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Claire Hauchard (Traducteur)Jacques Catteau (Préfacier, etc.)
EAN : 9782253083986
544 pages
Le Livre de Poche (12/03/2008)
4.16/5   68 notes
Résumé :
A travers le personnage d'Arséniev, Ivan Bounine décrit sa jeunesse russe passée à la campagne dans la région des steppes. Roman du destin, de l'émotion et de la quête du bonheur, La Vie d'Arséniev nous plonge d'emblée dans l'univers intime d'un enfant solitaire élevé dans une nature nue et sans bornes. L'immensité du domaine familial, la terre, les animaux, les premières expériences de la mort façonneront une intelligence intuitive, comme habitée par une prescience... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (17) Voir plus Ajouter une critique
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Impressions soleil couchant,

Ivan Bounine nous présente une Russie couleur sépia, des souvenirs d'enfance qui sentent bon la naphtaline, alternant longues descriptions du quotidien et réflexions fleuves sur l'existence.

“Ah! ce continuel besoin de fête chez les Russes ! Que nous sommes sensuels, comme nous avons soif de l'ivresse de la vie. La simple jouissance ne nous suffit pas, c'est l'ivresse qu'il nous faut ; nous sommes toujours attirés par l'intempérance, la fièvre de l'étourdissement, et tellement rebutés par le quotidien et le travail régulier !”

Entendons nous, La Vie d'Arséniev est un (long) roman autobiographique intéressant à bien des égards, la délicatesse de la plume, la sensibilité et la couleur que donne la littérature au souvenir sont autant de raisons de parcourir cette madeleine slave et le choix de découper ce “short walk down memory lane” en courts chapitres le rend d'autant plus digeste.

“J'attrapais et embrassait ses épaules nues, ses jambes… le contraste entre les endroits brûlants de son corps et les endroits frais me bouleversait plus que tout.”

Mais l'ennui que l'on peut parfois ressentir à la lecture vient à mon sens de la relative monotonie dans la vie du principal protagoniste, mais pas seulement. Comparaison n'est pas raison, cependant prenez Ivan Gontcharov, qui eu le malheur de naitre avant le Prix Nobel de Littérature, attribué, non sans quelques remous critiques, à Ivan Bounine (le premier russe distingué par cet honneur), dans son Oblomov, il nous fait le récit d'une vie ennuyeuse à souhait, qui n'est pas d'ailleurs sans rappeler l'enfance aristocrate du personnage d'Arséniev, mais avec quelle vivacité ! Ainsi c'est un parti pris de l'auteur que ce ton, ce recours à la description, et puis si on veut coller à sa vie on ne peut pas non plus avoir la licence créatrice du roman toujours plus dramatique que le réel…

L'écrivaine russe Nina Berberova ne mâchait d'ailleurs pas ses mots, qualifiant Bounine de "primitif", "toujours le même ton", "toujours la même classe" reprochait-elle, "il ne pouvait pas comprendre l'esprit féminin, les droits des femmes", "il n'a jamais pu digérer le XXe siècle", concluant qu'il y avait "quelque chose qui manquait" chez l'écrivain russe, trop classique.

Pour conclure sur cet opus, découvert à l'occasion du Challenge “Solidaire” 2022, je pense que c'est LE roman de chevet par excellence, à laisser infuser, à lire par petits bouts, à vouloir aller trop vite en besogne on peut passer un peu à coté voire même… se lasser.

Qu'en pensez-vous ?
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Au cours de votre vie de lecteur ou de lectrice, n'avez-vous jamais ressenti cette impression d'avoir découvert, dès les premières pages d'un livre, l'auteur qu'aucun autre écrivain ne pourrait surpasser tant sa plume portait notre langue française à son apothéose. Vous avez ressenti une grande jouissance à voir défiler sous vos yeux des phrases, d'une telle poésie, d'une telle fluidité, d'une telle perfection, qu'il vous est apparu impossible de trouver mieux. C'était la rencontre, l'ultime rencontre.

La première de ces rencontres remonte, pour moi, à la sortie de mon adolescence lorsque j'ai entamé la lecture de « La Recherche » de Marcel Proust. Ce fut un coup de foudre dès les premières pages et je ne l'ai jamais désavoué. Je suis toujours restée marquée par l'émotion ressentie un peu comme une impression photographique.

Bien sur, il y a eu d'autres rencontres mais elles n'ont pas été si nombreuses que cela. Nous connaissons tous des écrivains dont nous apprécions le style, la création, mais l'éblouissement se fait plus rare.

La lecture de « La Vie d'Arseniev » d'Ivan Bounine a été pour moi l'occasion de retrouver ce choc émotionnel avec de surcroit, une admiration pour le travail accompli par la traductrice Claire Hauchard.

Si les phrases de Bounine sont plus courtes et plus accessibles que celles de Proust, il y a avec « La Vie d'Arseniev », le même travail de mémoire afin de recréer une période qui n'est plus, avec ce même soin du détail, cette poésie, ce lyrisme si mélodieux. L'un et l'autre éprouvent la nécessité de coucher sur le papier la trame d'un monde disparu afin d'en transmettre, peut-être, une image à la postérité.

Lorsqu'Yvan Bounine écrit « La Vie d'Arseniev », il est exilé en France. Pressent-il qu'il ne retournera plus en Russie ? La plume de Bounine est à la fois sublime, envoutante, mais elle porte en elle une grande mélancolie : se remémorer ses jeunes années certainement accompagnées de regrets, loin de son pays natal, il y a en cela quelque chose de douloureux.

« Alexis Arseniev » lui a valu le Prix Nobel de Littérature en 1933. Ce n'est pas une véritable autobiographie au sens strict du terme mais une fiction inspirée de son histoire : Alexis alias Aliocha est certainement le frère jumeau d'Ivan Bounine, ils ont beaucoup de points communs.
Ouvrir « La Vie d'Arseniev » c'est ouvrir une porte sur la Russie, c'est ressentir l'âme de ce pays façonnée par la foi orthodoxe et empreinte de mystique,

«Je me signais comme d'habitude devant l'icône suspendue près de mon misérable petit lit de fer. Curieusement cette icône ne m'a jamais quitté et se trouve encore maintenant dans ma chambre à coucher. C'est une planchette lisse d'un vert olive sombre, durcie par le temps, le dessin est recouvert d'une châsse en argent de facture grossière » Page 359.

C'est sentir le froid neigeux de la campagne souffler dans le tambour de l'entrée d'un manoir, c'est admirer la blancheur des champs, c'est découvrir la lumière qui annonce le printemps, c'est se réveiller un beau matin et regarder le soleil briller par la fenêtre, c'est se promener dans un parc qui embaume, c'est imaginer les champs de blés et de seigle à perte de vue et les jambes nues des paysannes qui travaillent aux champs, c'est chevaucher dans l'immensité de la steppe, c'est regarder l'encolure de sa jument, sa crinière rejetée de côté et secouée régulièrement au rythme de la course, c'est aller à la rencontre des moujiks, prendre une télégue, côtoyer des intellectuels provinciaux de la fin du 19ème siècle. Bounine sent, observe, enregistre, respire la Russie et le lecteur avec lui.

Ivan Bounine incarne merveilleusement cette Russie impériale qui connait ses derniers soubresauts, le monde de l'aristocratie terrienne désargentée qui sera englouti par la révolution « d'Octobre »

Ce roman comporte cinq livres qui nous comptent les différentes étapes de la vie d'Aliocha, ses prises de conscience au fur et à mesure qu'il passe de l'enfance à la jeunesse dans le domaine familial de Kamenka puis de Batourino dans l'immensité de la région des steppes.

« Issu de la lignée des Arséniev, de ses origines, il n'en connaît presque rien, il sait seulement que dans l'Armorial sa famille figure parmi celles dont l'origine se perd dans la nuit des temps, qu'elle est glorieuse bien que désargentée ».Page 9.

Sa vie se partage entre un père aimant, cultivé mais oisif, dilapidant sa fortune au jeu ; les dettes s'accumulant, la pauvreté se fait sentir. Sa mère est triste, très investie dans la religion.

Page 21, il écrit « A ma mère se rattache l'amour le plus douloureux de ma vie, les choses et les êtres que nous aimons sont pour nous une souffrance ne serait-ce que par la crainte perpétuelle de les perdre et plus loin, il écrira « Dans la lointaine terre natale, puisse-t-elle reposer en paix, solitaire et oubliée de tous à jamais et que soit béni son nom cher entre tous ! Se peut-il que celle dont le crâne sans yeux, les ossements gris, sont enterrés quelque part là-bas, dans le bosquet d'un cimetière de petite ville de province russe, au fond d'une tombe désormais anonyme, se peut-il que ce soit elle qui jadis m'a bercé dans ses bras ? ».

Il a deux frères plus âgés que lui et deux petites soeurs.

Aliocha partage avec le lecteur ses interrogations existentielles : sur la mort dont il a pris conscience très tôt surtout au décès de Senka (un domestique ?) tombé dans la Crevasse du domaine. Il médite sur la fragilité de l'existence et son monde se fissure avec la mort de sa petite soeur Nadia, et celle de son oncle Pissarev.

J'ai particulièrement aimé la jeunesse d'Alexis. Cet enfant solitaire qui va explorer un domaine trop grand pour lui mais qui rêve néanmoins d'évasion au-delà de la ligne d'horizon.

C'est cette immensité, ces paysages, qui feront de lui un poète et un esthète.

Il évoque ses années au lycée, la découverte du socialisme qui va mener son frère Georges en prison. Il fait part de ses interrogations sur le sens de l'écriture, il évoque Tolstoï, Gogol, Lermontov mais la merveille à mes yeux, ce sont les vers de Pouchkine qui parsèment cet ouvrage. Et puis il y a le grand amour de sa vie, Lika, qui à force de douter de l'amour que lui-même lui porte, le quittera, épuisée de se tourmenter.

Andréï Makine dira d'Ivan Bounine :
La Russie de Bounine, sans qu'aucun effort d'idéalisation n'intervienne, devient l'objet esthétique par excellence – arraché au temps, à l'utile, au fonctionnel. La Tradition russe retrouve dans l'oeuvre de Bounine, cette aspiration vers l'éternel qui animait tant de personnages des grands classiques russes.

En 2015, son dossier était étudié par Yad Vashem pour avoir caché trois juifs chez lui au péril de sa vie, à Grasse où une statue lui a été érigée en juin 2017.

Je finis avec un clin d'oeil à une amie sur Babélio : Bookycooky qui m'avait dit « tu vas fondre », tu ne t'es pas trompée et Annette55 qui parlait « du miracle de l'écriture », je confirme.
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Quel beau livre, prenant , infiniment poétique, séduisant , à la langue magnifique oú nous pénétrons dans l'univers intime d'un enfant solitaire très observateur, un mélange absolument unique, à mon avis, de tendresse et de sensualité, d'idéalisme , au coeur d'une Russie oubliée, au confins des steppes , vers 1880......1890..au sein d'une nature immense,sans bornes ni frontières!
L'oeil du merveilleux conteur : Ivan Bounine , qui recevra le premier prix Nobel de littérature Russe en 1933 nous plonge avec grâce dans son enfance, sa jeunesse et son adolescence , une autobiographie quoiqu'il ne veuille pas le reconnaître ...
Il décrit à merveille ce champ nu , infini, ce manoir solitaire, au sein d'un océan de blé, d'herbes et de fleurs , dont aucun européen ne peut se faire aucune idée ! Mais aussi l'âme Russe, languide et nonchalante,----mais jouisseuse -------, au continuel besoin de fête, sensuelle, attirée par l'intempérance , la fièvre de l'étourdissement , la gaité par la vodka et l'oisiveté , tellement rebutée par le quotidien et le travail régulier ......
La Russie de son temps menait une existence d'une opulence et d'un dynamisme exceptionnel dans un monde -------en toile de fond-------destiné à disparaître .......
En noble de vieille souche, fier de sa lignée, même appauvrie, il bâtit le canevas précis de la noblesse russe , mais il reste très lucide et indulgent envers l'impéritie des siens .......
Son écriture enchanteresse , à la fois complexe et lumineuse , limpide, lyrique et concise, chante l'immensité des paysages, les sensations fortes de la vie et les odeurs puissantes qui mobilisent les sens , ces bouquets de senteur à l'image de "ce bleu Lilas à travers le feuillage " . Sa mémoire recrée et ressuscite le passé . N'oublions pas sa "référence à la mort" dès les premières pages de l' oeuvre . .......
Un ouvrage délicieux et inoubliable au charme infini que l'on peut relire pour le savourer!
Il mêle l'éclat du soleil et le velours de l'ombre, les paysages immenses de terre et de ciel , les périples au coeur d'une Russie chaleureuse, la rencontre avec des personnages insolites , un intense travail de mémoire, la vie sentimentale de l'auteur !
Sublime !
Je ne peux pas le qualifier autrement , le miracle du travail de l'écriture !
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En ramenant des événements du passé par un travail de réminiscence qui aspire à se dissoudre dans un «présent mythologique», circulaire, qui ne commence et ne finit jamais, mais qui dure simplement, il nous est possible de nous soustraire à l'emprise tyrannique du temps chronologique dans lequel le monde physique nous enferme, et où malheureusement (ou pas..?) tout ce qui a un début doit forcément connaître un terme. «Toutes les heures blessent, la dernière tue», peut-on encore lire sur de vieux cadrans solaires : notre «pretium doloris» à nous, lié à la conscience de l'écoulement du temps et de la finitude de l'existence.

À l'instar de Proust, maître absolu en cet art à disloquer l'axe temporel, à y enrouler un phrasé serpentin capable de perturber le mouvement linéaire du rouet ancien et de faire momentanément chômer les Parques, Arséniev se propose d'emblée à pratiquer lui aussi cet exercice délicat d'écriture. «Faits et gestes, si écrits ne sont, se couvrent de ténèbres et sombrent dans le sépulcre de l'oubli». Et si dès les premières lignes de son récit, l'on n'entend pas une tournure «suspensive» telle la magnifique et célèbre «Longtemps, je me suis couché de bonne heure...», le double fictionnel d'Ivan Bounine, n'en fait pas moins lorsqu'il déclare:
«Nous n'avons pas la notion de notre commencement ni de notre fin. Et je regrette que l'on m'ait dit à quelle date précise je vins au monde.»

Pourquoi, alors, me demanderai-je en refermant La Vie d'Arséniev, moi, lecteur toujours prêt à m'engouffrer dans la moindre faille temporelle imaginaire afin d'échapper aux mathématiques gourmandes d'existence et à cette satanée comptabilité du temps qui, indépendamment de notre bonne gestion, conduira tôt ou tard à un dépôt de bilan...pourquoi ne me suis-je pas complètement abandonné à cet exercice de remémoration et à la belle écriture qui le sous-tendait?

La Vie d'Arséniev se présente comme une succession de tableaux impressionnistes empreints d'un lyrisme recherché, inspiré du répertoire littéraire classique russe, essentiellement celui de grands poètes et prosateurs de XVIIIe / XIXe siècles, chantres de la nature et des traditions russes, pour certains aussi, de cette folie épique des grandeurs que l'âme russe aime si souvent arborer : Kheraskov, Lermontov, Baratynski, Joukovski, Pouchkine, bien-sûr, et bien d'autres, cités généreusement tout au long de cette oeuvre de la maturité de Ivan Bounine, composée en deux temps (1927-1929, puis 1933).

Autobiographie voilée? Transfiguration poétique et romancée de certains souvenirs de jeunesse de l'écrivain? Testament d'un intellectuel partisan de la tradition, farouchement opposé à la modernité et à l'avant-garde littéraire? La critique semble encore partagée à ce propos.

Quoi qu'il en soit - et en ce qui me concerne en tant que simple lecteur-, pourquoi alors Arséniev finit par me perdre en grande partie, en cours de route? Essentiellement je pense, parce qu'au regard de la place et de la puissance d'évocation consacrées à ses descriptions de la nature et au patrimoine littéraire russe l'ayant influencé jeune écrivain, et tout en tenant compte par ailleurs du réalisme qu'il voulait imprimer à son récit, l'économie excessive de moyens qu'il manifeste par contre vis-à-vis du développement de l'intrigue et de l'approfondissement de la psychologie des personnages, mais avant tout et surtout l'absence cruelle de toute mise en perspective et de dissonance interne dans la voix intérieure d'Arséniev, m'ont assez rapidement interrogé...

La vie d'Arséniev. Qu'est-il advenu au bout du compte de son expérience d'homme et d'écrivain en exil depuis de longues années, lorsqu'il déclare par exemple d'entrée de jeu être resté exactement le même, «fier et heureux de sa haute extraction» aristocratique, fidèle aux convictions et croyances de sa jeunesse? Aucun écart ne se serait-il donc creusé entre ce dernier et le jeune écrivain dédaignant ses personnages, voire la portée même du sujet des récits qu'il avait pourtant –semble-t-il- volontairement choisi de traiter, parfois à la limité du mépris, au nom de l'«art pour l'Art» et d'un lyrisme inspiré des grands maîtres auxquels le jeune Arséniev voulait se mesurer? («J'ai écrit deux récits, mais tout y est mauvais et sonne faux : l'un sur des paysans affamés que je n'ai jamais vus et pour lesquels d'ailleurs je n'éprouve aucune pitié, l'autre sur le thème rebattu des propriétaires ruinés ; là aussi j'ai forcé mon inspiration, alors que j'avais seulement envie de décrire l'immense peuplier argenté qui pousse devant la maison de R.»...). L'arbre cacherait-il la forêt !?
Arséniev «se sent à l'écart du monde». «Je me complaisais - dit-il, remémorant ses jeunes années et ses premiers pas dans la vie active et amoureuse- dans une solitude qui aiguisait efficacement ma sensibilité, ma lucidité, ma perspicacité à l'égard de toutes les imperfections humaines».
Visiblement moins enclin à exercer sa perspicacité et sa lucidité envers lui-même, Arséniev ne porte pratiquement jamais de regard critique vis-à-vis de sa propre vision du monde, de l'Art, et encore moins de ses préjugés de classe qu'il ne questionnera à aucun moment («Quelle horreur! Et maintenant tout le monde vous sérine qu'il «faut travailler pour le peuple», «payer sa dette au peuple»...Mais moi je ne me sens pas redevable envers le peuple pas plus aujourd'hui qu'hier»!). Manifestant au passage un égotisme assumé («Mon intérêt restait centré essentiellement sur moi-même»), Arséniev montre en fin de compte assez peu d'empathie envers son entourage - exception faite à quelques mouvements du coeur d'où son intérêt propre ne semble absent («C'est ainsi que j'ai toujours vécu moi-même : en m'intéressant seulement à ce qui apporte amour et joie») – le personnage, j'avoue, devenait à mes yeux de plus en plus imbu de lui-même et antipathique... Et malgré le charme poétique du manoir de son enfance et de sa première jeunesse, malgré la sensibilité mélancolique qui émane des passages évoquant les premiers éveils de conscience du tout jeune Arséniev, restitués par une plume particulièrement sensorielle et inspirée, malgré le goût du détail et le lyrisme omniprésent dans la contemplation de la nature, l'auteur me semblait se dérober à toute véritable introspection, privilégiant la remembrance et l'autocélébration du passé au détriment d'une relecture de ce dernier par le biais d'un travail de remémoration susceptible de créer des sens nouveaux.

Ce qu'Arséniev appelle «sa quête de la signification qu'il pressent sous-jacente à la vie» et son penchant à se «tourner vers les vastes interrogations» m'ont paru somme toute factices, face à l'immobilisme de ses positions et à ses aprioris, face à l'attachement coriace envers ses croyances, à son passéisme jamais remis question ou encore à ses réflexes ataviques toujours vivaces d'une vieille aristocratie russe cultivant l'incurie et l'art consommé de l'oisiveté... le va-et-vient entre passé et présent s'est égaré pour moi trop souvent dans des couloirs en trompe l'oeil d'une rhétorique de l'escamotage, esthétisante, manquant souvent de vie et de spontanéité. La magie «suspensive» a cessé dès lors de fonctionner, le doute s'est instillé.. Nostalgie infatuée? Inutile orfèvrerie? «Arséniev et vieilles dentelles»..?

Je n'ai vraiment pas le sentiment d'être «passé à côté de cette lecture» (Excusez-moi si j'ai l'air d'anticiper la réaction à mon ressenti de la part de certains des inconditionnels de cette oeuvre, et aussi de quelques-uns de mes amis Babeliotes qui par leurs commentaires enthousiastes avaient contribué sensiblement à mon envie de la découvrir..). Car ce qui m'aura vraiment manqué ici, je crois, c'est justement «un pas de côté», mais plutôt de la part de l'auteur...

Trois étoiles tout de même, en définitive, non seulement au nom de la beauté simplement irrésistible de certains passages (notamment dans le «Livre I»), mais aussi pour l'aspect «documentaire» et l'atmosphère particulière, fin de siècle, de la Russie impériale juste avant les grandes crises de 1903-1904 et la première révolution de 1905, sous l'optique ici, donc, d'un digne représentant de l'aristocratie russe.
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Magnifique !
Dès le premier chapitre, dès le premier paragraphe, l'écriture m'a littéralement magnétisée, je ne trouve pas d'autres mots. Elle ondule dans un océan de beauté et de sensualité. Jacques Catteau, dans la préface, la définit avec une formule que j'aime beaucoup : « l'éclat du soleil et le velours de l'ombre ».

Alexis Arseniev, le narrateur, contemple sa jeunesse en Russie, « cette aube mystérieuse et lointaine de son existence terrestre » avec le recul d'un homme adulte qui vit en exil depuis plusieurs années. Elle lui parait « singulière, fabuleuse, indéchiffrable », lui donne l'impression d'observer « un frère cadet imaginaire qui aurait quitté le monde depuis longtemps, emportant avec lui son époque désormais révolue. » Cette époque révolue, c'est autant celle de sa jeunesse que celle de sa Russie natale. C'est plus encore un monde intérieur qu'il cherche à ressusciter, à en raviver les perceptions d'antan à travers la nature, l'énigme du bonheur et de l'amour, le mystère de la mort, la pétulance de la jeunesse, la créativité.
Son enfance solitaire, entourée d'océans : « l'hiver, un océan de neige à l'infini, l'été, un océan de blé, d'herbes et de fleurs… », se nourrit de littérature et de ce qui l'entoure en le transformant ; une enfance en marge du monde avec cependant la conscience aiguë d'en faire partie, de faire partie d'un tout. C'est un regard au présent que le temps et l'éloignement a magnifié, à l'exception peut-être de la derrière partie, le cinquième livre.

(Divisé en cinq livres, correspondant aux grandes étapes émotionnelles du narrateur, le dernier et cinquième livre, écrit quelques années après, a en effet été annexé aux quatre autres par l'auteur un an avant son décès. S'il s'inscrit dans la continuité, la musicalité en revanche change légèrement, moins exaltée, plus amer. Je crois que j'aurais préféré qu'il reste indépendant, même si j'ai pris beaucoup de plaisir à sa lecture.)

En tout cas, j'ai lu ce livre comme on observe pousser un arbre, au rythme lent des saisons et des impressions qui se juxtaposent. Les descriptions de la nature, des sons, des odeurs, de la physionomie des gens qu'Arseniev croise, sont d'une richesse infinie. Il s'en dégage une immanence et une poésie qui m'ont touchée… Il est aussi traversé, à mesure que le narrateur grandit, par le chemin de fer, ce train de la vie dans lequel il ne peut s'empêcher de monter, toujours en quête des émotions, des vibrations du monde. Car « il ne suffit pas d'avoir des ailes pour voler, encore faut-il de l'air pour qu'elles puissent se déployer. » Bref, j'ai adoré !
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Citations et extraits (53) Voir plus Ajouter une citation
Par la fenêtre latérale de gauche qui donne aussi sur le nord, on voit s'allonger les branches noires d'un énorme tilleul et par les vitres ensoleillées qui sont en face de la porte, on aperçoit le parc et ses amoncellements de neige. Le très haut sapin, celui qui dépasse le toit entre les deux cheminées de la maison, occupe entièrement la fenêtre du milieu, il y suspend les rangées opulentes de ses blancs manchons..
Qu'il était beau, ce sapin, par les nuits froides de pleine lune! On entre dans la salle ; aucun feu, seul l'éclat de la lune en haut, derrière les carreaux. La salle est vide, imposante, comme remplie d'un léger voile de fumée et le sapin, en son épais surplis d'aiguilles endeuillé de neige, se dresse majestueusement derrière les vitres, monte en fine pointe dans la coupole bleu foncé, pure, transparente, infinie, où s'argente, largement étalée, la blanche constellation d'Orion tandis que, plus bas, dans le vide lumineux de l'horizon, scintille d'un éclat piquant, palpite de ses diamants azurés la magnifique Sirius, l'étoile préférée de maman...
Que de fois j'ai erré dans cette vapeur lunaire, sur les longs traits d'ombre quadrillée dessinés par les fenêtres sur le parquet, que de fois je me suis laissé aller à mes rêveries de jeunesse, que de fois je me suis récité ces vers de Derjavine, empreints d'une haute satisfaction :

"Dans le bleu sombre de l'éther
Voguait une lune dorée....
A travers les vitres elle illuminait ma demeure
Et d'un rais de sa flamme jaune
Elle dessinait des vitraux dorés
Sur mon parquet vernis ...."


Page 150
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Je suis né il y a un demi-siècle en Russie centrale, dans le domaine paternel.
Nous n’avons pas la notion de notre commencement ni de notre fin. Et je regrette que l'on m'ait dit à quelle date précise je vins au monde. Si je ne l'avais pas su, je n'aurais maintenant aucune idée de mon âge – d’autant plus que je n'éprouve point encore le poids des ans - et je ne souffrirais pas de penser que dans dix ou vingt ans il me faudra mourir. Si j’étais né sur une île déserte et si j’y avais passé ma vie, je n’aurais même pas soupçonné l’existence de la mort. « Quelle chance ! » suis-je tenté d’ajouter. Mais, qui sait ? Peut-être, au contraire, une grande malchance. Et d’ailleurs, est-il si sûr que je ne me serais douté de rien ? N’avons-nous pas dès la naissance le pressentiment de la mort ? Sans cette conscience de ma condition mortelle, aurais-je pu aimer la vie comme je l’ai aimée et l’aime encore ?

(Incipit)
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A cause des abondantes chutes de neige, je dus attendre deux bonnes heures à la gare, mais le train arriva enfin… Ah ! ces chutes de neige, la Russie, la nuit, la tempête et le chemin de fer ! Quel bonheur, ce train tout blanc, tout saupoudré de neige, cette bonne chaleur dans le wagon, ce bien-être, le tacotement des martelets dans la bouillante chaufferie, et dehors le gel et la tourmente impénétrable, puis des sons de cloches, des feux, des voix dans une gare que l’on distingue à peine à cause des tourbillons de fumée neigeuse soulevés du sol et des toits ; de nouveau, le cri déchirant de la locomotive prête à s’enfoncer dans les ténèbres, dans les tempêtes lointaines, dans l’inconnu, la première secousse du wagon qui redémarre, et sur les vitres gelées, scintillantes de diamants, défile la lumière du quai qui s’éloigne ; et de nouveau, c’est la nuit, la solitude, la tourmente, le hurlement du vent dans le ventilateur, et l’on est tranquille bien au chaud, dans la pénombre d’une veilleuse voilée d’un rideau bleu ; la course s’accélère, vous ballotant, vous berçant sur les ressorts de la banquette tendue de velours, tandis qu’au portemanteau votre pelisse se balance d’un mouvement plus ample devant vos yeux mi-clos !

(Livre II – Chapitre XVII)
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Quiconque en effet osait « marcher contre le tsar » soulevait dans l’opinion publique russe de l’époque des sentiments qu’on a peine à imaginer aujourd’hui ; le tsar représentait encore, malgré la chasse incessante qu’on avait livrée à Alexandre II, malgré l’attentat dont il fut victime, l’image de « Dieu sur terre », suscitant dans les cœurs et les esprits une vénération mystique. C’est aussi avec une terreur toute mystique que l’on prononçait le mot « socialiste » ; il renfermait l’opprobre et l’épouvante car il était associé à toutes sortes de crimes. Quand la nouvelle se répandit que les « socialistes » avaient fait leur apparition jusque dans notre province – les frères Rogatchev, les demoiselles Soubbotine –, nous en fumes consternés comme si la peste, ou quelque autre fléau biblique, s’était abattue sur nous.

(Livre II – Chapitre XII)
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La pleine lune brillait, les reliefs de son visage marquaient à peine d’ombres légères sa pâleur mortelle, irradiée de l’intérieur par une vive blancheur. Elle et moi, nous étions maintenant de vieux amis et nous nous dévisagions longuement, attendant quelques signes l’un de l’autre, résignés et silencieux… Qu’attendions-nous ? Je savais seulement que nous avions, elle et moi, une attente à combler… Puis je marchais en compagnie de mon ombre sur l’herbe humide et irisée de la clairière, je pénétrais dans l’ombre tachetée de l’allée qui conduisait à l’étang, et la lune, docile, me suivait. J’avançais, me retournant, et elle, avec un éclat et des réfractions de miroir, roulait à travers les entrelacs noirs, brillants par endroits, des branches et des feuilles. […] Je restais là à contempler, et la lune aussi restait là à contempler. […] Quel silence ! Seule la vie peut se taire ainsi…

(Livre III – Chapitre VI)
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L'avis de Fédérovski sur Ivan Bouninie
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Ivan BOUNINE

Ivan Bounine (1870-1953) fut le premier russe à obtenir le prix Nobel de littérature en :

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