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EAN : 9782070402731
196 pages
Gallimard (23/05/1997)
3.65/5   834 notes
Résumé :
" Tu m'as souvent dit vouloir écrire un jour un roman où aucun mot ne serait sérieux. Une Grande Bêtise Pour Ton Plaisir. J'ai peur que le moment ne soit venu. Je veux seulement te prévenir : fais attention. " J'incline la tête encore plus bas. " Te rappelles-tu ce que te disait ta maman ? J'entends sa voix comme si c'était hier : Milanku, cesse de faire des plaisanteries. Personne ne te comprendra. Tu offenseras tout le monde et tout le monde finira par te détester... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (42) Voir plus Ajouter une critique
3,65

sur 834 notes
Le narrateur – Milan Kundera lui-même – et sa femme Vera ont décidé de passer la soirée dans un château de campagne où se déroule un congrès d'entomologistes.
Deux cents ans auparavant, ces lieux ont été le théâtre d'un roman libertin de Vivant Denon intitulé « Point de lendemain » dans lequel un jeune gentilhomme passe une folle nuit d'amour en compagnie d'une belle Comtesse avant de s'apercevoir qu'il n'a été utilisé que pour détourner les soupçons du mari de la dame de son véritable amant ; « Madame de T avait besoin d'un paravent afin que le Marquis restât insoupçonné aux yeux du mari »…
A l'instar du jeune chevalier du XVIIIème, divers personnages participant au congrès vivent ce soir-là des évènements particuliers qui les affectent au plus profond d'eux-mêmes. Jeune entomologiste, Vincent désire faire un coup d'éclat mais ne parvient qu'à se ridiculiser auprès de la femme qu'il souhaite séduire ; un vieux savant tchèque dissident par lâcheté, prend douloureusement conscience de l'imposture et du dérisoire de sa vie ; tandis qu'une journaliste de télévision entend de la bouche de l'homme à qui elle voue un amour fantasmé, les pires mots qu'une femme amoureuse puisse entendre.
Alors que les personnages d'aujourd'hui ne désirent rien d'autre qu'oublier au plus vite les tristes évènements de la nuit, a contrario, le chevalier du XVIIIème cherche à prolonger la nostalgie du souvenir dans la lenteur du mouvement.

Cette pensée de l'oeuvre de Vivant Denon devient le point de départ d'une réflexion sur notre monde moderne où vitesse et oubli sont désormais les maîtres mots, à la différence du monde ancien, celui libertin, jouissif et épicurien du XVIIIème siècle, où l'homme prenait encore le temps de rêver, de séduire, d'aimer et de penser.
« Notre époque est obsédée par le désir d'oubli et c'est afin de combler ce désir qu'elle s'adonne au démon de la vitesse »
En partant de ce postulat, Milan Kundera inter-croise les histoires de ses personnages, fusionne les récits, ausculte les états d'âme et les réactions des uns et des autres, et entrelace les fils du temps pour tresser un singulier et surprenant ouvrage, où le fictif se fond au réel, où la réflexion philosophique se mêle au canevas de la fiction, où le roman se combine à l'essai, offrant ainsi une insolite variation sur le concept de « Lenteur », génératrice de mémoire, de beauté, d'esprit de liberté et de recherche hédoniste des sens.
C'est le premier texte écrit par Kundera directement en français ; des phrases brèves, minimales, qui vont puiser leur force dans leur sobriété, leur mesure, la justesse concise et nette de leur argumentation.

A travers une intrigue romanesque réduite à l'essentiel, l'écrivain tchèque pose avant tout un regard aiguisé sur notre époque contemporaine où l'homme moderne, en perdant la faculté de lenteur, a effectivement gagné en vitesse, mais a perdu dans l'éphémère de ses actions et ses pensées, la propension au bonheur et au plaisir dont la lenteur portait la marque.
Vitesse de locomotion, de l'image, de la science, de l'amour, des manifestations du désir…Vitesse bien souvent castratrice, dépassionnée, ne servant qu'à faire oublier à l'homme moderne son insignifiance, sa faiblesse, sa lâcheté, sa risible et pathétique tentative de s'imposer aux yeux des autres et du monde.
L'auteur ne cache pas non plus le désagrément que lui cause la constatation de l'appauvrissement politique et culturel de notre monde, une époque où le Paraître est plus important que l'Être, où les politiques ne sont que des « danseurs » prêts à toutes les fourberies pour grimper dans les sondages, une époque enfin où le pouvoir des médias, par le défilé continu d'informations sensationnalistes - une image forte chassant l'autre – réduit l'impact moral et la conscience collective de chacun d'entre nous en le dotant d'une mémoire passagère, provisoire, évanescente et corruptible car : « quand les choses se passent trop vite, personne ne peut être sûr de rien, de rien du tout, même pas de soi-même ».
« La Lenteur »…ouvrage léger, ironique et plaisant, entre roman et essai, qui, sous ses airs de galéjade et de plaisanterie littéraire, est un texte beaucoup plus profond qu'il n'y paraît auquel ne manque ni l'humour, ni la réflexion, ni les raisonnements à méditer.
Un éloge de la lenteur et un pamphlet contre l'ère de la vitesse à tout prix.
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Un couple, celui de l'auteur et sa femme, roule vers un relais château en vilipendant le siècle de vitesse qui est le leur et se retrouvent hôtes d'un lieu qu'ils connaissent déjà au milieu d'un colloque d'entomologistes européens. Parmi ces éminents scientifiques reclus au château émerge à côté du couple, après quelques chapitres, la figure d'un savant tchèque oublié, découvreur d'une mouche inconnue, que sa mise à l'écart sous l'ère communiste a transformé en ouvrier musculeux du bâtiment. Complètent cette galerie un ou deux intellectuels français poseurs et donneurs de leçons épris de bons mots autant que de leur image, un jeune chevalier des temps modernes sympathique (Vincent) adepte de « La Philosophie dans le boudoir » et amoureux de sa moto (sa vraie maîtresse celle qui lui donne l'extase de la vitesse), son mentor inventeur du concept fameux de « judo moral », un cameraman frustré et deux jeunes femmes à fort potentiel érotique (Julie et Immaculata). Ce qui ressemble à une bouffonnerie exhibitionniste peu flatteuse digne du vingtième siècle finissant (ce que son titre est loin de suggérer et qui rend la (re)découverte plus savoureuse) devient au fil des pages une réflexion percutante sur une époque hantée par la quête du plaisir immédiat qui questionne sa finalité. le récit est court - le livre se lit très vite - et se déroule au cours d'une nuit très agitée, rythmé par le sommeil de Vera (la femme de l'auteur) entrecoupé de ses réveils. La mémoire de l'auteur rapidement sollicitée par la vision d'une autre nuit, précédant de deux siècles celle qu'ils sont en train de vivre, dont les personnages de l'hôtel ont l'air de rejouer le même motif. Superbe juxtaposition de scènes aux rythmes opposés offerte par le regard du romancier narrateur soulevant le rideau du temps au-dessus de deux époques : le dix-huitième et le vingtième siècles. La nouvelle de Vivant Denon, « Point de lendemain », agit comme sous-texte vivifiant à la fable contemporaine. À des personnages qui déploient en public la palette de leurs capacités narcissiques et sexuelles et leurs déboires burlesques entre le bar et la piscine de l'hôtel, Kundera oppose en contrepoint l'art et l'esprit révolu du libertinage. Une autre mise en scène, (parade) tout aussi sexuelle et codifiée, écrite par un gentilhomme ordinaire de la cour du roi et publiée la première fois sous couvert d'anonymat en 1777. Entre roman/farce et essai corrosif on est à cent lieues des précédents écrits de l'écrivain mais on reconnaît immédiatement dans La lenteur, en concentré, le ton unique qui est le sien. Direct, féroce, salace, un soupçon désenchanté, anti-lyrique. Avec ici en prime un côté malpoli ou incorrect dans les dialogues, jubilatoires à la relecture il faut dire, de ce premier livre écrit en français (1995). La portée des observations sur notre culte de l'efficacité, de la vitesse et de l'ego est toujours aussi vérifiable aujourd'hui. Au tempo disjoncté auquel sont soumis les personnages contemporains en présence dans le relais château, les séquences pondérées plus réflexives de « Point de lendemain » offrent la lente respiration du temps des cabinets secrets et de celui des carrosses et des chaises à porteurs, soulignent l'esprit épicurien d'un texte porté par le verbe et l'action sans souci de séduction par le style. Spirituel, fantasque et baroque avec de subtils apartés philosophiques, politiques et littéraires ou de plus joyeuses et loufoques digressions narratives. Nocturne d'une beauté totalement incongrue avivée par l'écho lointain magnifique et fantasmé du récit d'un autre siècle et qui s'achève comme lui au petit matin.

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Avec « La lenteur », Milan Kundera écrit un roman beaucoup plus bref que ses précédentes oeuvres. C'est aussi son premier roman écrit directement dans la langue française, dans une langue épurée, précise, sans fioriture ni effet de style afin de mettre en avant le jeu des personnages. le décorum disparait, il y a unité de lieu, on est dans une pièce de théâtre, tragédie, comédie, l'action se déroule sur fond de page blanche.
Milan et Véra partent en week-end dans un château encerclé d'autoroutes, comme une retraite « in-utéro » où les protagonistes seraient protégés du tumulte de la vie, retraite idéale pour une réflexion. Ce château a une légende racontée par Vivant Denon, auteur du XVIIIe siècle, où une comtesse ramène dans son foyer un chevalier qu'elle affiche devant son mari comme son amant, alors que le vrai amant n'est autre qu'un marquis dont elle souhaite cacher l'identité.
Ce week-end est le prétexte pour Milan d'annoncer à Véra : « … Vouloir écrire un roman où aucun mot ne serait sérieux. Une Grande Bêtise Pour Ton Plaisir. » C'est aussi l'occasion de voir défiler une brochette de personnages au prétexte d'un colloque d'entomologistes.
L'auteur écrit : « Il y a un lien secret entre la lenteur et la mémoire, entre la vitesse et l'oubli… le degré de la lenteur est directement proportionnel à l'intensité de la mémoire ; le degré de la vitesse est directement proportionnel à l'intensité de l'oubli. » Il nous en fait la démonstration par le jeu des personnages, leurs interactions, leur état d'observateur ou d'acteur. Ils ont le défaut des politiques, d'être des « danseurs », gesticuler pour masquer la pauvreté de leur discours. Il nous met face à notre couardise devant la réalité crue du moment présent, que nous fuyons dans une course sans fin vers un meilleur sans doute illusoire. Cette fuite en avant serait l'artifice qui nous ferait oublier la fadeur du quotidien, nos accidents, nos erreurs.
On pourrait assimiler ce roman à la première partie d'un triptyque composé de « la lenteur », « l'identité » et de « l'ignorance ».
Postface de François Ricard.
Editions Gallimard, Folio, 183 pages.
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Milan Kundera est un auteur à tiroirs. Vous trouverez toujours dans ses livres quelque chose que vous n'aviez pas remarqué.

Paru en 1995, La Lenteur est son premier roman rédigé directement en Français. Il met en scène des personnages d'une nouvelle du 18ème siècle, (un chevalier, une Comtesse, un Marquis, un cocu), une journaliste amoureuse d'une célébrité, un congrès d'entomologistes et quelques trublions. Tout ça en un même chateau où l'auteur et son épouse passent la nuit.

Avec un sens aigu de l'anecdote, Kundera développe le ridicule des personnages et le grotesque des situations.
Du suicide raté de la journaliste hystérique suivie par son mari en pyjama jusqu'à l'entomologiste tchèque perdu dans ses émotions et dans les coutumes françaises, tout est dérision. L'auteur, qui veut écrire un livre où rien n'est sérieux, nous offre des dizaines de pages absolument savoureuses et d'une grande drôlerie. Des pages où, de l'entomologiste à la journaliste, du trublion à l' intellectuel prétentieux , chacun vient faire son tour de piste dans le petit halo de la célébrité et du ratage.

Toujours à l'exercice, Milan Kundera présente brillamment des situations paradoxales et des mots pris à contre-pied : une tentative de suicide gaie, un libertinage sexuel triste, un "dissident" héros par lâcheté. Comme à son habitude, il utilise les mésaventures de ses personnages pour se livrer à des réflexions et à des circonvolutions autour de la voix - la célébrité - les Liaisons Dangereuses et la divulgation des secrets - la quête du pouvoir - la lenteur et le bonheur.

Et du bonheur, les 183 pages de ce livre léger et agréable en regorgent. A recommander à ceux qui n'ont pas encore fait connaissance avec l'auteur, et que le statut de l'Insoutenable Légèreté de l'Être effraie.
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Contre l'avis prédominant, je n'ai pas vraiment accroché avec cet ouvrage. Pour être exacte, je me suis plus égarée que régalée dans cette lecture dans laquelle trois histoires se superposent les unes aux autres.

Tout commence par la venue du narrateur / auteur avec sa femme Véra dans un château pour y passer quelques jours. A cette première histoire vient se greffer, celle d'une nouvelle du XIIIe siècle dont l'auteur n'a été reconnu que très tard et dont l'intrigue se situe dans ce même château. L'histoire est celle d'une femme, Madame de T. , très libertine, qui trompe à la fois son mari et son amant mais également celui qui est l'amant de l'amant. Enfin, en parallèle de la première histoire ( je ne sais pas si vous me suivez toujours), se déroule également dans ce même lieu un congrès des entomologistes au court duquel un savant tchèque va à la fois se ridiculiser et retrouver un peu de sa superbe et dans la nuit qui va suivre, Vincent, lui, un ami du narrateur et un autre des protagonistes de ce roman, va perdre de lui toute estime.

Un roman qui fait une superbe éloge de la lenteur, il est vrai et qui est extrêmement bien écrit mais dans lequel je me suis un peu emmêlé les pinceaux. de plus, j'ai également trouvé, concernant, tout ce qui a un rapport avec l'acte sexuel évoqué dans ce livre qu'il y avait de nombreux passages vulgaires et grossiers et donc, pour ceux qui me connaissent un peu à travers mes critiques, savent que c'est bien là une chose à laquelle je suis extrêmement sensible, peut-être un peu trop, je le reconnais.

Pour avoir rencontré Milan Kundera il y a quelques années à la fête du livre d'Aix-en-Provence, je ne peux que flatter sa plume et son élocution mais je dirais simplement que je n'ai sûrement pas dû commencer par le bon livre !
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Citations et extraits (124) Voir plus Ajouter une citation
Il y a un lien secret entre la lenteur et la mémoire, entre la vitesse et l’oubli. Evoquons une situation on ne peut plus banale : un homme marche dans la rue. Soudain, il veut se rappeler quelque chose, mais le souvenir lui échappe. A ce moment, machinalement, il ralentit son pas. Par contre, quelqu’un essaie d’oublier un incident pénible qu’il vient de vivre accélère à son insu l’allure de sa marche comme s’il voulait vite s’éloigner de ce qui se trouve, dans le temps, encore trop proche de lui.
Dans la mathématique existentielle cette expérience prend la forme de deux équations élémentaires : le degré de la lenteur est directement proportionnel à l’intensité de la mémoire ; le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli.
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Si une femme me dit : je t'aime parce que tu es intelligent, parce que tu es honnête, parce que tu m'achètes des cadeaux, parce que tu ne dragues pas, parce que tu fais la vaisselle, je suis déçu ; cet amour a l'air de quelque chose d'intéressé. Combien il est plus beau d'entendre : je suis folle de toi bien que tu ne sois ni intelligent ni honnête, bien que tu sois menteur, égoïste, salaud.
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Le trou du cul. On peut le dire autrement, par exemple comme Guillaume Apollinaire: la neu­vième porte de ton corps. Son poème sur les neuf portes du corps de la femme existe en deux versions: la première, il l'a envoyée à sa maîtresse Lou dans une lettre écrite des tranchées le 11 mai 1915, l'autre, il l'a envoyée du même lieu à une autre maîtresse, Madeleine, le 21 septembre de la même année. Les poèmes, beaux tous les deux, diffèrent par leur imagination mais sont composés de la même manière: chaque strophe est consacrée à une des portes du corps de la bien-aimée: un œil, l'autre œil, une oreille, l'autre oreille, la narine droite, la narine gauche, la bouche, puis, dans le poème pour Lou, «la porte de ta croupe» et, enfin, la neuvième porte, la vulve. Pourtant, dans le second poème, celui pour Madeleine, survient à la fin un curieux changement de portes. La vulve rétrograde à la huitième place et c'est le trou du cul s'ouvrant «entre deux montagnes de perle» qui deviendra la neuvième porte: «plus mystérieuse encore que les autres», la porte « des sortilèges dont on n'ose point parler », la « suprême porte ».
Je pense à ces quatre mois et dix jours qui séparent les deux poèmes, quatre mois qu'Apolli­naire a passés dans les tranchées, plongé dans des rêveries érotiques intenses qui l'ont amené à ce changement de perspective, à cette révélation: c'est le trou du cul le point miraculeux où se concentre toute l'énergie nucléaire de la nudité. La porte de la vulve est importante, bien sûr (bien sûr, qui oserait le nier ?), mais trop officiellement importante, endroit enregistré, classé, contrôlé, commenté, examiné, expérimenté, surveillé, chanté, célébré. La vulve : carrefour bruyant où se rencontre l'humanité jasante, tunnel par lequel passent les générations. Seuls les nigauds se laissent convaincre de l'intimité de cet endroit, le plus public de tous. L'unique endroit vraiment intime, devant le tabou duquel même les films pornogra­phiques s'inclinent, c'est le trou du cul, la porte suprême; suprême car la plus mystérieuse, la plus secrète.
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Le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli. De cette équation on peut déduire divers corollaires, par exemple, celui-ci : notre époque s’adonne au démon de la vitesse et c’est pour cette raison qu’elle s’oublie facilement elle-même. Or je préfère inverser cette affirmation et dire : notre époque est obsédée par le désir d’oubli et c’est afin de combler ce désir qu’elle s’adonne au démon de la vitesse ; elle accélère le pas parce qu’elle veut nous faire comprendre qu’elle ne souhaite plus qu’on se souvienne d’elle ; qu’elle se sent lasse d’elle-même ; écoeurée d’elle-même ; qu’elle veut souffler la petite flamme tremblante de la mémoire.
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31.
C'est la première fois qu'elle se déshabille devant lui avec une telle absence de pudeur, avec une telle indifférence affichée. Ce déshabillage veut dire : ta présence ici, devant moi, n'a plus aucune, mais aucune importance; ta présence égale celle d'un chien ou d'une souris. Tes regards ne mettront en mouvement aucune parcelle de mon corps. Je pourrais faire n'importe quoi devant toi, les actes les plus inconvenants, je pourrais vomir devant toi, me laver les oreilles ou le sexe, me masturber ou pisser. Tu es un non-œil, une non-oreille, une non-tête. Mon indifférence orgueilleuse est un manteau qui me permet de me mouvoir devant toi en toute liberté et en toute impudeur.
Le cameraman voit sous ses yeux se transformer complètement le corps de sa maîtresse: ce corps, qui jusqu'alors se donnait à lui avec simplicité et rapidement, s'élève devant lui comme une statue grecque dressée sur un socle haut de cent mètres. Il est fou de désir et c'est un désir étrange qui ne se manifeste pas sensuellement, mais qui remplit sa tête et seulement sa tête, le désir en tant que fascination cérébrale, idée fixe, folie mystique, la certitude que ce corps-ci, et aucun autre, est destiné à combler sa vie, toute sa vie.
Elle sent cette fascination, ce dévouement coller à sa peau, et une vague de froideur lui monte à la tête. Elle en est elle-même surprise, elle n'a jamais connu une vague pareille. C'est une vague de froideur comme il y a des vagues de passion, de chaleur ou de colère. Car cette froideur est vraiment une passion; comme si le dévouement absolu du cameraman et le refus absolu de Berck étaient deux faces de la même malédiction contre laquelle elle se rebiffe; comme si la rebuffade de Berck voulait la rejeter dans les bras de son amant ordinaire et que la seule parade contre cette rebuffade fût la haine absolue de cet amant. Voilà la raison pour laquelle elle le refuse avec une telle rage et désire le transformer en souris, cette souris en araignée, et cette araignée en une mouche dévorée par une autre araignée.
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Vidéo de Milan Kundera
Vidéo du 12 juillet 2023, date à laquelle le romancier tchèque naturalisé français, Milan Kundera, s’est éteint à l’âge de 94 ans. La parution en 1984 de son livre "L’Insoutenable légèreté de l’être", considéré comme un chef-d'œuvre, l'a fait connaître dans le monde entier. Milan Kundera s’était réfugié en France en 1975 avec son épouse, Vera, fuyant la Tchécoslovaquie communiste (vidéo RFI)
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