viens de lire et le charme de la forme et du fond est toujours là, c'est un conteur hors paire. Une saga qu'il débute en France, et continue au Chili, avec deux brèves incursions au pays d'origine pendant la Première et Deuxième Guerre Mondiale, un saut en Ukraine pour une autre branche de l'histoire, pour retourner au Chili, un pays, une époque où l'on pouvait tout tenter, même devenir millionnaire en fabriquant de l'hostie.....
En mélangeant les deux cultures, européenne et sud-américaine, il entremêle habilement les histoires de divers familles sur trois générations dont les rejetons finiront par se croiser. On aura même droit à un fantôme, en plus un fantôme qui.....sans compter sorcier et « psychologiste », un vieillard de 118 ans et le légendaire Michel René, « l'héritage » que nous réserve l'auteur comme bonus surprise pour la fin.....Bonnefoy excelle dans l'imaginaire.
Un excellent livre de la rentrée littéraire 2020 que je conseille vivement !
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Cancie
  07 novembre 2020
Fin du XIXème siècle, un vigneron du Jura ruiné par le phylloxera quitte le pays. Il embarque à destination de la Californie avec un cep de vigne sain dans la poche et, souffrant de fortes fièvres, le capitaine du navire le débarque à Valparaiso au Chili, dont il ignore totalement la langue. Quand un agent lui demande son nom, lui, pensant avoir deviné la question, répond Lons-le-Saunier et c'est ainsi que vient de naître la lignée des Lonsonier. Une nouvelle vie commence. Il épouse Delphine Morizet, le couple s'installe à Santiago et ils auront trois garçons qui partiront se battre pour la France en 1914, lors de la première guerre mondiale. Seul Lazare reviendra.
C'est ainsi que Miguel Bonnefoy raconte dans Héritage, la saga d'une famille sur quatre générations, des débuts de la IIIe République à la dictature de Pinochet, en 200 pages seulement, mais de telle manière que j'en suis ressortie époustouflée. Époustouflée par le talent de conteur de ce jeune auteur. Un mélange d'imaginaire, de fantastique parfois, nous plonge dans un récit merveilleux aux mille couleurs, aux mille senteurs. Mais pour autant, la réalité est là, présente, la réalité historique avec la Première et la deuxième Guerre mondiale ainsi que la dictature de Pinochet. Les blessures physiques n'épargneront pas les membres de cette lignée mais l'écrivain insistera beaucoup sur les blessures morales que vont engendrer ces événements et les cas de conscience auxquels ils ont été confrontés.
J'ai eu l'impression de lire une fable, un conte de fées exotique avec des hommes et des femmes dont j'ai admiré la force, le talent, le génie, des personnes audacieuses, éprises de liberté, pleines de rêves. J'ai malheureusement dû aussi côtoyer la barbarie avec les deux guerres, mais encore plus atrocement avec les arrestations arbitraires en masse et les tortures inqualifiables pratiquées dans les geôles chiliennes.
Sans cacher la cruelle réalité historique, et au contraire, en montrant précisément les dégâts psychologiques qu'elle a pu engendrer, c'est avant tout un récit lumineux, dextrement poétique et imaginatif, parfois un peu fou, dans lequel les figures féminines sont particulièrement belles et puissantes que Miguel Bonnefoy nous donne à découvrir.
C'est un magnifique voyage sur les deux continents qu'il m'a été donné de lire, une véritable épopée, un livre lumineux que je verrais bien devenir un film. Je n'ai d'ailleurs pas pu m'empêcher de penser à Kusturica, le jour où Margot tente de faire décoller son avion et qu'arrive son grand-père El Maestro avec sa fanfare (un merveilleux moment de poésie !).
Héritage : un roman entre rêve et réalité, une ode au métissage, à la fusion des cultures et à l'humanisme.
Ayant eu la chance de rencontrer cet écrivain aux Correspondances de Manosque, les qualités de son oeuvre sont à la hauteur de cet homme, chaleureux, simple et lumineux presque envoûtant, ensorceleur. Il parle aussi bien qu'il écrit et inversement.
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palamede
  09 octobre 2020
Le père Lonsonier quitta la France à cause du phylloxera. Lazare son fils n'y revint que pour s'engager dans la Première Guerre mondiale. Après cette guerre, dont il avait mesuré la profonde absurdité, de retour au Chili Lazare lia son destin à Thérèse, une femme folle d'oiseaux. Plus tard le couple donna naissance à une passionnée d'aviation, Margot qui, comme son père vingt-cinq ans avant, rejoignit l'Europe pour s'engager dans la Seconde Guerre mondiale. Puis c'est le fils de Margot qui devint un militant d'extrême gauche pro Allende emprisonné dans les geôles de Pinochet. Tout au long de ce siècle belliqueux la lignée déracinée des Lonsonier devait connaître des moments de clartés et de ténèbres, de grandeurs et de décadence. Mais aussi des périodes où certains furent visités par un mort silencieux capable d'assurer sa descendance.
Racontant ces Français du Chili devenus migrants par la force des choses, et qui sont restés français toute leur vie au point de venir se battre en Europe pour une patrie qui n'était plus la leur, Miguel Bonnefoy relate en partie son histoire familiale. Une histoire terriblement romanesque, peuplée de personnages tous plus extraordinaires et passionnés les uns que les autres. de ces hommes et femmes libres dans leur coeur que leurs choix n'ont pas toujours comblés, mais qui sont allés jusqu'au bout de leurs convictions, Miguel Bonnefoy en merveilleux conteur leur donne une vie et une épaisseur exceptionnelles. Il nous emporte par la force de ses mots, minutieusement choisis, aussi bien dans les remous de l'Histoire que dans leur trajectoire. La beauté singulière de son oeuvre venant sans aucun doute de cet héritage teinté d'une magie prégnante qu'il lui échut.
« ... Ilario Da se leva avec le désir irrépressible de raconter ... Ses premières phrases, composées d'abord pour le distraire, devinrent une source de plaisir, puis une forme de nécessité. À peine eut-il commencé à écrire que la cathédrale de son esprit se peupla de personnages qui y firent irruption comme dans une fête, formant un pays entier de fables et de batailles, qu'il s'essoufflait à enrichir avec une telle euphorie, une telle facilité, qu'il noircissait la page suivante sans avoir fini la précédente. »
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critiques presse (9)
Actualitte   26 avril 2021
La maison de la rue Santo Domingo à Santiago du Chili, cachée derrière ses trois citronniers, a accueilli plusieurs générations de la famille des Lonsonier, arrivés des coteaux du Jura. Bien des années plus tard, un drame sanglant frappera les Lonsonier.
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Bibliobs   18 décembre 2020
Dans « Héritage », Miguel Bonnefoy brosse le portrait de la famille des Lonsonier. Un labyrinthe où jamais on ne s'égare.
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Actualitte   27 novembre 2020
Merveilleusement conteur et poète, français mais tellement sud-américain dans sa façon d'écrire. Une magnifique fresque familiale à travers le XIXème entre le Chili et la France.
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LesInrocks   24 novembre 2020
L’écrivain franco-vénézuélien nous réenchante avec une formidable fresque familiale.
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LeJournaldeQuebec   23 novembre 2020
Héritage, nouveau roman de Miguel Bonnefoy, raconte d'une manière lyrique, teintée de réalisme magique et de réminiscences, l'histoire de sa famille.
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LeFigaro   09 novembre 2020
De la France de 1873 au Chili de 1973, du phylloxéra à Pinochet, le romancier conte la saga d’une famille à cheval entre deux cultures, deux langues et victime de deux guerres mondiales. Magique.
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LaLibreBelgique   22 octobre 2020
Dans son nouveau roman, l'écrivain franco-vénézuélien confirme sa maîtrise du réalisme magique tout en portant haut la beauté de la langue française.
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LeSoir   29 septembre 2020
Spectaculaire, le nouveau roman de Miguel Bonnefoy, «Héritage», embrasse large dans l'espace et le temps.
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LeMonde   18 septembre 2020
Le roman d’un conteur qui raffine un extraordinaire sens du détail allié à un art non moins subtil de l’ellipse.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (133) Voir plus Ajouter une citation
hcdahlemhcdahlem   18 septembre 2020
La rumeur courut qu’on donnerait trente francs à celui qui ramènerait une information du front ennemi. Rapidement, dans les pires conditions, des fantassins affamés tentèrent leur chance en rampant au milieu des cadavres couverts de larves. Ils se traînaient dans la boue comme des bêtes, en veillant dans une crevasse pour tendre l’oreille, par-dessus les chevaux de frise, afin de saisir une date, une heure, un indice d’attaque. Loin de leur cantonnement, ils se faufilaient le long des lignes allemandes, tremblant de peur et de froid dans leur poste de guet clandestin, et passaient parfois des nuits entières recroquevillés dans un trou d’obus. Le seul à avoir touché les trente francs fut Augustin Latour, un cadet qui venait de Manosque. Il racontait avoir découvert une fois un Allemand au fond d’un ravin, le cou cassé par une chute, et il lui avait fouillé les poches. Il n’y avait rien trouvé d’autre que des lettres en allemand, des marks papier et de petites pièces en métal avec un trou carré au centre, mais dans un double fond en cuir, au niveau de la ceinture, il vit trente francs, soigneusement pliés en six, que l’Allemand avait sans doute volés à un cadavre français. Il les brandissait alors, fier de lui, en répétant :
– J’ai remboursé la France.
Ce fut plus ou moins à cette époque qu’on découvrit un puits à mi-chemin entre les deux tranchées. Jusqu’à la fin de sa vie, Lazare Lonsonier ne sut jamais comment les deux lignes ennemies s’étaient accordées sur un cessez-le-feu pour y accéder. Vers midi, on suspendait les tirs, et un soldat français disposait d’une demi-heure pour sortir de sa tranchée, s’approvisionner en eau avec de lourds seaux et faire marche arrière. La demi-heure passée, un soldat allemand se ravitaillait à son tour. Une fois les deux fronts fournis, on recommençait à tirer. On survivait ainsi pour continuer à se tuer. Cette danse noire se répétait tous les jours avec une exactitude militaire, sans aucun dépassement de part et d’autre, dans un strict respect des codes chevaleresques de la guerre, au point que ceux qui revenaient du puits disaient entendre pour la première fois, après deux ans de conflit, le chant lointain d’un oiseau ou la meule d’un moulin.
Lazare Lonsonier se porta volontaire. Chargé de quatre seaux pendus aux avant-bras, de vingt gourdes vides en bandoulière et d’une bassine à vaisselle entre les mains, il atteignit le puits après dix minutes de marche, en se demandant comment il rebrousserait chemin avec les mêmes récipients pleins. Le puits, entouré d’une vieille margelle et d’un muret décrépi, avait la tristesse d’une volière vide. Tout autour gisaient quelques bassines trouées de balles et une vareuse militaire que quelqu’un avait abandonnée sur le rebord.
Il attacha l’anse du seau au bout d’une corde et le fit descendre jusqu’à entendre un clapotement. Il tirait pour le remonter, lorsqu’une masse apparut subitement comme un rocher devant lui.
Lazare leva la tête. Debout, couvert de boue de camouflage, un soldat allemand pointait son arme sur lui. Terrifié, il lâcha la corde, laissant tomber le seau, se redressa d’un bond, voulut s’échapper, mais trébucha sur une pierre et cria: – Pucha!
Il attendit le tir, mais il ne vint pas. Lentement, il rouvrit les yeux et se tourna vers le soldat. Il fit un pas en avant, Lazare recula. Il avait sans doute le même âge que lui, mais l’uniforme, les bottes, le casque, tout lui en donnait davantage. Le soldat allemand baissa son pistolet et lui demanda : – Eres chileno ?
Cette phrase fut chuchotée dans un espagnol parfait, un espagnol où apparurent des condors furieux et des arrayanes, des cormorans et des rivières qui sentent l’eucalyptus.
– Si, répondit Lazare.
Le soldat eut une expression de soulagement.
– De donde eres ? demanda-t-il. – De Santiago.
L’Allemand eut un sourire.
– Yo también. Me llamo Helmut Drichmann.
Lazare reconnut le jeune voisin de la rue Santo Domingo qui lui avait demandé, dix ans auparavant, l’origine de son nom. La nouvelle de la guerre était tombée sur eux en même temps. Tous deux avaient cédé à la tentation de traverser un océan pour défendre un autre pays, un autre drapeau, mais à présent, devant ce puits, l’espace d’un instant, ils revenaient en silence pour s’abreuver à la source qui les avait vus naître.
– Escuchame, dit l’Allemand. On prépare une attaque surprise vendredi soir. Débrouille-toi pour être malade ce jour-là et passe la nuit à l’infirmerie. Ça pourrait te sauver la vie.
Helmut Drichmann prononça ces mots d’un seul souffle, sans calcul ni stratégie. Il le dit comme on donne de l’eau à un autre homme, non pas parce qu’on en a, mais parce qu’on connaît la soif. L’Allemand ôta son casque d’un geste lent, et seulement alors Lazare put le voir avec netteté. Son visage était d’une beauté marmoréenne, lourd et mat, d’une couleur sobre, dont la patine rappelait le charme discret des vieilles statues. Lazare se souvint de tous ces soldats qui dormaient dans des fosses dans l’espoir de surprendre une conversation, de révéler la cachette d’un peloton ou la position secrète d’une mitrailleuse, et il mesura le prix de cette confidence, qui lui apparut tout à coup évidente et absurde, jetée avec ses grandeurs et ses bassesses dans les véritables dimensions de l’histoire.
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CancieCancie   08 novembre 2020
Les premiers jours, Lazare Lonsonier fut si occupé à consolider les tranchées, à installer des rondins et des claies, à aménager le sol en posant des panneaux quadrillés, qu'il n'eut pas le temps de ressentir la nostalgie du Chili. Avec ses frères, ils passèrent plus d'un an à installer des barbelés, à diviser des rations de nourriture et à transporter des malles d'explosifs, au milieu de longues allées bombardées, entre des batteries d'artillerie, d'une ligne à une autre. Au début, pour conserver une dignité de soldat, ils se lavaient à petite eau, quand ils trouvaient une source propre avec un peu de savon qui couvrait leurs bras d'une mousse grise. Ils se laissèrent pousser la barbe, par mode plus que par négligence, afin d'avoir l'honneur d'être appelés eux aussi "poilus".
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palamedepalamede   11 octobre 2020
Depuis une heure, une junte militaire bombardait la Plaza de la Constitución et on sut plus tard que le président Salvador Allende, enfermé dans son palais présidentiel avec une arme offerte par Fidel Castro, s’était suicidé, alors que le cuivre de sa voix résonnait encore dans les radios. On raconta que des officiers putschistes firent la queue devant son cadavre et lui tirèrent une balle dans le corps, un par un, comme une cérémonie macabre, et que le dernier lui défigura le visage avec la crosse de son fusil. Fin septembre, il fut couché dans son cercueil la figure enroulée dans un linceul et on ne permit à personne, pas même à sa femme, de le découvrir. L’attaque aérienne surprit tout le monde par sa précision et son expertise. Il ne fallut pas enquêter longtemps pour comprendre qu’elle avait été menée par des groupes d’aviateurs acrobates américains, arrivés sur les côtes chiliennes dans le cadre de l’opération Unitas, et que le grand architecte avait été Henry Kissinger à qui on remit, quelques années plus tard, le Prix Nobel de la paix.
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hcdahlemhcdahlem   18 septembre 2020
INCIPIT
Lazare
Lazare Lonsonier lisait dans son bain quand la nouvelle de la Première Guerre mondiale arriva jusqu’au Chili. À cette époque, il avait pris l’habitude de feuilleter le journal français à douze mille kilomètres de distance, dans une eau parfumée d’écorces de citron, et plus tard, lorsqu’il revint du front avec une moitié de poumon, ayant perdu deux frères dans les tranchées de la Marne, il ne put jamais réellement séparer l’odeur des agrumes de celle des obus.
Selon le récit familial, son père avait autrefois fui la France avec trente francs dans une poche et un pied de vigne dans l’autre. Né à Lons-le-Saunier, sur les coteaux du Jura, il tenait un vignoble de six hectares quand la maladie du phylloxéra apparut, sécha ses ceps et le poussa à la faillite. Il ne lui resta en quelques mois, après quatre générations de vignerons, en contrebas des versants, que des racines mortes dans des vergers de pommiers et des plantes sauvages desquelles il tirait une absinthe triste. Il quitta ce pays de calcaire et de céréales, de morilles et de noix, pour s’embarquer sur un navire en fer qui partait du Havre en direction de la Californie. Le canal de Panama n’étant pas encore ouvert, il dut faire le tour par le sud de l’Amérique et voyagea pendant quarante jours, à bord d’un cap-hornier, où deux cents hommes, entassés dans des soutes remplies de cages à oiseaux, jouaient des fanfares si bruyantes qu’il fut incapable de fermer l’œil jusqu’aux côtes de la Patagonie.
Un soir qu’il errait comme un somnambule dans un couloir de couchettes, il vit dans l’ombre une vieille femme couverte de bracelets, aux lèvres jaunes, assise sur une chaise de rotin, au front tatoué d’étoiles, qui lui fit signe d’approcher.
– Tu n’arrives pas à dormir? demanda-t-elle.
Elle sortit de son corsage une petite pierre verte, creusée de cavernes minuscules et scintillantes, pas plus grosse qu’une perle d’agate.
– C’est trois francs, lui dit-elle.
Il paya, et la vieille femme brûla la pierre sur une écaille de tortue qu’elle agita sous son nez. La fumée lui monta si brusquement à la tête qu’il crut défaillir. Cette nuit-là, il dormit pendant quarante-sept heures d’un sommeil ferme et profond, en rêvant à des vignes d’or parsemées de créatures marines. À son réveil, il vomit tout ce qu’il avait dans le ventre et ne put se lever du lit tant son corps lui parut d’une lourdeur insoutenable. Il ne sut jamais si ce furent les fumées de la vieille gitane ou l’odeur fétide des cages à oiseaux, mais il sombra dans un état de fièvre délirante pendant la traversée du détroit de Magellan, hallucina parmi ces cathédrales de glace, voyant sa peau se couvrir de taches grises comme si elle s’effritait en cendres. Le capitaine, qui avait appris à reconnaître les premiers signes de la magie noire, n’eut besoin que d’un coup d’œil pour deviner les dangers d’une épidémie.
– La fièvre typhoïde, déclara-t-il. On le descendra à la prochaine escale.
C’est ainsi qu’il débarqua au Chili, à Valparaíso, en pleine guerre du Pacifique, dans un pays qu’il ne savait pas placer sur une carte et dont il ignorait tout à fait la langue. À son arrivée, il rejoignit la longue queue qui s’étirait devant un entrepôt de pêche avant d’atteindre le poste de douane. Il s’aperçut que l’agent du service d’immigration posait systématiquement deux questions à chaque passager avant de tamponner leur fiche. Il en conclut que la première devait concerner sa provenance, et la deuxième, logiquement, sa destination. Quand vint son tour, l’agent lui demanda, sans lever ses yeux sur lui: – Nombre?
Ne comprenant rien à l’espagnol, mais convaincu d’avoir deviné la question, il répondit sans hésiter:
– Lons-le-Saunier.
Le visage de l’agent n’exprima rien. Avec un geste fatigué de la main, il nota lentement: Lonsonier.
– Fecha de nacimiento ?
Il reprit:
– Californie.
L’agent haussa les épaules, écrivit une date et lui tendit sa fiche. À partir de cet instant, cet homme qui avait quitté les vignobles du Jura fut rebaptisé Lonsonier et naquit une seconde fois le 21 mai, jour de son arrivée au Chili. Au cours du siècle qui suivit, il ne reprit jamais la route vers le nord, découragé par le désert d’Atacama autant que par la sorcellerie des chamanes, ce qui lui faisait dire parfois en regardant les collines de la Cordillère:
– Le Chili m’a toujours fait penser à la Californie.
Bientôt, Lonsonier s’habitua aux saisons inversées, aux siestes en milieu de journée et à ce nouveau nom qui, malgré tout, avait conservé des sonorités françaises. Il sut annoncer les tremblements de terre et ne tarda pas à remercier Dieu pour tout, même pour le malheur. Au bout de quelques mois, il parlait comme s’il était né dans la région, roulant les «r» comme les pierres d’une rivière, trahi pourtant par un léger accent. Comme on lui avait appris à lire les constellations du zodiaque et à mesurer les distances astronomiques, il déchiffra la nouvelle écriture australe, où l’algèbre des étoiles était fugitive, et comprit qu’il s’était installé dans un autre monde, fait de pumas et d’araucarias, un premier monde peuplé de géants de pierre, de saules et de condors.
Il fut engagé comme chef de culture dans le domaine viticole de Concha y Toro et créa plusieurs chais, qu’on appelait bodegas, dans les fermes d’éleveurs de lamas et de dresseuses d’oies. La vieille vigne française, sur la robe de la Cordillère, réclamait une seconde jeunesse dans ce lambeau de terre, étroit et long, suspendu au continent comme une épée à sa ceinture, où le soleil était bleu. Rapidement, il intégra un cercle fait d’expatriés, de transplantés, de chilianisés, reliés par d’habiles alliances et enrichis par le commerce du vin étranger. Lui qui avait pris la route vers l’inconnu, qui était un humble vigneron, un pauvre paysan, se trouva brusquement à la tête de plusieurs domaines et devint un ingénieux homme d’affaires. Rien, ni les guerres ni le phylloxéra, ni les soulèvements ni les dictatures, ne pouvait désormais troubler sa nouvelle prospérité, si bien que, lorsqu’il fêta sa première année à Santiago, Lonsonier bénit le jour où une gitane, à bord d’un navire en fer, avait brûlé une pierre verte sous son nez.
Il se maria avec Delphine Moriset, une rousse frêle et délicate, aux cheveux raides, issue d’une ancienne famille bordelaise, marchande de parapluies. Delphine racontait que sa famille avait décidé d’émigrer à San Francisco, à la suite d’une sécheresse en France, dans l’espoir d’ouvrir un magasin en Californie. Les Moriset avaient traversé l’Atlantique, longé le Brésil et l’Argentine, avant de passer par le détroit de Magellan où ils firent une escale dans le port de Valparaíso. Par une ironie de l’histoire, ce jour-là, il pleuvait. Son père, M. Moriset, en homme décidé, était descendu sur le quai et avait vendu en une heure tous les parapluies qu’il avait emportés dans de grandes malles scellées. Ils n’avaient jamais repris le bateau pour San Francisco et s’étaient établis définitivement dans ce pays bruineux, serré entre une montagne et un océan, où l’on disait que, dans certaines régions, la pluie pouvait tomber pendant un demi-siècle.
Le couple, uni par les accidents du destin, s’installa à Santiago dans une maison de style andalou, sur la rue Santo Domingo, près du fleuve Mapocho dont les crues suivaient la fonte des neiges. La façade était cachée par trois citronniers. Les pièces, toutes hautes de plafond, exhibaient un mobilier d’époque Empire composé de vanneries en osier de Punta Arenas. En décembre, on faisait venir des spécialités françaises et la maison se remplissait de cartons de citrouilles et de paupiettes de veau, de cages pleines de cailles vivantes et de faisans déplumés, déjà posés sur leur plateau d’argent, dont les chairs étaient si raffermies par le voyage qu’on ne pouvait les couper à l’arrivée. Les femmes se livraient alors à des expériences culinaires invraisemblables qui semblaient plus proches de la sorcellerie que de la gastronomie. Elles mêlaient aux vieilles traditions des tables françaises la végétation de la Cordillère, embaumant les couloirs d’odeurs mystérieuses et de fumées jaunes. On servait des empanadas farcies de boudin, du coq au malbec, des pasteles de jaiba avec du maroilles, et des reblochons si puants que les servantes chiliennes pensaient qu’ils provenaient sans doute de vaches malades.
Les enfants qu’ils eurent, dont les veines n’avaient pas une seule goutte de sang latino-américain, furent plus français que les Français. Lazare Lonsonier fut le premier d’une fratrie de trois garçons qui virent le jour dans des chambres aux draps rouges, sentant l’aguardiente et la potion de serpent. Bien qu’entourés de matrones qui parlaient le mapuche, leur première langue fut le français. Leurs parents n’avaient pas voulu leur refuser cet héritage qu’ils avaient arraché aux migrations, qu’ils avaient sauvé de l’exil. C’était entre eux comme un refuge secret, un code de classe, à la fois le vestige et le triomphe d’une vie précédente. L’après-midi de la naissance de Lazare, alors qu’on le baptisait sous les citronniers de l’entrée, on se rendit en procession dans le jardin et, vêtus de ponchos blancs, on célébra cet instant en repiquant le pied de vigne que le vieux Lonsonier avait conservé avec un peu de terre dans un chapeau.
– Maintenant, dit-il en tassant la terre autour du tronc, nous avons réellement planté nos racines.
Dès lors, sans jamais y avoir été, le jeune Lazare Lonsonier imagina la France avec la même fantaisie que les chroniqueurs des Indes avaient probablement imaginé le Nouveau Monde. Il passa sa jeunesse dans un univers d’histoires magiques et lointaines, protégé des guerres et des bouleversements politiques, rêvant d’une France qu’on avait dépeint comme une sirène. Il y voyait un empire qui avait poussé si loin l’art du raffinement que les récits des voyageurs ne parvenaient pas à dépasser l’empire lui-même. La distance, le déracinement, le temps, avaient embelli ces lie
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CancieCancie   08 novembre 2020
Elle n'éprouva ni vertige, ni crainte. Seulement la puissance animale de cinq cents chevaux de métal qui l'arrachèrent du sol en dépliant leurs ailes fauves. Elle monta si haut qu'elle eut l'impression que le pays tout entier lui apparaissait d'un seul coup. De gros nuages se fendaient en bosses et protubérances. Les formes étaient courbes, galbées, bombées comme des jarres, suspendues comme des coraux, pleines de veinures secrètes, tout obéissait à des emblèmes féminins. Elle confirma à cet instant que le nom du ciel ne pouvait pas être masculin. Elle ne pouvait croire que les premiers aviateurs aient été des hommes. À le voir, le ciel était d'une féminité explosive, aux rondeurs corollaires. Cette demeure était faite comme un nid, un sein, prouvant que les premières civilisations des nuages avaient été matriarcales.
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