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ISBN : 2841147576
Éditeur : Ramsay (02/10/2005)

Note moyenne : 4.31/5 (sur 13 notes)
Résumé :
Victor Hugo avait deux filles : Léopoldine, morte noyée à dix-neuf ans, et Adèle. La première est immortalisée par Les Contemplations, la seconde par les éloges des romantiques et le visage d'Isabelle Adjani dans Adèle H. Près d'un siècle après sa mort, l' "autre fille" de Victor Hugo n'avait encore à ce jour aucune biographie. Adèle Hugo était belle, talentueuse, féministe, l'une des toutes premières. D'elle, Balzac a dit : "Elle n'a que quatorze ans, mais elle ser... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (4) Ajouter une critique
LydiaB
  06 janvier 2013
C'est la deuxième fois que je lis cet ouvrage et c'est toujours avec autant de plaisir. Car Henri Gourdin ne fait pas partie de ces biographes rébarbatifs et présomptueux qui ne se bornent qu'à retracer quelques grands moments de la vie d'un illustre personnage. On sent qu'il y met son coeur, sa plume, afin que le lecteur passe un agréable moment tout en se cultivant.

Adèle... Adèle H... la deuxième fille de Victor Hugo, "l'autre fille" comme l'appelaient les gens, a toujours vécu dans l'ombre de son aînée, Léopoldine. Tout le monde connaît l'histoire : Celle-ci s'est noyée avec son mari, Charles Vacquerie (j'aurai l'occasion d'y revenir lorsque je ferai la critique de l'autre biographie d'Henri Gourdin : Léopoldine, l'enfant-muse de Victor Hugo). Et tous les écoliers ont eu les larmes aux yeux à la lecture du fameux poème "Demain dès l'aube". Belle image du père éploré... Oui mais voilà, il s'avère que nous sommes loin d'avoir cerné non pas l'écrivain mais l'homme. Car tout ceci n'est qu'une façade. Sous ses dehors charmeurs, toujours prompt à défendre la veuve et l'orphelin, se cache un fieffé goujat. Et que dire de ce couple hors du commun qu'il forme avec Adèle, sa femme ? Son amant (platonique ?), Sainte-Beuve, est le parrain de la petite Léopoldine. Victor, affecté par le fait que sa femme se refuse à lui, multiplie les conquêtes. Comment voulez-vous que les enfants vivent dans un contexte sain ?

Je parlais de goujaterie... Comment qualifier le fait que, plus tard, Hugo se permette de piquer la fiancée de son fils Charles, Alice Ozy ? Et que dire de sa réaction face à la mort de Léopoldine ? Il n'ira même pas à l'enterrement (pas plus que sa femme d'ailleurs) et demandera à son ami, Alphonse Karr, de représenter la famille. le chagrin, allez-vous me dire... Je ne le crois pas car, je cite Henri Gourdin, "le courage de se recueillir sur la tombe de sa fille ne lui viendra qu'en 1847, soit quatre ans plus tard." A partir de là, Hugo essaiera de régir, de façon somme toute tyrannique, la vie de toute sa famille. Opposant à Bonaparte, il est emprisonné mais réussit à s'enfuir. C'est à partir de ce moment qu'il décide de s'exiler à Jersey puis à Guernesey. Il interdit à ses proches de s'éloigner de lui. Mais que faire, comment s'occuper ? Hugo écrit, on s'en doute. Il confie à sa fille son journal de l'exil. Elle est chargée de le compléter chaque jour. Et pour passer le temps, elle s'adonne au spiritisme.

Adèle mère prend enfin conscience que sa fille n'a jamais eu l'amour qu'elle aurait dû avoir et en informe par lettre (!!!) son mari. Rien n'y fait. Ce dernier sera égal à lui-même. Comment s'étonner alors qu'Adèle tombe malade ? Et, comme le souligne à juste titre le biographe, personne ne se dit que ce mal-être qu'elle ressent pourrait venir des conditions de vie imposées par son père ? Adèle est dans une prison dorée : sans véritable amour, filial ou extérieur, mais avec de l'argent. Et que faire de l'argent si on ne peut pas l'utiliser comme on le voudrait ? Elle voudrait voyager mais en a l'interdiction. Il faudra toute la ruse de Mme Hugo pour que sa fille et elle-même puissent enfin aller prendre l'air ailleurs.

Mais Adèle avance en âge, les 30 ans vont bientôt sonner et elle n'est toujours pas mariée. Ses parents lui ont bien proposé des prétendants, sans succès. Elle s'est amourachée d'un soldat, Albert Pinson qui va, sans le vouloir, causer sa perte. Car Adèle a cru déceler en lui de l'amour. Elle va le poursuivre, partir seule pour aller à sa rencontre, de la Nouvelle-Ecosse aux Barbades. Elle fera croire à son mariage, ultime mensonge d'une pauvre enfant qui se sera fait des idées et qui préférera cette solution afin d'échapper au mépris de son père... Ce dernier la considérera comme folle et fera valoir que ce trouble était déjà présent dans sa famille avec son frère Eugène. de retour à Paris, il fera interner sa fille à Saint-Mandé. Sentant sa mort arriver, il désignera le premier amour d'Adèle, Auguste Vacquerie (le frère de Charles, l'époux de Léopoldine), comme tuteur. N'est-ce pas là de la perversion de la part de celui que tout le monde montre en exemple ? Transférée à Suresnes, elle y finira ses jours.

Triste destinée que celle d'Adèle... le petit père Hugo avait de beaux discours sur l'éducation des enfants... Douce image pour se mettre en valeur. Mais son dernier coup d'éclat, l'enfermement d'Adèle, montre bien la manipulation de celui-ci.

Henri Gourdin s'appuie sur les travaux de l'historien Henri Guillemin, de l'universitaire Frances Vernor Guille, sur la correspondance d'Adèle ainsi que sur les témoignages de l'arrière-arrière-petite-nièce, Adèle Hugo. Hugo était certes un poète, un écrivain , mais Victor n'en était pas moins un homme, avec ses qualités et ses défauts... de gros défauts...

************

Critique du 28 novembre 2010 :

Généralement, lorsque l'on nous parle des enfants de Victor Hugo, nous vient à l'esprit un prénom, celui de Léopoldine, fille chérie de l'écrivain, morte accidentellement par noyade en 1843 avec son époux, Charles Vacquerie. Hugo aura énormément de mal à s'en remettre. Son poème, Demain dès l'aube, écrit en hommage à sa fille la veille du quatrième anniversaire de sa mort en est la preuve:

Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.


Poème simple mais au lyrisme remarquable, il est à l'image du poète tel que nous le connaissons. Cependant, sous la plume se cache un homme à la nature plus complexe. C'est ce qu'Henri Gourdin s'est attaché à démontrer avec brio. Hugo a eu cinq enfants: Léopold (mort très jeune, à 3 mois), Léopoldine, Charles, François-Victor et Adèle. Si cette dernière a attiré l'attention, c'est qu'on a très vite (trop vite ?) affirmé qu'elle avait sombré dans la folie, la même qui avait atteint son oncle, Eugène, décédé à 37 ans. Cependant, son père n'y était-il pas pour quelque chose ? N'est-ce pas l'esprit de révolte qui souffle chez la jeune fille qui déterminera son triste destin ? Adèle voulait épouser le lieutenant Albert Pinson, ce qui revenait à s'éloigner de son père. Elle ira jusqu'à l'extrême, faire croire qu'elle l'a épousé. Hugo ne l'a pas supporté. Et c'est bien à partir de là qu'il proclamera à qui veut l'entendre que sa fille est folle. Pire, il la fera enfermer.

Je conseille vivement la lecture de cet ouvrage qui permet d'avoir un regard nouveau sur cet écrivain adulé que l'on ne connaît pas au final.
Lien : http://www.lydiabonnaventure..
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Mimimelie
  12 mars 2018
J'avais il y a longtemps vu le film de François Truffaut, qui avait mis en scène Isabelle Adjani pour relater la fuite éperdue d'Adèle H à l'autre bout du monde, pour retrouver un officier anglais dont elle se croit amoureuse ; le souvenir que j'en gardais avait un goût de trop peu, « Qu'y avait-il derrière tout ça ? Qui était cette Adèle ?» et je m'étais promis d'en savoir un peu plus sur son histoire, puis avais repéré ce livre de Gourdin.
L'histoire d'Adèle telle qu'il tente de nous la restituer est peu banale, sinon tragique. Dernière enfant du couple Victor Hugo avec Adèle Foucher, elle naît au moment où le couple se délite et où sa mère se réfugie dans les bras de l'ami Sainte-Beuve qui, pour comble, est choisi comme parrain de la petite, choix en réalité opportuniste car Sainte-Beuve était rédacteur au Globe et soutenait la cause romantique de Hugo d'une part et d'autre part cela coupait court aux mauvaises langues du Tout-Paris.
Quand la mère se décide à rompre avec l'amant (platonique ?), indécise entre une pseudo liberté retrouvée et la fidélité à un mari qui l'étouffe, ce sont les maîtresses qui entrent dans la vie de son père. Tel est le désastreux schéma familial, pour commencer, dans lequel Dédé va passer son adolescence. Heureusement il y a Léopoldine, sa soeur aînée dont elle est très proche et à laquelle le père Hugo vouera une affection privilégiée. Hélas Léopoldine meurt noyée à 19 ans juste après son mariage et c'est le drame, Adèle ne se remettra jamais de la perte de sa Didine. « Pourquoi est-ce elle que Dieu rappelle, se demandait-elle, elle notre soleil à tous, au lieu de moi qui ne suis utile à rien ni à personne ? »
Adèle va néanmoins cahin-caha son petit bonhomme de chemin et devient une belle jeune femme qui ne manque pas de prétendants, Balzac ne la considèrera-t-il pas comme la plus grande beauté qu'il ait pu voir ? Elle-même se laisse submerger ici et là par ses sentiments, Eugène Delacroix, Auguste Vacquerie son beau-frère, l'amant transi, le sculpteur Clésinger ….
Puis Hugo, ayant accusé Napoléon III de trahison, est proscrit, c'est l'exil : le tombeau pour Adèle. C'est Jersey, puis Hauteville House à Guernesey, une maison surplombant un océan agité où Hugo entouré des siens y gagnera la tranquillité pour la composition de chefs d'oeuvre.
Adèle ne passe pas inaperçue dans l'île, mais, « tout juste éprise » comme elle se dit, refuse de s'engager… jusqu'à la rencontre funeste de ce jeune officier anglais, Albert Pinson.
Le patriarche par ailleurs exige de tous un dévouement complet au clan familial, le « goum » comme il l'appelle : l'exil dans l'exil. Adèle l'épouse soumise s'insurgera bien ici et là des conditions néfastes de ce régime sur sa fille, sans grand succès.
« L'abnégation et l'isolement, en vérité, n'indisposaient que ses proches. Il commençait à s'en apercevoir, mais il lui semblait naturel de sacrifier un peu de leur bonheur à la vocation rédemptrice que Dieu lui assignait. …Du reste, n'était-il pas attentif à adoucir les rigueurs de l'exil, à valoriser chacun dans ses petits talents ? … »
Pour s'occuper et tromper son accablement, Adèle lit et joue du piano, compose et met en musique des poèmes de son père et réalise des portraits vendu lors de ventes de charité… et sans doute nourrit sa folle passion pour son officier. Elle se voit attribuée la tâche de tenir le journal de Guernesey, des discussions qui s'y tiennent et des allers et venue des visiteurs de son illustre père. Et cela dure plus de 10 ans, sa mère qui la chaperonne en permanence, tentera bien de faire fléchir le patriarche pour la distraire par l'organisation de voyages à Paris, mais sauf à de rares exceptions, il s'y oppose par crainte d'y sacrifier sa cause personnelle.
Alors c'est la fuite !
« Cette chose incroyable, confiait-elle quelques jours plus tôt à son journal, de faire qu'une jeune fille, esclave au point de ne pouvoir aller chercher du papier, aille sur la mer, passe de l'ancien monde au nouveau monde pour rejoindre son amant, cette chose-là, je la ferai».
Elle l'a faite !
Seulement les choses ne se passèrent pas comme Adèle le prévoyait et malgré toute la ténacité qu'elle y mit à poursuivre son officier pendant de longues années de Halifax au Canada, à La Barbade aux Antilles, elle dût essuyer déception sur déception, aller de chagrins en désespoir, en perdit peu à peu la raison.
Telle est la trame succincte des quarante premières années de la vie d'Adèle Hugo, elle en vivra encore autant dans un autre tombeau, celui de l'internement auquel son père l'a condamné dès son retour.
Adèle était-elle démente ? Difficile de trancher ; ce qui est certain est qu'elle a grandi puis évolué dans un contexte psychologique très complexe, entre le spectre d'un oncle déprimé profond qui sera interné à Charenton, un père à l'égo démesuré, dévoré d'ambition et accaparé par sa carrière qui prime tout, et de plus nanti d'une libido échevelée, une soeur adulée par son père, des frères complètement inhibés par l'autorité paternelle…. Quant à sa mère, perpétuellement frustrée, ambivalente, déchirée entre amant et mari, balançant continuellement entre désir et devoir, quel modèle féminin pouvait-elle lui donner. C'était un peu beaucoup pour la « petite Adèle », comment pouvait-elle se construire en équilibre, au milieu d'un tel chaos ?
Sans compter le poids de l'éducation des filles à l'époque que le Géant n'entend aucunement remettre en cause…. « Mais il était convenu qu'Adèle voyagerait avec François-Victor et Julie Foucher. Colère de Hugo : il n'est pas convenable que sa fille (trente ans révolus) voyage par elle-même, sans être chaperonnée par un membre de la famille ! »
Mais le plus troublant sinon dérangeant, dans toute cette histoire, c'est de constater à quel point tout ce qui concernait Adèle, semble avoir été consciencieusement effacé, ses correspondances bien sûr mais pas seulement, tout ce qui pouvait de près ou de loin, pouvait risquer de venir tenir la réputation du grand Victor Hugo et sa postérité à laquelle il travaillait et qu'il soignait méticuleusement, disparaissait.
Plus tard ce fut elle-même encore qui semblait devenir de trop.
Adèle, l'arrière arrière-petite-fille de Hugo, le souligne d'ailleurs d'entrée, dans la préface à ce livre : «Les Hugo se sont comportés, pendant trois générations, comme si Adèle n'existait pas. Victor Hugo l'a fait interner à son retour de la Barbade ; François-Victor n'en parlait à personne ; Charles cachait son existence à son épouse. Mon grand-père Georges et ma grand-tante Jeanne allait parfois la voir dans son pavillon au château de Suresnes, après la mort de Victor Hugo, mais ils n'en disaient rien. En 1902, Georges emmena ses enfants, mon père Jean et ma tante Marguerite, à une représentation des Burgraves donnée dans le cadre des manifestations du centenaire. Adèle y était également, dissimulée dans une loge, mais les enfants n'en furent pas informés. Ils ne furent autorisés à rencontrer leur grand-tante qu'en 1915 : c'était à Paris, à l'église Saint-Sulpice, et elle était dans son cercueil ».
Et plus loin : «Entre-temps, nous avions vu également François Truffaut. Il voulait tourner un film sur l'histoire d'Adèle et son amour obstiné pour le lieutenant Pinson. Je me rappelle très bien cette journée. Papa hésitait. Il se souvenait de l'attitude de son père Georges, de son grand-père Charles, de Victor Hugo, et se demandait s'il était bien utile de déterrer une aïeule qu'on avait plongée dans l'oubli avec tant d'application. »
Ce livre m'a bouleversé et j'en étais littéralement habitée pendant les journées où je le lisais. Je n'ai pu m'empêcher de faire le parallèle avec lE destin de Camille Claudel, qui elle aussi a terminé sa vie dans un très long internement à une époque où hélas la psychiatrie n'en était qu'à ses débuts.
Un sinistre détail pour finir m'a fait frémir : lors de son retour en France, Adèle est accompagnée de Madame Bâa, une négresse (sic), qui l'a recueillie et protégée, à qui Victor Hugo a payé le voyage pour l'accompagner, jusque-là tout va bien, mais on apprend ensuite que :
« A partir du 23 février, peut-être par docilité envers le corps médical, il espace ses visites à sa fille et multiplie celles qu'il rend chez le docteur Allix à Mme Céline Alvarez Bâa de la Barbade, noire et pourtant dame dans la colonie ». « La primera negra de mi vida » note-t-il ce soir-là (il continuait, comme au temps de l'exil à noter ses incartades en espagnol de cuisine), et on comprend qu'il en a obtenu au moins un baiser et des attouchements, peut-être beaucoup plus. le 8 mars il remet à la « primera negra » deux bracelets d'or, une broche et des pendants d'oreilles également en or, « en souvenir d'Adèle », une somme de mille cinq cents francs couvrant ses frais de voyage et une « gratification ». Puis la revoit ensuite à plusieurs autres reprises reçoit d'elle un petit portrait ». Etc.
Bien sûr il ne faut pas juger, mais je ne peux néanmoins pas m'empêcher de m'interroger : que vaut la gloire à ce prix ?
Une chose est sûre, mon admiration en a pris un sale coup !
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Woland
  14 avril 2008
Adorateurs du Grand Victor, hugolâtres énamourés capables de prôner sans ciller la supériorité de la prose de votre dieu sur celle de Voltaire, c'est dès maintenant qu'il vous faut suspendre votre lecture. Car ce que j'ai à écrire dans ce billet ne vous plaira pas.
Non que Henri Gourdin se montre impartial envers le Poète auto-proclamé Génie Universel. La nature unique de notre Victor Hugo national, il ne la conteste absolument pas. Simplement, à cette stature de penseur à la Rodin enfermé dans un univers dont il est à la fois le créateur et la créature, le biographe d'Adèle Hugo oppose les faces moins connues de cette écrasante entité : le mari volage, le père absent, le dramaturge en vogue qui se fait surprendre en flagrant délit d'adultère et qui ne doit d'éviter la prison qu'à sa qualité de pair de France, enfin le littérateur engagé et exilé dont l'égocentrisme vampirise tous les membres de son entourage et façonne, avec quelques années d'avance, la légende de cette folie dans laquelle Adèle ne basculera en fait qu'assez tard.
Tant qu'ils furent dans leur âge tendre, ses enfants ne posèrent guère de problèmes au poète. Nul ne s'avisera de le nier : Hugo s'est toujours plu à jouer avec les petits et les tout-petits. On trouve même, chez lui comme chez sa femme, une manière extrêmement moderne de considérer les premiers jeux de l'enfance. Dès cette époque pourtant, il semble manifester une préférence - à vrai dire légère - envers l'aînée de ses filles, Léopoldine. le drame (ou plutôt l'un des aspects du drame), ce sera que Léopoldine, morte noyée au lendemain de son mariage, sera donc portée en terre avec toutes ses qualités intactes et que l'amour que l'on voue en général aux disparus, surtout s'ils sont partis trop jeunes, empêchera à tout jamais Victor Hugo et sa femme de lui reconnaître le moindre défaut. Pas plus qu'Adèle ou ses frères, ils ne feront jamais le deuil de Léopoldine. Et un jour viendra où, sans même s'en rendre compte, l'écrivain intègrera tout naturellement cette mort à sa propre légende.
La première fêlure peut-être entre le père et les filles survient lorsque se pose pour elles la question de l'éducation. Sur ce plan, Hugo n'a rien du progressiste auquel on pouvait s'attendre : si ses garçons reçoivent une excellente instruction, celle des filles est limitée. C'est l'esprit du temps, l'esprit aussi de leur classe et le poète n'a pas encore à soigner son image de Penseur Universel tendance égalité pour tous, même pour les femmes.
La seconde fêlure, elle, ne concerne pas Adèle. Elle se montre lorsque Léopoldine décide d'épouser Charles Vacquerie, le frère d'Auguste, "fan" du poète avant la lettre que l'on suppose aussi avoir été l'amant de Mme Hugo mère, puis celui d'Adèle. Pour Victor Hugo, ce mariage symbolise l'éloignement inéluctable de sa fille préférée et, qui pis est, avec un homme autre que lui. (Oui, la famille Hugo aurait beaucoup intéressé Sigmund Freud. Wink ) Cette réaction qui, dans le fond, est banale et se manifeste chez la plupart des pères, se complique chez le poète des exigences de son ego - un ego aussi formidable que son génie.
Après l'accident qui coûte la vie à Léopoldine et son époux, se précise la troisième fêlure : dans un transfert là aussi normal, Hugo va évidemment se rejeter sur Adèle. Mais Adèle, si elle aime son père, est d'une tout autre trempe que sa mère et sa soeur. A vrai dire, c'est elle qui, de tous les enfants Hugo, semble avoir hérité la force de caractère paternelle. Ses frères en effet ont tous fini par "se coucher" devant le patriarche et Léopoldine, elle, n'a pas eu le temps de se révolter. Adèle, elle, aura non seulement le temps de le faire mais aussi la volonté nécessaire pour y parvenir.
C'est durant l'exil de Hugo dans les îles anglo-normandes qu'éclatera la crise. La biographie de Henri Gourdin détaille crescendo les mille petits faits qui, à force de s'accumuler, vont acculer Adèle à la fuite loin d'un père psychopompe. Cela va de la solitude entretenue par le poète aux maximes typiquement "hugoliennes" - et parfois grotesquement solennelles - inscrites sur les murs de la salle à manger de Hauteville House, en passant par les fameuses "tables tournantes" où les esprits s'expriment comme écrit le maître des lieux.
Mais - et on ne peut en douter après avoir lu ce livre - lorsque Adèle quitte sa famille avec l'idée d'épouser le lieutenant Pinson, elle a toute sa tête. Seulement, pour son père, le coup est si terrible et surtout si inacceptable - quoi ! l'un de ses enfants (une fille, qui plus est) ose l'abandonner, lui, le Poète, l'Exilé sublime, l'Ennemi irréductible de Napoléon le Petit, lui, la Voix de la France républicaine - qu'il refuse de voir la vérité en face et que, à partir de ce jour, il parle, écrit et agit comme si Adèle s'était enfuie sous le coup d'une maladie mentale.
Ainsi, selon un schéma que l'on retrouve couramment chez les parents narcissiques, la situation se retourne : la Victime n'est plus Adèle mais bel et bien son père, que la mort de sa première fille avait déjà notoirement affecté. L'immense talent du poète et son narcissisme monstrueux vont faire le reste ...
Une biographie qui passionne et attriste tout à la fois. Elle passionne car son auteur, tout en s'attachant à son sujet, a veillé à se montrer impartial et à étayer ses dires. Elle attriste car les lecteurs - et plus encore les lectrices - ne peuvent que compatir à la sinistre destinée d'une femme qui fut jeune, qui fut belle, qui fut intelligente, qui se voulut, en parfait accord avec les idées professées par Hugo lui-même, une femme libre ... et qui, tout au long de son existence, se vit contrainte de rester toujours un pas derrière ses frères et deux derrière leur père.
Quand enfin, elle décida de briser effectivement les tabous que son père, ses frères et leur entourage n'entendaient en fait briser que symboliquement, la vie qu'elle avait menée jusque là l'avait déjà à demi brisée. de très longues années avant Zelda Fitzgerald, Adèle Hugo s'est peut-être laissée glisser dans la folie parce que, quelque part, la folie est aussi libération. ;o)
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Saraconte54
  10 novembre 2018
Quelle belle rencontre au pays des mots avec Adèle Hugo. Je me suis laissée porter par la prose très agréable de Henri Gourdin, redonnant toute sa place à un personnage attachant. L'histoire est vraiment bien racontée. Je ne me suis pas ennuyée un instant.
Malheureusement née à une époque où l'aide psychologique n'est pas d'actualité, Adèle a du se sentir bien seule. Sa vie ressemble à un lent naufrage.
Heureusement habitée par la musique, la lecture et l'écriture, Adèle a pu trouver un refuge réconfortant et l'occasion de nous transmettre son histoire.
Je vous recommande vivement ce livre.
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Citations et extraits (10) Voir plus Ajouter une citation
LydiaBLydiaB   28 novembre 2010
Chacune avait son spectre ; Adèle avait en outre celui de Léopoldine. Car la famille reportait sur la cadette, seule fille survivante de la tribu, le devoir de maternité dont la mort exemptait l'aînée. Au poids de ce double fardeau s'ajoutait, pour Adèle, la volonté formidable de son père ; une volonté caressante, habillée de beaux mots, enveloppée de tendresse... et non moins formidable. Car Hugo avait du mythe de la rédemption une vision particulière: pour lui, le destin de la femme était de racheter les fautes d'Ève, de gagner son Ciel et un peu celui de son époux dans les douleurs de l'enfantement et les embarras de la maternité. Entre le père, apôtre du mariage bourgeois, et l'enfant, éblouie de sa propre beauté, la tension montait. La farce du refus des prétendants menaçait de tourner au drame.
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MimimelieMimimelie   11 mars 2018
En ce temps de libre expression du sentiment et de respect de l’individu, de lettres quotidiennes et de billets quatre fois par jour, aucune des centaines de missives que le poète reçoit à Guernesey ne se préoccupe d’Adèle Hugo ni même ne la mentionne. Qui en effet, qui de Georges Sand, de Balzac, d’Alphonse Karr…. Qui des éditeurs Hetzel ou Lacroix…. Qui des Bertin, des Girardin, des Meurice… qui de tous ceux qui l’ont connue et fréquentée se soucie de savoir où est Adèle, si seulement elle est toujours en vie ? Qui de Juliette Drouet, d’Alice Ozy, de Léonie Biard ? Qui de Clésinger et des Vacquerie ? Personne.
Les prêtres du romantisme campaient l’amour et le sentiment sous toutes leurs formes. Ils les chantaient sur leurs toiles, dans leurs livres, sur leurs partitions. Ils ne pensaient pas à les mettre en pratique pour la fille de leur ami Hugo. Cette réserve s’expliquait : Léopoldine s’était noyée dans l’estuaire de la Seine, Adèle avait sombré dans la folie, Hugo choisissait de souffrir en silence de ces deux disparitions, c’était son droit, c’était son privilège. Personne n’eût osé, n’eût pensé même à le lui contester. C’était aussi une condition de son inspiration, on commençait à le comprendre. Que pesait le bonheur d’une jeune femme, fût-elle la fille du génie, face à l’éternité des « Travailleurs et la mer », par exemple ?
… Le romantisme se targuait de bousculer la vieille morale, il prônait le culte de l’individu, mais les romantiques, devinant qu’une des leurs, humble et sans véritable génie certes, mais une des leurs tout de même, croupissait au loin, avaient un geste d’impuissance et passaient au sujet suivant.
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MimimelieMimimelie   09 mars 2018
La femme est dévouée d’instinct, affirmait Jean-Jacques Rousseau ; si elle ne l’est pas par nature, elle le sera par devoir, ajoutaient les disciples ; ou pour mériter le Ciel, complétaient les prêtres.
Hugo se chauffait de ce bois-là ; il trouvait naturel que sa femme se consacre corps et âme à ses enfants, les suive en vacances, s’isole avec eux à la campagne jusqu’à six mois de suite, tandis que lui-même effeuillait la marguerite, à Paris ou ailleurs, avec des vénus et parfois de simples Manon.
« Pair de France, père de famille, paire de couilles », dira Jean Genet pour résumer Victor Hugo ; de ces trois atouts, le second, dans les années 1840, était un peu de trop.
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LydiaBLydiaB   28 novembre 2010
Les moindres déplacements d'Adèle, à partir du 15 février 1872, sont surveillés et contrôlés, à la fois par la dame de compagnie qui lui est attachée et par le personnel médical. En réalité, elle quitte rarement sa chambre ou le parc de l'établissement. Son infirmière l'emmène parfois en promenade ou au théâtre, toujours en matinée, et les bulletins de santé rapportent fidèlement ces petites sorties en décrivant l'état du ciel et l'humeur de la promeneuse. Mais ne cherchez pas un rapport médical un peu détaillé, une analyse des comportements de la pensionnaire ou de son évolution, l'un des quatre certificats exigés par la loi de 1838. Où que vous alliez, on vous répondra que tout a disparu.
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AGDEDAGDED   03 avril 2012
pour elle Léopoldine n'était pas morte, ce n'était pas possible. une voiture allait surgir, une main s'agiter, et elle serait là, souriante, empressée,affectueuse. comme toujours. Quand enfin, elle comprit que sa sœur n'était plus, elle entra dans une profonde prostration. Que ferait-elle désormais sans Didine?..........Pourquoi est-ce elle que Dieu rappelle, se demandait-elle, elle notre soleil à tous, au lieu de moi qui ne suis utile à rien ni à personne?
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