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Valérie Zenatti (Traducteur)
EAN : 9782020837941
213 pages
Seuil (07/10/2005)
4.02/5   256 notes
Résumé :
Comment un enfant ayant tout perdu peut-il survivre plusieurs années seul dans les sombres forêts ukrainiennes ?
Aharon Appelfeld a dix ans lorsqu'il s'échappe du camp. Sa longue errance le conduira, quatre ans plus tard, en Palestine.
Plongé dans le silence depuis le début de la guerre, il apprend une nouvelle langue. Il l'utilisera désormais pour tenter de relier les différentes strates de sa vie à leurs racines perdues.
Critiques, Analyses et Avis (48) Voir plus Ajouter une critique
4,02

sur 256 notes

HordeDuContrevent
  18 janvier 2022
« Je suis né dans un monde cruel, j'ai vécu l'enfer. Pour ne pas perdre la tête, il a fallu se forcer à oublier, à réprimer. Mais un jour j'ai compris que refouler des émotions pareilles c'était dangereux. Alors j'ai laissé remonter les souvenirs – ceux de mes parents, ceux de mes grands-parents, l'odeur des rues de mon enfance… ».
« Histoire d'une vie », un titre qui passerait presque inaperçu, un titre qui ne claque pas, qui n'interpelle pas, n'accroche pas le regard. Sauf qu'il s'agit d'Aharon Appelfeld et de sa vie, et là ça change tout. La biographie, voire l'autobiographie de ce grand écrivain ? Pas du tout, le terme d'histoire devrait plutôt être mis au pluriel, histoires d'une vie serait plus approprié, voire bribes ou fragments de mémoire, voilà un titre qui résumerait bien le contenu de ce récit, un récit tout en retenue, en délicatesse. Même l'horreur des camps est racontée avec dignité et avec peu de mots. Ou plutôt des bribes d'horreur, des flashs qui remontent à la surface. Peu de détails, peu d'éléments chronologiques, peu de liens de cause à effet qui lui échappaient totalement alors qu'il était enfant, juste la mémoire authentique qui afflue, vient et repart, en vagues de douleurs. Ressac de sentiments qui effleurent à peine l'amer mais va chercher loin sur ce qui a de plus profond en l'humain, nos abysses intimes. Les évènements relatés avec ses yeux d'enfant, son regard d'enfant, regard qui ne comprend pas tous les éléments factuels mais qui voie, qui ressent le moment présent. Je me suis surprise à avoir les larmes aux yeux plus d'une fois tant cette façon digne de raconter m'a émue. Je n'ai d'ailleurs pas réussi à le lire d'une traite, il m'a fallu faire des pauses de lecture.
« Tout ce qui s'est passé s'est inscrit dans les cellules du corps et non dans la mémoire. Les cellules, semble-t-il, se souviennent mieux que la mémoire, pourtant prédestinée à cela. de longues années après la guerre, je ne marchais ni au milieu du trottoir ni au milieu de la route, je rasais les murs, toujours dans l'ombre et toujours d'un pas rapide, comme si je fuyais. Je ne suis pas enclin à pleurer en général, mais des séparations insignifiantes me font sangloter violemment ».
Un témoignage sous forme de bribes, de flashs éphémères, de traces, d'instants de contemplation non linéaires. C'est une façon de se raconter d'une sincérité extrême. Pourtant je dois avouer avoir été déstabilisée lorsque j'ai ouvert le livre. Ces bribes de mémoire me semblaient d'un style simple, voire un peu distant, froid, j'étais en retrait. Puis j'ai ressenti et compris à quel point pour cet auteur parler des affects est délicat, à quel point cela peut entrainer dans un labyrinthe sentimental dont il ne veut pas prendre le chemin. Pas de pathos, pas de plainte, pas d'aplatissement mais une élévation silencieuse. Oui, peu à peu la magie a opéré, cette voix est bien celle du petit garçon qu'il était. Aharon Appelfeld n'essaie pas de revisiter ses souvenirs en adulte, de les transformer avec sa vision d'homme, mais veut respecter la mémoire comme une donnée brute, sans analyse, la mémoire et les ressentis du petit garçon qu'il était. La mémoire remonte en bulles éphémères et éclatent, nous éclaboussant au passage. de violentes taches de mémoire comme refuges sans la déformer, la travestir, et sans tomber dans les affres de l'imagination.
« La mémoire était réelle, solide, d'une certaine façon. L'imagination avait des ailes. La mémoire tendait vers le connu, l'imagination embarquait vers l'inconnu. La mémoire répandait sur moi douceur et sérénité. L'imagination me ballotait de droite à gauche et finalement m'angoissait ».
Aharon Appelfeld est originaire de Roumanie, enfant unique d'une famille juive. Ses grands-parents sont pratiquants et parlent le yiddish, une langue qu'il ne comprend pas, qu'il apprendra dans les camps, et qui le fascine. @Yaena avec qui nous avons fait cette lecture en parallèle, me disait qu'Aharon Appelfeld avait peur d'oublier l'hébreu car, petit garçon, on lui imposait l'allemand. Il vérifiait en se parlant à lui-même dans sa tête. Cet élément a ensuite été présent durant ma lecture, magie du partage et de la lecture en duo. le monde de ce petit garçon de 9 ou 10 ans bascule avec l'arrivée de la répression anti-juive du gouvernement roumain. Sa mère est assassinée en 1940 et il connaitra avec son père le ghetto puis la déportation. Il s'échappera, seul, trouvera refuge dans les forêts et rencontrera des adultes plus ou moins bienveillants avec lui. L'occasion pour lui de découvrir l'âme humaine et de lui préférer les objets et les animaux. Il retrouvera par miracle son père plus tard en Israël.
« Plus de cinquante ans ont passé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. le coeur a beaucoup oublié, principalement des lieux, des dates, des noms de gens, et pourtant je ressens ces jours-là dans tout mon corps. Chaque fois qu'il pleut, qu'il fait froid, ou que souffle un vent violent, je suis de nouveau dans le ghetto, dans le camp, ou dans les forêts qui m'ont abrité longtemps. La mémoire, s'avère-t-il, a des racines profondément ancrées dans le corps. Il suffit parfois de l'odeur de la paille pourrie ou du cri d'un oiseau pour me transporter loin et à l'intérieur. Je dis à l'intérieur bien que je n'aie pas encore trouvé de mots pour ces violentes taches de mémoire ».
Une ode au langage, aux langues. Une ode aux mots, aux mots parlés, aux mots écrits. Aux mots murmurés. L'océan de mots après le silence étourdissant de la guerre. Les mots qui encerclent et délimitent les catastrophes pour mieux s'en protéger. Et l'auteur de trouver sa place, l'auteur d'abord bègue et ne pouvant qu'écrire des mots, pas de phrase, va réapprendre à s'exprimer pour dire l'indicible.
Je termine la lecture de ce livre émue, en éprouvant du respect, de la tendresse, de l'empathie et de l'admiration pour cet homme. Avec ce témoignage poignant sur sa vie et ces réflexions précieuses et magnifiques sur la mémoire, sur l'âme humaine, sur les identités palimpsestes, Aharon Appelfeld nous offre un récit empli d'humanité dans lequel, je le sais, je reviendrai de temps à autre, comme on vient parler à un ami. Un ami en exil. Un ami juif, européen, israélien, une triple peau si lourde à porter.
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enjie77
  25 juillet 2021
« La mémoire était réelle, solide, d'une certaine façon. L'imagination avait des ailes. La mémoire tendait vers le connu, l'imagination embarquait vers l'inconnu. La mémoire répandait sur moi douceur et sérénité. L'imagination me ballotait de droite à gauche et finalement m'angoissait ».

Comment puis-je approcher, sans trahir le projet de l'auteur, l'âme de ce livre afin de rédiger un commentaire sur la biographie d'Aharon Appelfeld. Il écrit en préface « ce livre n'est pas un résumé mais plutôt une tentative, un effort désespéré pour relier les différentes strates de ma vie à leur racine ».
(Je me suis sentie tellement proche de l'auteur que je me suis autorisée à l'appeler par son prénom tout au long de ma chronique.)
Aharon, pour écrire son récit, fait appel à des traces mémorielles et des instants extrêmes de contemplation. Ces impressions, elles sont restées enfouies au plus profond de son inconscient afin de pouvoir survivre. Cette lecture se lit paisiblement tant Aharon met la souffrance à distance. Il n'écrit pas sur les chambres à gaz, sur les camps de concentration, il écrit et relate les évènements avec ses yeux d'enfant, cet enfant niché au plus profond de son coeur qu'il a tenté de préserver.
Originaire de Roumanie, Aharon est issu d'une famille juive assimilée, germanophone. Ses grands-parents, pratiquants, s'expriment en yiddish au grand dam de ses parents. Il nous confie quelques souvenirs qui lui restent de ses grands-parents et notamment, cette rencontre, à la synagogue, avec la langue de Dieu qu'il ne comprend pas. Je pense que c'est sa première rencontre avec l'Hébreu. Cette langue qui va tenir une place importante dans sa vie. Il a une petite enfance heureuse entre une maman tendre, un papa plus distant et ses grands-parents.
Et puis, le monde d'Aharon bascule sous le joug meurtrier du gouvernement roumain et sa répression anti-juive. Sa mère est assassinée en 1940. Il gardera le souvenir de son cri. Avec son père, il connait le ghetto puis la déportation d'où, seul, il s'échappera. Il aura la chance de retrouver son père, plus tard, en Israël.
Imaginez un enfant de dix ans dont les parents ont été assassinés parce que juifs, survivant dans les forêts ukrainiennes, trouvant un jour abri moyennant quelques petits travaux, chez une prostituée qui le maltraite, puis chez un paysan, tout aussi malveillant que la prostituée, mais sans jamais oublier l'abjecte dénonciation qui plane au-dessus de sa tête. En proie à une terreur constante, cette peur qui ne peut quitter l'enfant tant la chaîne de confiance qui le reliait à l'humanité, s'est brisée. Cet enfant s'est enfui de l'horreur du camp, ce cauchemar qui a fait de lui un animal traqué. Comment résister psychologiquement à de telles atrocités. La méfiance devient une seconde nature et les mots disparaissent, eux aussi deviennent inutiles, superflus et suspects. le silence règne dans les forêts ukrainiennes où il se cache pendant deux ans. Seule la contemplation de la nature parvient à lui faire oublier la faim et la peur. le traumatisme est d'une telle ampleur que la mémoire « cache » de l'enfant s'est vidée, au langage a succédé un bégaiement, c'est un retour à son animalité.
Aharon a souffert dans son corps, dans sa chair, dans son âme, et cette mémoire blessée, commotionnée, va se révéler sous l'effet d'un « déjà vu, déjà senti » mais cette mémoire cognitive ne pourra relier ses sensations à des évènements précis.
Me vient en mémoire cette phrase de Marcel Proust :
« Cette terrible puissance d'enregistrement qu'a le corps et qui fait de la douleur quelque chose de contemporain à toutes les époques de notre vie où nous avons souffert ».
Et malgré toutes ces horreurs, naîtra chez lui un espoir irraisonné, retrouver ses parents, et c'est de cette aspiration qu'il puisera chez lui un irrépressible instinct de survie qui le portera jusqu'en Israël où il deviendra l'un des plus grands écrivains de langue hébraïque.
Ce livre est magnifique, il est parcouru d'ombre et de Lumière, c'est un hymne à la Vie. Ce récit est extrêmement émouvant et particulièrement puissant, quelle force ! Il ne tombe jamais dans la plainte, la nostalgie, il reste pudique. L'écriture est douce et sereine malgré le contexte. Aharon me rappelle mon grand-père, on ne ressent aucune animosité malgré les épreuves de la vie, bien au contraire. Il sait nous raconter qu'il a rencontré des êtres ignobles mais qu'il a rencontré des êtres d'une générosité exceptionnelle. Les mots sont simples et laissent passer l'émotion, on ressent ce besoin de trouver le mot juste sans tomber dans l'inutile car il connait la valeur du « mot ». C'est terrible de se dire que ce sont de telles épreuves qui ont engendré ce grand auteur !
Ce qui m'a le plus interpelée, c'est la relation à la langue maternelle. Je ne m'étais jamais posé de questions sur les relations que nous entretenons avec notre langue maternelle. Pour Aharon, la langue allemande était devenue celle des assassins. Mais c'est aussi cette langue qui le reliait à ses parents. Il avait aussi perdu cette filiation. L'identité s'était effacée et c'est toute son histoire, tout son parcours qu'il tente de reconstituer sous sa plume entre le subjectif, les émotions et la réalité.
Il explique très bien ses difficultés avec l'apprentissage de l'Hébreu. L'allemand, le yiddish, le roumain, s'étaient les langues de l'amour de ses parents, les langues qui le rattachaient à ses racines. Y renoncer, n'était-ce pas mourir encore un peu ou faire mourir sa mère une seconde fois ! Comment retrouver dans l'Hébreu, ce lien affectif, intime d'où pourrait naître le sens de sa nouvelle vie, de l'écriture, de la communication. Ce sont des passages de sa reconstruction particulièrement édifiants. Lorsque l'Hébreu est devenu sa langue maternelle, son attachement à cette nouvelle terre, il raconte sa hantise de perdre, à nouveau cette langue, hantise qui se concrétisait dans ses cauchemars. L'Hébreu lui ouvrira aussi les portes de la spiritualité ce qui lui permettra de se retrouver.
Ces passages m'ont incitée à lire « L'angoisse d'Abraham » de Rosie Pinhas-Delpuech, qui dirige la collection « Lettres hébraïques » d'Actes Sud. Dans ce livre, elle tente d'interroger en profondeur notre relation à la langue maternelle et à l'exil.
« Nous sommes venus en Israël pour construire et être construits ». Ce n'est pas si simple !

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dannso
  07 avril 2022
C'est encore un livre que je n'aurais probablement jamais ouvert, sans Babelio et quelques critiques enthousiastes, surtout qu'à ma médiathèque il était en réserve. Je n'aurais pas pu tomber dessus par hasard.
Histoire d'une vie est une autobiographie, mais sous forme parcellaire. L'auteur n'a que sept ans quand la seconde guerre mondiale éclate et celle-ci fait voler sa vie en éclats. Pour survivre, longtemps il a préféré oublier et puis il a laissé les souvenirs remonter pour éviter qu'un jour ils n'explosent.
Ces souvenirs sont racontés par bribes : comme le dit l'auteur dans la préface :
« La mémoire est fuyante et sélective, elle produit ce qu'elle choisit. Je ne prétends pas qu'elle produit uniquement le bon et l'agréable. La mémoire, tout comme le rêve, saisit dans le flux épais des évènements certains détails, parfois insignifiants, les emmagasine et les fait remonter à la surface à un moment précis. »
Il ne donnera pas beaucoup de faits, beaucoup de détails sur les années de guerre et sa survie. Il évoque plutôt des lieux : entre autres la forêt où il trouve refuge au milieu de la nature ; des personnes : des justes et des cruels, des victimes et des profiteurs ; des sentiments. Il décrira comment cette nécessité de survivre va modifier profondément tous ces enfants qui se sont retrouvés livrés à eux-mêmes durant ces années terribles, oubliant les mots, se réfugiant dans le silence, apprenant la méfiance qui deviendra une seconde nature :
« Il y a des visions qui se sont gravées dans ma mémoire et beaucoup a été oublié, mais la méfiance est restée inscrite dans mon corps, et aujourd'hui encore je m'arrête tous les quelques pas pour écouter. »
Ce récit des années de guerre est profondément émouvant, mais j'ai surtout été marquée par son récit des années qui ont suivi, son arrivée en Israël et la nécessité de s'intégrer dans un monde qui n'est pas le sien, sans doute parce que j'ai moins lu sur ce sujet. Cet adolescent doit tout apprendre, une nouvelle géographie, une nouvelle langue lui qui ne sait quasiment plus parler : « qui avait perdu toutes les langues qu'ils savait parler. »
Dans son enfance, il parlait quatre langues différentes, ces langues étaient attachées à sa vie, son histoire, son environnement. La nouvelle qu'il doit apprendre, l'hébreu, lui est étrangère : les mots n'évoquent aucune image et sont donc difficiles à retenir. J'ai beaucoup aimé ces pages où l'auteur insiste sur la langue et son importance pour les relations entre les hommes et comment l'ignorance de celle-ci est handicapante.
Il est d'autant plus remarquable que Aharon Appelfeld deviendra un écrivain renommé, dans cette langue qui n'est pas sa langue maternelle.
J'ai aimé cette lecture et ce texte à la fois émouvant et très pudique. Je ressens beaucoup d'admiration pour l'auteur et tous les autres qui ont su se reconstruire après avoir quasiment tout perdu.
Merci à Chrystèle, Doriane et les autres de m'avoir conduite vers ce livre.
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diablotin0
  05 octobre 2020
J'éprouve de la tendresse et de l'admiration pour ce que fut et devenu Aharon Appelfeld. J'ai également beaucoup de satisfaction de voir le talent de l'écrivain qu'il est devenu. Quelle belle revanche ! lui qui a eu tant de mal avec la langue et les mots ! "Histoire d'une vie" est un récit biographique qui nous révèle quelques bribes de son histoire. Il nous prévient, ce ne sera pas linéaire mais il nous donne à lire des moments, des réflexions, des sensations de ce qu'il a vécu enfant quant à 10 ans, il s'échappe d'un camp de concentration et traverse les forêts ukrainienne. Il passera par l'Italie et enfin rejoindra l'Israël. Il lui faudra apprendre cette langue qui lui est étrangère et pourtant deviendra sa langue d'écriture. Personne ne lui facilitera cette tâche, on lui reprochera de ne pas écrire un témoignage "classique".
"Sur la Shoah, il faut témoigner et non pas écrire à partir de réflexions personnelles". Et bien Aharon Appelfeld l'a fait et c'est tant mieux pour nous lecteurs car il nous livre ici un livre d'une grande richesse qui recevra d'ailleurs en 2004 le prix Medicis. Émotions et admiration pour ce récit et pour cet homme qui a su avec beaucoup d'intelligence se raconter.
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Yaena
  19 janvier 2022
Les écrits consacrés à la seconde guerre mondiale sont nombreux. Il y a beaucoup de témoignages aussi difficiles à lire que nécessaires. Des survivants racontent l'inconcevable. Certains ouvrages regroupent ces témoignages, d'autres racontent le fonctionnement et l'organisation de cette industrialisation de la mort, d'autres encore sont l'histoire d'une vie.
Parmi ces témoins qui nous parlent de leur vie certains choisissent d'aborder les choses sous un angle particulier. Au-delà des faits relatés ils nous offrent une analyse de la nature humaine. Car en temps de guerre l'Homme se révèle dans ce qu'il a de plus beau et de plus laid. Débarrassé du masque de la civilisation il est libre de montrer son vrai visage pour le meilleur comme pour le pire.
Comme Charlotte DELBO, Primo LEVI, Jiri WEIL et tant d'autres, Aharon APPELFELD analyse autant qu'il partage ce qu'il a vécu. Au départ il m'a semblé que cette analyse mettait une distance entre le lecteur et le récit. Mais plus j'avançais dans ma lecture et plus je me disais que cette distance était plus entre l'auteur et son propre récit. C'est une distance salvatrice, protectrice qui au fil des pages devient poignante et révèle beaucoup de dignité. Ce récit est souvent triste mais jamais larmoyant, d'ailleurs il le dit lui-même : « Je n'aime pas m'étendre sur les sentiments. Une trop grande propension à parler des affects nous entrainera toujours vers un labyrinthe sentimental, vers le piétinement et l'aplatissement. Un sentiment qui découle d'un fait est un sentiment solide. »
Ce qui ne l'empêche pas de nous offrir un récit généreux où il est question de sa vie mais beaucoup des autres, des Hommes, de l'Humanité. A demi-mots on sent l'horreur qui n'est pas dite, la tragédie, les plaies qui ne se refermeront jamais tout à fait. Aharon APPELFELD n'était qu'un enfant quand la guerre a éclaté. Comment vit-on quand on se construit seul sans parents, sans modèles pour nous aiguiller, en état d'alerte constant, sans enfance pour faire son apprentissage, sans enseignement, sans éducation et que l'on a perdu jusqu'à la maîtrise du langage ? La guerre a beau être terminée la souffrance et la solitude demeurent et vivre est un défi. Dans une interview il a dit au sujet de ce qu'il a vécu pendant la guerre « C'était horrible, mais j'ai vu tant de choses sur la vie humaine que je me sens plus riche. Je comprends la vie de manière plus profonde. » Cette philosophie transpire dans chaque ligne de son livre. Elle dénote d'une force de caractère hors du commun pour faire d'une telle épreuve une force et en retirer quelque chose de beau. La guerre semble l'avoir déstructuré autant qu'elle l'a construit. A l'image de son récit qui semble partir dans tous les sens mais dont la colonne vertébrale est solide. La mémoire comme fil conducteur. J'ai aimé le paradoxe de cet homme qui raconte sa vie mais qui a dû lutter avec sa mémoire pour pouvoir le faire. Il explique les difficultés à se rappeler, cette mémoire de l'esprit qui se dérobe tandis que celle du corps est presque trop fiable. Un mouvement suffit pour le ramener des années en arrière et revivre un instantané d'horreur.
J'ai aimé son parallèle entre la foi religieuse et la foi en un idéal politique, son point de vue sur le silence et ses questionnements, sur le langage et la manière dont il façonne les êtres. J'ai aimé son regard sur le monde et ses interrogations, son écriture poétique et simple, son amour du vivant des animaux, de la nature et j'ai aimé la résilience qui parsème son récit.
Aharon APPELFELD offre au lecteur bien plus que l'histoire d'une vie.
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Citations et extraits (112) Voir plus Ajouter une citation
gouelangouelan   22 février 2021
La Seconde Guerre mondiale dura six années. Parfois il me semble que ce ne fut qu'une longue nuit dont je me suis réveillé différent. Parfois il me semble que ce n'est pas moi qui ai connu la guerre mais un autre, quelqu'un de très proche, destiné à me raconter précisément ce qui s'est passé, car je ne me souviens pas de ce qui est arrivé, ni comment.
Je dis : "je ne me souviens pas", et c'est la stricte vérité. Ce qui s'est gravé en moi ces années-là, ce sont principalement des sensations physiques très fortes. Le besoin de manger du pain. Aujourd'hui encore je me réveille la nuit, affamé. Des rêves de faim et de soif se répètent chaque semaine. Je mange comme seuls mangent ceux qui ont eu faim un jour, avec un appétit étrange.
Durant la guerre, je suis allé dans des centaines de lieux, de gares, de villages perdus, près de cours d'eau. Chaque lieu avait un nom. Je n'en ai aucun souvenir, ne serait-ce qu'un. Les années de guerre m'apparaissent tantôt comme un large pâturage qui se fond avec le ciel, tantôt comme une forêt sombre qui s'enfonce indéfiniment dans son obscurité, parfois comme une colonne de gens chargés de ballots, dont quelques-uns tombent régulièrement et sont piétinés.
Tout ce qui s'est passé est inscrit dans les cellules du corps et non dans la mémoire, pourtant prédestinée à cela. De longues années après la guerre, je ne marchais ni au milieu du trottoir ni au milieu de la route mais je rasais les murs, toujours dans l'ombre et toujours d'un pas rapide, comme si je fuyais. Je ne suis pas enclin à pleurer en général, mais des séparations insignifiantes me font sangloter violemment.
J'ai dit : "Je ne me souviens pas", et pourtant je me souviens de milliers de détails. Il suffit parfois de l'odeur d'un plat, de l'humidité des chaussures ou d'un bruit soudain pour me ramener au plus profond de la guerre, et il me semble alors qu'elle n'a pas pris fin, qu'elle s'est poursuivie à mon insu, et à présent que l'on m'a réveillé, je sais que depuis qu'elle a commencé elle n'a pas connu d'interruption

p.100
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enjie77enjie77   11 juillet 2021
C'est le poète Y.S. qui nous instruit, un petit homme maigre et chauve qui ne payait pas de mine et ressemblait à un commerçant mais dès qu'il prononçait quelques mots, sa voix faisait votre conquête. IL nous apprenait la poésie et le chant, le tout en yiddish. Il faisait partie des instructeurs dépêchés par Erets-Israël. Ces derniers étaient des tenants de l'hébreu et lui, du yiddish. Les instructeurs d'Erets-Israël étaient plus grands que lui, beaux et surtout, ils parlaient au nom de l'avenir, au nom de la transformation positive, au nom de la vie qui nous attendait en Palestine. Lui, bien entendu, parlait de ce qui avait été, de la continuité qui serait rompue si on ne parlait pas la langue des suppliciés. Celui qui parle la langue des suppliciés leur assure non seulement le souvenir en ce monde mais élève un rempart contre le mal et transmet le flambeau de leur foi de génération en génération.

page 97
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ChouchaneChouchane   05 juillet 2011
J'avais 7 ans lorsque éclata la Seconde Guerre mondiale. L'ordre temporel s'en trouva bouleversé, il n'y eut plus d'été, ni d'hiver, plus de longs séjours chez les grands-parents à la campagne. Notre vie fut comprimée dans une chambre étroite. Nous restâmes un temps dans le ghetto et à la fin de l'automne nous fûmes déportés. (...) Après la guerre, j'ai passé plusieurs mois sur les côtes italienne et yougoslave. Ces mois furent ceux d'un merveilleux oubli.(...) Sur les plages erraient des êtres que la guerre avait façonnés : musiciens, prestidigitateurs, chanteurs d'opéra, acteurs, sombres prédicateurs, trafiquants et voleurs (...) Lorsque nous arrivâmes en Israël, l'oubli était solidement ancré en nos âmes. (...) Pendant de longues années je fus plongé dans un sommeil amnésique. Ma vie s'écoulait en surface. Je m'étais habitué aux caves enfouies et humides. Cependant, je redoutais toujours l'éruption. Il me semblait, non sans raison, que les forces ténébreuses qui grouillaient en moi s'accroissaient et qu'un jour, lorsque la place leur manquerait, elles jailliraient. (...) Ce livre n'est pas un résumé, mais plutôt une tentative, un effort désespéré pour relier les différentes strates de ma vie à leur racine.Que le lecteur ne cherche pas dans ces pages une autobiographie structurée et précise. Ce sont différents lieux de vie qui se sont enchaînés les uns aux autres dans la mémoire, et convulsent encore.
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Blandine54Blandine54   07 octobre 2018
Ma poétique personnelle s'est formée au début de ma vie, et lorsque je dis "au début de ma vie", je pense à tout ce que j'ai vu et perçu dans la maison de mes parents et pendant la longue guerre. C'est alors que s'est déterminé en moi mon rapport aux hommes, aux croyances, aux sentiments et aux mots. Ce rapport n'a pas changé avec le temps. Ma vie s'est pourtant enrichie, j'ai amassé des mots, des termes et des connaissances, mais le rapport fondamental est demeuré tel quel. Durant la guerre, j'ai vu la vie dans sa nudité, sans fard. Le bien et le mal, le beau et le laid se sont révélés à moi mêlés. Cela ne m'a pas transformé, grâce au ciel, en moraliste. Au contraire, j'ai appris à respecter la faiblesse et à l'aimer, la faiblesse est notre essence et notre humanité. Un homme qui connaît sa faiblesse sait parfois la surmonter. Le moraliste ignore ses faiblesses et, au lieu de s'en prendre à lui-même, il s'en prend à son prochain.
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enjie77enjie77   09 juillet 2021
Grand-père est plongé dans la prière et ne s'aperçoit pas de mon arrivée. Je reste debout près de lui en regardant l'arche sainte enveloppée dans son rideau. J'essaie de saisir un des mots avec lesquels les gens s'adressent à Dieu mais je n'y parviens pas. Désormais c'est clair : je suis muet. Tous murmurent, font des efforts et moi je suis dénué de mots. Je contemple et cette contemplation me fait mal. Je ne pourrais jamais rien demander à Dieu puisque je ne sais pas parler Sa langue. Papa et maman ne savent pas parler Sa langue. Papa m'a déjà dit un jour : "Nous n'avons rien d'autre que ce que nos yeux voient."
Je n'avais pas compris cette phrase. A présent, il me semble que j'en devine le sens.


page 25
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Videos de Aharon Appelfeld (11) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Aharon Appelfeld
Avec Valérie Zenatti et ses invités. Entretien animé par Olivia Gesbert au Mucem le 18 juillet 2021.
Écrivaine, traductrice, scénariste, Valérie Zenatti possède à l'évidence toutes les qualités pour se prêter à l'exercice du grand entretien façon Oh les beaux jours !. Alors que reparaît son premier roman, En retard pour la guerre, elle reviendra sur son parcours riche et éclectique qui a démarré avec l'écriture d'ouvrages pour la jeunesse, notamment Une bouteille dans la mer de Gaza (L'École des loisirs, 2005) pour lequel elle a remporté une vingtaine de prix, qui a été traduit dans une quinzaine de langues et adapté au cinéma par ses soins et par le réalisateur Thierry Binisti.
L'oeuvre de Valérie Zenatti est marquée par l'enfance, ses possibles et ses peurs, par la guerre, la dimension géopolitique des conflits, mais aussi par la place qu'occupent l'individu et son histoire intime dans la sphère collective. C'est ainsi que dans Jacob, Jacob (L'Olivier, 2014 ; prix du Livre Inter) elle a exploré la mémoire algérienne de sa famille à travers le portrait de Jacob, jeune juif de Constantine enrôlé en 1944 pour libérer la France de l'occupation nazie. Valérie Zenatti est aussi une grande traductrice de l'hébreu, particulièrement de l'oeuvre d'un des plus importants écrivains de notre temps, l'écrivain israélien Aharon Appelfeld (disparu en janvier 2018). Elle a relaté leur relation littéraire et amicale extrêmement forte dans un récit intimiste, Mensonges (L'Olivier, 2011), mais aussi dans un essai brillant, Dans le faisceau des vivants (L'Olivier, 2019).
Depuis peu, Valérie Zenatti a élargi sa palette avec l'écriture de séries. Au Mucem, elle évoquera tout cela mais aussi son goût des autres, sa passion pour la musique et pour les langues. À ses côtés, la comédienne Agathe Bonitzer, qui interprétait le personnage principal d'Une Bouteille à la mer, et l'écrivaine Nathalie Kuperman dont elle dit qu'elle est la personne au monde avec laquelle elle a « le plus de bonheur à ne pas être d'accord…». Accords et dissonances : oh le beau programme ! _____ À lire Valérie Zenatti, En retard pour la guerre, L'Olivier, 2021 ; Dans le faisceau des vivants, L'Olivier, 2019 (prix France Télévisions). _____ À voir Thierry Binisti, Une bouteille à la mer, Diaphana, 2019. _____ En coréalisation avec le Mucem. _____ Replay et podcasts ohlesbeauxjours.fr
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Victoria Ocampo

8 questions
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Thèmes : suicide , biographie , littératureCréer un quiz sur ce livre