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André Jardin (Autre)
EAN : 9782070323548
631 pages
Éditeur : Gallimard (23/05/1986)

Note moyenne : 3.97/5 (sur 104 notes)
Résumé :
Théoricien du libéralisme, Tocqueville montre dans De la démocratie en Amérique comment la démocratie s'est accompagnée des progrès de l'individualisme.

Cependant, les droits individuels une fois proclamés et reconnus, ce goût pour la liberté s'est corrompu en passion pour l'égalité, favorisant la diffusion d'un esprit majoritaire et conformiste. En effet, à force de réclamer les mêmes droits pour tous, les individus se contentent de revendiquer une ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (10) Voir plus Ajouter une critique
Deleatur
  24 avril 2019
Commençons par un aveu de faiblesse : je ne me sens ni le courage ni les compétences pour tenter ici une étude des thèses de Tocqueville sur les principes et le fonctionnement du régime démocratique. D'autres l'ont fait ou le feront, infiniment plus qualifiés que moi, à commencer par François Furet dont la longue préface ouvre ce tome premier (dans l'édition Garnier-Flammarion, celle que j'ai lue). En fait d'analyse, je me contenterai donc de ceci : que l'on puisse élaborer une pensée aussi complexe, érudite, argumentée et cohérente à même pas trente ans, voilà qui m'en bouche un coin, et pas qu'un peu.
Une fois que je me suis lâchement libéré de ce poids, je voudrais juste dire la profonde admiration que j'ai conçue pour Tocqueville au cours de ma lecture. J'en avais lu des extraits, ici ou là, et je le tenais pour quelqu'un d'éminemment estimable, certes, mais je ne m'attendais pas à une telle découverte.
Si les États-Unis constituent bien l'objet de son livre, ce n'est qu'en tant que laboratoire d'expérience, à savoir le cas d'un tout jeune État s'essayant à un tout nouveau type de régime politique (rappelons que le livre est paru en 1835). Et ce qui intéresse Tocqueville, c'est bien sûr l'expérience de la démocratie plus que le laboratoire états-unien. Tout au long de sa démonstration, il ne cesse ainsi d'élargir le cadre de son propos afin de le confronter avec la longue histoire des nations européennes. La portée du discours est de fait bien plus vaste et ambitieuse que ce que laisserait supposer son titre, ce qui en fait sans doute l'un des premiers ouvrages de philosophie politique moderne, en même temps qu'un sommet difficilement surpassable, et tout cela dans une langue qui est une merveille d'équilibre et de clarté.
Issu d'une famille d'aristocrates ayant tout perdu ou presque avec la Révolution Française, Tocqueville aurait pu être animé d'une rancoeur assez compréhensible contre l'idée même de démocratie. Il l'envisage pourtant dans ses tenants et ses aboutissants sans une once de parti pris et en invitant le lecteur à abandonner tout préjugé. Son livre trahit une droiture et une honnêteté intellectuelle qui forcent le respect. Il expose sa pensée sans jamais rien imposer, avec de grands égards pour son lecteur, et on ne trouve sous sa plume aucune trace de ce terrorisme intellectuel qui veut asséner plutôt que convaincre. Rien ne sert de regretter les anciens temps, nous dit-il, car il est illusoire de se refuser au monde qui vient. Pour autant, et c'est le sens de toute sa réflexion, la compréhension de l'Histoire doit amener l'homme éclairé à agir avec discernement sur son présent, car ce monde qui vient, précisément, est chargé d'innombrables menaces. Je ne sais pas si on peut affirmer que Tocqueville a eu par exemple la prescience du totalitarisme, ainsi que je l'ai lu ici ou là (il faudra que je lise le 2e tome pour me faire une idée là-dessus), mais il est en revanche convaincu que le pouvoir donné à la majorité s'accompagne consubstantiellement d'un risque de dérive vers l'oppression et la tyrannie. Son argumentation, bien antérieure aux sentiers battus de la pensée actuelle, fournit une matière passionnante pour des interrogations d'aujourd'hui. De fait,Tocqueville esquisse en 1835 des évolutions qui marqueront la suite du XIXème siècle et le XXème. C'est cette incroyable modernité que j'ai espéré faire ressortir à travers les quelques citations relevées au fil de ma lecture.
Naturellement, on ne peut pas avoir raison sur tout, ni tout anticiper de l'histoire future. Il y a des aspects de son ouvrage pour lesquels Tocqueville a été démenti (ainsi lorsqu'il doute de la viabilité du principe fédéral aux Etats-Unis). En outre, pour prendre un autre exemple, s'il envisage avec une parfaite lucidité les facteurs qui mènent à la guerre de Sécession, à la fin de l'esclavage et néanmoins à la persistance de la ségrégation raciale, il ne peut encore s'affranchir de toutes les représentations mentales dans lesquelles il baigne. Ainsi, le chapitre « Quelques considérations sur l'état actuel et l'avenir probable des trois races qui habitent le territoire des Etats-Unis » doit quand même être lu avec les précautions d'usage pour un texte aussi ancien. Mais au-delà des formules ou des idées qui trahissent leur âge, je crois qu'il vaut mieux en retenir l'effort acharné d'un homme pour dépasser les opinions toutes faites de son temps. Qui pouvait en dire autant à l'époque, et qui le pourrait aujourd'hui ?
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Ecureuil
  21 janvier 2011
En 1835, quand est publié ce livre, la France se cherche encore des institutions. Il y a moins de 50 ans, la Révolution a aboli la Monarchie Absolue (le père de Tocqueville a connu cette période troublée). Et puis, il y a eu ensuite Bonaparte et le Premier Empire, suivi de la Restauration et enfin la Monarchie de Juillet. Beaucoup de choses se passeront encore : Deuxième République, Second Empire, Troisième République, Vichy et la France Libre, la Quatrième et enfin la Cinquième République ! Et aujourd'hui, certains cherchent une Sixième République... L'aventure n'est pas finie, donc.
Tocqueville part aux États-Unis, mandaté par l'état français, pur étudier le système pénitentiaire. Mais ce voyage sera pour lui une occasion fantastique d'étudier un sujet beaucoup plus cher à son coeur : la démocratie. Et c'est par l'étude de la société américaine que Tocqueville cherche des réponses à ses questions. La liberté, l'égalité, et la démocratie, comment s'articulent ces valeurs ? Sont-elles compatibles avec la vie d'un peuple ? Sont-elles même compatibles entre elles ? Il s'agit de bénéficier de l'expérience de cette démocratie, vieille de près de 60 ans, autant dire une éternité pour un tel régime, en ce milieu de XIXème siècle !
L'objet de la première partie de ce premier tome est de décortiquer les institutions américaines : la division du territoire (les communes, les comtés, les états et l'Union), la séparation des pouvoirs, les constitutions des états et de l'Union, etc. La seconde partie est une étude de la société américaine, Tocqueville cherchant à comprendre pourquoi les institutions des États-Unis se maintiennent et favorisent même l'essor de la société : la religion, la morale, l'éducation, l'esprit de liberté et d'entreprise... le livre s'achève sur un chapitre brillant et une conclusion éblouissante, présentant les perspectives d'avenir du pays, en abordant notamment le traitement fait aux peuples indiens et aux noirs réduits en esclavage, ainsi que la rivalité avec l'empire russe.
Ce texte est tout simplement remarquable : Tocqueville a une vision terriblement lucide de ce qu'est la démocratie moderne. Il nous apprend ici que si ce mode de gouvernement souffre quelques défauts, il est encore le meilleur qu'on ait inventé. On trouve de plus dans cette lecture une formidable étude de la société américaine du XIXème siècle et nous aide ainsi à comprendre ce pays aujourd'hui.
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PaulineDeysson
  24 novembre 2018
De la démocratie en Amérique comporte deux tomes. le premier est centré sur l'Amérique du XIXème siècle et ses institutions, comparativement à celles de la France à la même époque. le deuxième explore davantage les principes de la démocratie, notamment l'égalité de tous et ce qui en découle.
J'ai adoré cette analyse claire et visionnaire de la démocratie, d'une actualité toujours aussi brûlante, et parsemée de traits d'humour. le style de Tocqueville est limpide, fluide et précis. de nombreux exemples ponctuent ses démonstrations : c'est de la philosophie oui, mais de la philosophie intelligente et pragmatique.
Saviez-vous que l'on se suicidait beaucoup moins avant la Révolution ? Chacun savait dès sa naissance ce à quoi il pouvait aspirer, et n'entretenait donc pas de désir irréalisable. D'où une relative absence de manque et de frustration, et des désirs modestes mais plus souvent satisfaits : « Dans les temps démocratiques les jouissances sont plus vives que dans les siècles d'aristocratie, et surtout, le nombre de ceux qui les goûtent est infiniment plus grand, mais, d'une autre part, il faut reconnaître que les espérances et les désirs y sont plus souvent déçus, les âmes plus émues et plus inquiètes, et les soucis plus cuisants. »
Inscrire dans la loi une égalité qui n'existe pas dans la nature, et qui relève encore pour la majorité d'un état de droit plutôt que d'un état de fait, une telle opération n'est pas sans conséquences. L'Ancien Régime, à défaut d'égalité, créait un lien social : la hiérarchie rendait toutes les classes interdépendantes, tandis qu'aujourd'hui les rapports avec l'ensemble de la société sont facultatifs, et plus réduits. Les familles sont donc plus soudées, mais les groupes s'éloignent les uns des autres : « L'aristocratie avait fait de tous les citoyens une longue chaîne qui remontait du paysan jusqu'au roi ; la démocratie brise la chaîne et met chaque anneau à part. »
C'est cette égalité universelle inédite qui a poussé les hommes à se tourner davantage vers l'avenir plutôt que le passé : rupture des traditions, intrépidité accrue en science comme en littérature : est-ce un hasard si la science-fiction n'est née qu'au XIXème siècle, et si ce siècle a aussi été celui des révolutions industrielles ?
Toqueville conclut son premier livre en prédisant avec plus de cent ans d'avance la Guerre Froide, combat entre deux modèles, dont « l'un a pour principal moyen d'action la liberté ; l'autre, la servitude. […] Néanmoins, chacun d'eux semble appelé […] à tenir un jour dans ses mains les destinées de la moitié du monde. »
Plus d'un siècle avant les premiers totalitarismes, il prédit les dérives d'un système politique qui, pour atteindre l'égalité de tous, passera ou bien par la soumission de tous, ou bien par la liberté de chacun, et la dissolution de la société. Des droits pour tous, ou des droits pour personne, et une forme de société qui, de fil en aiguille, noiera l'individualisme dans l'uniformité, et tuera le désir à force de le satisfaire.
Pauline Deysson - La Bibliothèque
Lien : http://www.paulinedeysson.co..
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Cer45Rt
  26 décembre 2018
Cette première partie de de la Démocratie en Amérique n'est pas la plus intéressante. Au lieu de s'intéresser aux lois qui régissent un fonctionnement démocratique, de façon générale, il s'intéresse plutôt au cas spécial de la démocratie en Amérique, multipliant les hypothèses douteuses, et attribuant tout ce qui l'a vu dans son voyage en Amérique au fait démocratique. Une lecture pas inintéressante, mais la seconde partie, théorie générale du fonctionnement de la démocratie est bien plus intéressante.
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Caligari
  23 juin 2011
C'est à la fois un carnet de voyages et un essai brillant qui pose tous les enjeux du débat sur le régime politique, les institutions, la civilisation... Un plaisir de lecture intense. Comble du bonheur posthume, Tocqueville a trouvé en la personne de BHL (American Vertigo) un disciple à la hauteur de son génie (non non, je plaisante là...)
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Citations et extraits (101) Voir plus Ajouter une citation
AlexeinAlexein   21 mai 2018
En Amérique, la majorité trace un cercle formidable autour de la pensée. Au-dedans de ces limites, l’écrivain est libre ; mais malheur à lui s’il ose en sortir. Ce n’est pas qu’il ait à craindre un autodafé, mais il est en butte à des dégoûts de tous genres et à des persécutions de tous les jours. La carrière politique lui est fermée : il a offensé la seule puissance qui ait la faculté de l’ouvrir. On lui refuse tout, jusqu’à la gloire. Avant de publier ses opinions, il croyait avoir des partisans ; il lui semble qu’il n’en a plus, maintenant qu’il s’est découvert à tous ; car ceux qui le blâment s’expriment hautement, et ceux qui pensent comme lui, sans avoir son courage, se taisent et s’éloignent. Il cède, il plie enfin sous l’effort de chaque jour, et rentre dans le silence, comme s’il éprouvait des remords d’avoir dit vrai.

Des chaînes et des bourreaux, ce sont là les instruments grossiers qu’employait jadis la tyrannie ; mais de nos jours la civilisation a perfectionné jusqu’au despotisme lui-même, qui semblait pourtant n’avoir plus rien à apprendre.

Les princes avaient pour ainsi dire matérialisé la violence ; les républiques démocratiques de nos jours l’ont rendue tout aussi intellectuelle que la volonté humaine qu’elle veut contraindre. Sous le gouvernement absolu d’un seul, le despotisme, pour arriver à l’âme, frappait grossièrement le corps ; et l’âme, échappant à ces coups, s’élevait glorieuse au-dessus de lui ; mais dans les républiques démocratiques, ce n’est point ainsi que procède la tyrannie ; elle laisse le corps et va droit à l’âme. Le maître n’y dit plus : Vous penserez comme moi, ou vous mourrez ; il dit : Vous êtes libre de ne point penser ainsi que moi ; votre vie, vos biens, tout vous reste ; mais de ce jour vous êtes un étranger parmi nous. Vous garderez vos privilèges à la cité, mais ils vous deviendront inutiles ; car si vous briguez le choix de vos concitoyens, ils ne vous l’accorderont point, et si vous ne demandez que leur estime, ils feindront encore de vous la refuser. Vous resterez parmi les hommes, mais vous perdrez vos droits à l’humanité. Quand vous vous approcherez de vos semblables, ils vous fuiront comme un être impur ; et ceux qui croient à votre innocence, ceux-là mêmes vous abandonneront, car on les fuirait à leur tour. Allez en paix, je vous laisse la vie, mais je vous la laisse pire que la mort.

Du pouvoir qu'exerce la majorité en Amérique sur la pensée
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peloignonpeloignon   20 avril 2013
Il n'y a, en général, que les conceptions simples qui s'emparent de l'esprit du peuple. Une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu'une idée vraie, mais complexe. De là vient que les partis, qui sont comme de petites nations dans une grande, se hâtent toujours d'adopter pour symbole un nom ou un principe qui, souvent, ne représente que très incomplètement le but qu'ils se proposent et les moyens qu'ils emploient, mais sans lequel ils ne pourraient subsister ni se mouvoir. Les gouvernements qui ne reposent que sur une seule idée ou sur un seul sentiment facile à définir ne sont peut-être pas les meilleurs, mais ils sont à coup sûr les plus forts et les plus durables.
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DeleaturDeleatur   21 avril 2019
Dans presque tous les Etats où l'esclavage est aboli, on a donné au nègre des droits électoraux ; mais s'il se présente pour voter, il court risque de la vie. Opprimé, il peut se plaindre, mais il ne trouve que des blancs parmi ses juges. La loi cependant lui ouvre le banc des jurés, mais le préjugé l'en repousse. Son fils est exclu de l'école où vient s'instruire le descendant des Européens. Dans les théâtres, il ne saurait, au prix de l'or, acheter le droit de se placer à côté de celui qui fut son maître ; dans les hôpitaux, il gît à part. On permet au noir d'implorer le même Dieu que les blancs, mais non de le prier au même autel. Il a ses prêtres et ses temples. On ne lui ferme point les portes du ciel : à peine cependant si l'inégalité s'arrête au bord de l'autre monde. Quand le nègre n'est plus, on jette ses os à l'écart, et la différence des conditions se retrouve jusque dans l'égalité de la mort.

2e partie, chap X, p457 de l'édition Garnier-Flammarion
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DeleaturDeleatur   25 mars 2019
Il arrive quelquefois, dans la vie des peuples, un moment où les coutumes anciennes sont changées, les moeurs détruites, les croyances ébranlées, le prestige des souvenirs évanoui [...]. Les hommes alors n'aperçoivent plus la patrie que sous un jour faible et douteux ; ils ne la placent plus ni dans le sol, qui est devenu à leurs yeux une terre inanimée, ni dans les usages de leurs aïeux, qu'on leur a appris à regarder comme un joug ; ni dans la religion, dont ils doutent ; ni dans les lois qu'ils ne font pas, ni dans le législateur qu'ils craignent et méprisent. Ils ne la voient donc nulle part, pas plus sous ses propres traits que sous aucun autre, et ils se retirent dans un égoïsme étroit et sans lumière.

2e partie, chapitre 6, p331 de l'édition Garnier-Flammarion
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peloignonpeloignon   01 avril 2013
[J]e ne connais...pas de pays où l'amour de l'argent tienne une plus large place dans le cœur de l'homme, et où l'on professe un mépris plus profond pour la théorie de l'égalité permanente des biens [qu'aux États-Unis]. Mais la fortune y circule avec une incroyable rapidité, et l'expérience apprend qu'il est rare de voir deux générations en recueillir les faveurs.
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