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EAN : 9782823618624
240 pages
Éditeur : Editions de l'Olivier (25/11/2021)
4.03/5   212 notes
Résumé :
Comment un enfant ayant tout perdu peut-il survivre plusieurs années seul dans les sombres forêts ukrainiennes ?
Aharon Appelfeld a dix ans lorsqu'il s'échappe du camp. Sa longue errance le conduira, quatre ans plus tard, en Palestine.
Plongé dans le silence depuis le début de la guerre, il apprend une nouvelle langue. Il l'utilisera désormais pour tenter de relier les différentes strates de sa vie à leurs racines perdues.
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Critiques, Analyses et Avis (40) Voir plus Ajouter une critique
4,03

sur 212 notes

enjie77
  25 juillet 2021
« La mémoire était réelle, solide, d'une certaine façon. L'imagination avait des ailes. La mémoire tendait vers le connu, l'imagination embarquait vers l'inconnu. La mémoire répandait sur moi douceur et sérénité. L'imagination me ballotait de droite à gauche et finalement m'angoissait ».

Comment puis-je approcher, sans trahir le projet de l'auteur, l'âme de ce livre afin de rédiger un commentaire sur la biographie d'Aharon Appelfeld. Il écrit en préface « ce livre n'est pas un résumé mais plutôt une tentative, un effort désespéré pour relier les différentes strates de ma vie à leur racine ».
(Je me suis sentie tellement proche de l'auteur que je me suis autorisée à l'appeler par son prénom tout au long de ma chronique.)
Aharon, pour écrire son récit, fait appel à des traces mémorielles et des instants extrêmes de contemplation. Ces impressions, elles sont restées enfouies au plus profond de son inconscient afin de pouvoir survivre. Cette lecture se lit paisiblement tant Aharon met la souffrance à distance. Il n'écrit pas sur les chambres à gaz, sur les camps de concentration, il écrit et relate les évènements avec ses yeux d'enfant, cet enfant niché au plus profond de son coeur qu'il a tenté de préserver.
Originaire de Roumanie, Aharon est issu d'une famille juive assimilée, germanophone. Ses grands-parents, pratiquants, s'expriment en yiddish au grand dam de ses parents. Il nous confie quelques souvenirs qui lui restent de ses grands-parents et notamment, cette rencontre, à la synagogue, avec la langue de Dieu qu'il ne comprend pas. Je pense que c'est sa première rencontre avec l'Hébreu. Cette langue qui va tenir une place importante dans sa vie. Il a une petite enfance heureuse entre une maman tendre, un papa plus distant et ses grands-parents.
Et puis, le monde d'Aharon bascule sous le joug meurtrier du gouvernement roumain et sa répression anti-juive. Sa mère est assassinée en 1940. Il gardera le souvenir de son cri. Avec son père, il connait le ghetto puis la déportation d'où, seul, il s'échappera. Il aura la chance de retrouver son père, plus tard, en Israël.
Imaginez un enfant de dix ans dont les parents ont été assassinés parce que juifs, survivant dans les forêts ukrainiennes, trouvant un jour abri moyennant quelques petits travaux, chez une prostituée qui le maltraite, puis chez un paysan, tout aussi malveillant que la prostituée, mais sans jamais oublier l'abjecte dénonciation qui plane au-dessus de sa tête. En proie à une terreur constante, cette peur qui ne peut quitter l'enfant tant la chaîne de confiance qui le reliait à l'humanité, s'est brisée. Cet enfant s'est enfui de l'horreur du camp, ce cauchemar qui a fait de lui un animal traqué. Comment résister psychologiquement à de telles atrocités. La méfiance devient une seconde nature et les mots disparaissent, eux aussi deviennent inutiles, superflus et suspects. le silence règne dans les forêts ukrainiennes où il se cache pendant deux ans. Seule la contemplation de la nature parvient à lui faire oublier la faim et la peur. le traumatisme est d'une telle ampleur que la mémoire « cache » de l'enfant s'est vidée, au langage a succédé un bégaiement, c'est un retour à son animalité.
Aharon a souffert dans son corps, dans sa chair, dans son âme, et cette mémoire blessée, commotionnée, va se révéler sous l'effet d'un « déjà vu, déjà senti » mais cette mémoire cognitive ne pourra relier ses sensations à des évènements précis.
Me vient en mémoire cette phrase de Marcel Proust :
« Cette terrible puissance d'enregistrement qu'a le corps et qui fait de la douleur quelque chose de contemporain à toutes les époques de notre vie où nous avons souffert ».
Et malgré toutes ces horreurs, naîtra chez lui un espoir irraisonné, retrouver ses parents, et c'est de cette aspiration qu'il puisera chez lui un irrépressible instinct de survie qui le portera jusqu'en Israël où il deviendra l'un des plus grands écrivains de langue hébraïque.
Ce livre est magnifique, il est parcouru d'ombre et de Lumière, c'est un hymne à la Vie. Ce récit est extrêmement émouvant et particulièrement puissant, quelle force ! Il ne tombe jamais dans la plainte, la nostalgie, il reste pudique. L'écriture est douce et sereine malgré le contexte. Aharon me rappelle mon grand-père, on ne ressent aucune animosité malgré les épreuves de la vie, bien au contraire. Il sait nous raconter qu'il a rencontré des êtres ignobles mais qu'il a rencontré des êtres d'une générosité exceptionnelle. Les mots sont simples et laissent passer l'émotion, on ressent ce besoin de trouver le mot juste sans tomber dans l'inutile car il connait la valeur du « mot ». C'est terrible de se dire que ce sont de telles épreuves qui ont engendré ce grand auteur !
Ce qui m'a le plus interpelée, c'est la relation à la langue maternelle. Je ne m'étais jamais posé de questions sur les relations que nous entretenons avec notre langue maternelle. Pour Aharon, la langue allemande était devenue celle des assassins. Mais c'est aussi cette langue qui le reliait à ses parents. Il avait aussi perdu cette filiation. L'identité s'était effacée et c'est toute son histoire, tout son parcours qu'il tente de reconstituer sous sa plume entre le subjectif, les émotions et la réalité.
Il explique très bien ses difficultés avec l'apprentissage de l'Hébreu. L'allemand, le yiddish, le roumain, s'étaient les langues de l'amour de ses parents, les langues qui le rattachaient à ses racines. Y renoncer, n'était-ce pas mourir encore un peu ou faire mourir sa mère une seconde fois ! Comment retrouver dans l'Hébreu, ce lien affectif, intime d'où pourrait naître le sens de sa nouvelle vie, de l'écriture, de la communication. Ce sont des passages de sa reconstruction particulièrement édifiants. Lorsque l'Hébreu est devenu sa langue maternelle, son attachement à cette nouvelle terre, il raconte sa hantise de perdre, à nouveau cette langue, hantise qui se concrétisait dans ses cauchemars. L'Hébreu lui ouvrira aussi les portes de la spiritualité ce qui lui permettra de se retrouver.
Ces passages m'ont incitée à lire « L'angoisse d'Abraham » de Rosie Pinhas-Delpuech, qui dirige la collection « Lettres hébraïques » d'Actes Sud. Dans ce livre, elle tente d'interroger en profondeur notre relation à la langue maternelle et à l'exil.
« Nous sommes venus en Israël pour construire et être construits ». Ce n'est pas si simple !

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diablotin0
  05 octobre 2020
J'éprouve de la tendresse et de l'admiration pour ce que fut et devenu Aharon Appelfeld. J'ai également beaucoup de satisfaction de voir le talent de l'écrivain qu'il est devenu. Quelle belle revanche ! lui qui a eu tant de mal avec la langue et les mots ! "Histoire d'une vie" est un récit biographique qui nous révèle quelques bribes de son histoire. Il nous prévient, ce ne sera pas linéaire mais il nous donne à lire des moments, des réflexions, des sensations de ce qu'il a vécu enfant quant à 10 ans, il s'échappe d'un camp de concentration et traverse les forêts ukrainienne. Il passera par l'Italie et enfin rejoindra l'Israël. Il lui faudra apprendre cette langue qui lui est étrangère et pourtant deviendra sa langue d'écriture. Personne ne lui facilitera cette tâche, on lui reprochera de ne pas écrire un témoignage "classique".
"Sur la Shoah, il faut témoigner et non pas écrire à partir de réflexions personnelles". Et bien Aharon Appelfeld l'a fait et c'est tant mieux pour nous lecteurs car il nous livre ici un livre d'une grande richesse qui recevra d'ailleurs en 2004 le prix Medicis. Émotions et admiration pour ce récit et pour cet homme qui a su avec beaucoup d'intelligence se raconter.
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filippo
  20 juin 2017
Plutôt que d'entreprendre la rédaction d'une autobiographie en bonne et due forme, à l'exemple de ce que font beaucoup d'écrivains, Aharon Appelfeld se contente ici de ne livrer aux lecteurs que des bribes de vie, quelques fragments extirpés d'une existence elle-même fragmentée. L'auteur est né en 1932 à Czernovitz, en Bucovine (un territoire intégré, à cette époque-là, à la Roumanie). A l'âge de huit ans, après l'assassinat de sa mère, il est déporté dans un camp d'où il s'évade quelques mois plus tard avant de se cacher, pendant trois ans, dans les forêts ukrainiennes. En 1946, il réussit à embarquer sur un bateau et à se rendre en Palestine. Sa vie hors norme, il explique lui-même qu'il lui est impossible de la raconter dans son intégralité. Trop de faits inouïs, trop de souffrances, sont enfouis dans son âme sans pouvoir en sortir. Il faut donc ne pas demander davantage que ce qu'il peut rassembler dans ce livre. Tel qu'il est, cet ouvrage n'en est pas moins bouleversant autant par ce qu'il dit expressément que par ce qu'il laisse deviner ou entrevoir. C'est un livre qui met l'humain à nu, tel qu'il est, avec ses innombrables misères, ses lâchetés et ses égoïsmes, mais aussi avec ses grandeurs, ses générosités, son aptitude au sacrifice de soi. En temps d'épreuves, comme le raconte Aharon Appelfeld, on rencontre beaucoup d'êtres médiocres, mais aussi quelques êtres purs, quelques êtres saints. Grâce à eux, on ne peut désespérer de l'humanité.
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gouelan
  23 février 2021
Je découvre cet auteur avec Histoire d'une vie.
Enfant échappé du camp il survit dans les forêts ukrainiennes.
Ensuite c'est la Palestine, la Alyat Hanoar, l'armée, l'université.
Il nous raconte ses impressions, ses sensations, les odeurs et le goût de ses souvenirs d'errance, mêlés comme une ombre à son enfance, sa vie d'avant avec ses parents. Il raconte la difficulté de dire ce qui s'est passé, les mots qui manquent, les détails effacés.
Les faits n'ont pas eu d'empreinte sur sa mémoire. Il était enfant, les lieux, les dates, toutes ces langues qui l'ont bercé ou agressé ont brouillé les pistes. Son corps seul se souvient.
Il a appris que les hommes ne sont que des hommes. Les épreuves ne les changent pas, au contraire elles dévoilent leurs penchants, leurs faiblesses, leurs forces. du camp jusqu'à l'université, les hommes rencontrés sont les mêmes.
Aharon aimait contempler comme le faisait sa mère. Ses mots touchent à l'âme. Ce sont ceux d'un écrivain humble, à la recherche d'où il vient pour savoir où aller.
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JeanPierreV
  14 août 2016
Il a connu la vie heureuse en famille, la vie des juifs de l'Europe de l'Est, l'antisémitisme croissant, la déportation, la mort violente de sa mère, les camps dont il s'évadera à 10 ans, une longue errance dans les bois, la libération par l'Armée Rouge, l'arrivée en Italie, puis en Israël, la guerre des Six Jours.... Il est maintenant l'un écrivains israéliens majeurs.
Un livre sur la Shoah ? Non, il se refuse de décrire la Shoah "J'ai essayé plusieurs fois de raconter tout cela sur un ton documentaire, mais chaque tentative se soldait par un échec. Tout simplement parce que ce que j'ai vécu n'est pas... croyable. Vous ne pouvez pas exprimer la peur et l'angoisse d'un enfant sans utiliser des métaphores. Il m'a fallu, pour rendre à mon histoire sa crédibilité, rompre avec le récit logique, passer par la fiction et me détacher de mes souvenirs".
…Mais il m'a fait découvrir «l'enclos Keffer» …horrible, ….je n'en dirai rien.
Un livre, qui partant de la Shoah qui fut l'un des événements majeurs de sa vie, évoque tous les autres événements, toute la Mémoire d'Aharon Appenfeld, son lent cheminement, cette lente reconstruction, qui l'amenèrent à devenir un écrivain, un penseur Juif.
Une mémoire qui revient par bribes dans tous les chapitres en employant le plus souvent un cheminement historique, mais n'hésitant pas à croiser ou à superposer les époques, sans chronologie : « le coeur a beaucoup oublié, principalement des lieux, des dates, des noms de gens, et pourtant je ressens ces jours-là dans tout mon corps. Chaque fois qu'il pleut, qu'il fait froid ou que souffle un vent violent, je suis de nouveau dans le ghetto, dans le camp, ou dans les forêts qui m'ont abrité longtemps. La mémoire, s'avère t-il, a des racines dans le corps. »
Être Juif aujourd'hui, être un écrivain Juif, c'est certes ne pas oublier, mais c'est aussi affronter d'autres enjeux. Ce fut, se heurter à tous ceux qui considéraient qu'on ne devait pas écrire de roman sur la Shoah, mais seulement des témoignages. Ce fut aussi pour cet adolescent arrivant en Israël, découvrir et apprendre une nouvelle langue, l'Hébreu, devenir Israélien et se battre pour la construction et l'existence de cet État.
Il est arrivé sans connaitre cette nouvelle langue, il en connaissait quatre autres, il a adopté cette nouvelle culture qui se créait. Il écrit aujourd'hui et écrira pour défendre à la fois cette langue, cette culture cette identité juive israélienne qui est la sienne. « Je ne suis pas un écrivain de l'holocauste et je n'écris pas sur cela, j'écris sur les hommes juifs ».
"Histoire d'une vie" est la mémoire des combats de l'écrivain, mais aussi celle de tous ces survivants qui ont du se reconstruire dans un pays qu'ils ne connaissaient pas, en silence, avec ce traumatisme, partie intégrante de leur personnalité, ce traumatisme qu'il les hante, et qui leur donne une philosophie de vie, un humanisme que nul autre ne peut avoir. Aharon Appenfeld m'a permis de découvrir ces autres écrivains ayant du affronter un parcours identique, parmi lesquels Yosef Agnon.
"Histoire d'une vie "donne un éclairage sur l'intégration de ces arrivants et sur ces combats de pensée qui ont divisé Israël dans ses premières années
Ne pas oublier n'est pas ressasser ses souvenirs, mais en tenir compte dans sa vie, dans son comportement d'homme, dans son métier d'écrivain, de penseur, sont les messages que je retiendrai de cette lecture.
Je vais poursuivre la découverte de cet auteur

Lien : https://mesbelleslectures.co..
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Citations et extraits (94) Voir plus Ajouter une citation
MonaLiszkaMonaLiszka   06 décembre 2021
Pendant la guerre, ce n'étaient pas les mots qui parlaient, mais le visage et les mains. Du visage vous appreniez dans quelle mesure l'homme à qui vous aviez affaire voulait vous aider ou vous agresser. Les mots n'aidaient en rien à la compréhension. Les sens apportaient la bonne information. La faim nous ramène à l'instinct, à la parole d'avant la parole. Celui qui vous a tendu un morceau de pain ou un peu d'eau alors que vous vous étiez effondré, terrassé par la faiblesse, la main qu'il a tendue, vous ne l'oublierez jamais.
La méchanceté comme la générosité se passent de mots. La méchanceté, car elle aime la dissimulation, l'ombre; et la générosité parce qu'elle n'aime pas mettre ses actes en valeur.
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enjie77enjie77   11 juillet 2021
C'est le poète Y.S. qui nous instruit, un petit homme maigre et chauve qui ne payait pas de mine et ressemblait à un commerçant mais dès qu'il prononçait quelques mots, sa voix faisait votre conquête. IL nous apprenait la poésie et le chant, le tout en yiddish. Il faisait partie des instructeurs dépêchés par Erets-Israël. Ces derniers étaient des tenants de l'hébreu et lui, du yiddish. Les instructeurs d'Erets-Israël étaient plus grands que lui, beaux et surtout, ils parlaient au nom de l'avenir, au nom de la transformation positive, au nom de la vie qui nous attendait en Palestine. Lui, bien entendu, parlait de ce qui avait été, de la continuité qui serait rompue si on ne parlait pas la langue des suppliciés. Celui qui parle la langue des suppliciés leur assure non seulement le souvenir en ce monde mais élève un rempart contre le mal et transmet le flambeau de leur foi de génération en génération.

page 97
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gouelangouelan   22 février 2021
La Seconde Guerre mondiale dura six années. Parfois il me semble que ce ne fut qu'une longue nuit dont je me suis réveillé différent. Parfois il me semble que ce n'est pas moi qui ai connu la guerre mais un autre, quelqu'un de très proche, destiné à me raconter précisément ce qui s'est passé, car je ne me souviens pas de ce qui est arrivé, ni comment.
Je dis : "je ne me souviens pas", et c'est la stricte vérité. Ce qui s'est gravé en moi ces années-là, ce sont principalement des sensations physiques très fortes. Le besoin de manger du pain. Aujourd'hui encore je me réveille la nuit, affamé. Des rêves de faim et de soif se répètent chaque semaine. Je mange comme seuls mangent ceux qui ont eu faim un jour, avec un appétit étrange.
Durant la guerre, je suis allé dans des centaines de lieux, de gares, de villages perdus, près de cours d'eau. Chaque lieu avait un nom. Je n'en ai aucun souvenir, ne serait-ce qu'un. Les années de guerre m'apparaissent tantôt comme un large pâturage qui se fond avec le ciel, tantôt comme une forêt sombre qui s'enfonce indéfiniment dans son obscurité, parfois comme une colonne de gens chargés de ballots, dont quelques-uns tombent régulièrement et sont piétinés.
Tout ce qui s'est passé est inscrit dans les cellules du corps et non dans la mémoire, pourtant prédestinée à cela. De longues années après la guerre, je ne marchais ni au milieu du trottoir ni au milieu de la route mais je rasais les murs, toujours dans l'ombre et toujours d'un pas rapide, comme si je fuyais. Je ne suis pas enclin à pleurer en général, mais des séparations insignifiantes me font sangloter violemment.
J'ai dit : "Je ne me souviens pas", et pourtant je me souviens de milliers de détails. Il suffit parfois de l'odeur d'un plat, de l'humidité des chaussures ou d'un bruit soudain pour me ramener au plus profond de la guerre, et il me semble alors qu'elle n'a pas pris fin, qu'elle s'est poursuivie à mon insu, et à présent que l'on m'a réveillé, je sais que depuis qu'elle a commencé elle n'a pas connu d'interruption

p.100
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ChouchaneChouchane   05 juillet 2011
J'avais 7 ans lorsque éclata la Seconde Guerre mondiale. L'ordre temporel s'en trouva bouleversé, il n'y eut plus d'été, ni d'hiver, plus de longs séjours chez les grands-parents à la campagne. Notre vie fut comprimée dans une chambre étroite. Nous restâmes un temps dans le ghetto et à la fin de l'automne nous fûmes déportés. (...) Après la guerre, j'ai passé plusieurs mois sur les côtes italienne et yougoslave. Ces mois furent ceux d'un merveilleux oubli.(...) Sur les plages erraient des êtres que la guerre avait façonnés : musiciens, prestidigitateurs, chanteurs d'opéra, acteurs, sombres prédicateurs, trafiquants et voleurs (...) Lorsque nous arrivâmes en Israël, l'oubli était solidement ancré en nos âmes. (...) Pendant de longues années je fus plongé dans un sommeil amnésique. Ma vie s'écoulait en surface. Je m'étais habitué aux caves enfouies et humides. Cependant, je redoutais toujours l'éruption. Il me semblait, non sans raison, que les forces ténébreuses qui grouillaient en moi s'accroissaient et qu'un jour, lorsque la place leur manquerait, elles jailliraient. (...) Ce livre n'est pas un résumé, mais plutôt une tentative, un effort désespéré pour relier les différentes strates de ma vie à leur racine.Que le lecteur ne cherche pas dans ces pages une autobiographie structurée et précise. Ce sont différents lieux de vie qui se sont enchaînés les uns aux autres dans la mémoire, et convulsent encore.
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Blandine54Blandine54   07 octobre 2018
Ma poétique personnelle s'est formée au début de ma vie, et lorsque je dis "au début de ma vie", je pense à tout ce que j'ai vu et perçu dans la maison de mes parents et pendant la longue guerre. C'est alors que s'est déterminé en moi mon rapport aux hommes, aux croyances, aux sentiments et aux mots. Ce rapport n'a pas changé avec le temps. Ma vie s'est pourtant enrichie, j'ai amassé des mots, des termes et des connaissances, mais le rapport fondamental est demeuré tel quel. Durant la guerre, j'ai vu la vie dans sa nudité, sans fard. Le bien et le mal, le beau et le laid se sont révélés à moi mêlés. Cela ne m'a pas transformé, grâce au ciel, en moraliste. Au contraire, j'ai appris à respecter la faiblesse et à l'aimer, la faiblesse est notre essence et notre humanité. Un homme qui connaît sa faiblesse sait parfois la surmonter. Le moraliste ignore ses faiblesses et, au lieu de s'en prendre à lui-même, il s'en prend à son prochain.
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Videos de Aharon Appelfeld (11) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Aharon Appelfeld
Avec Valérie Zenatti et ses invités. Entretien animé par Olivia Gesbert au Mucem le 18 juillet 2021.
Écrivaine, traductrice, scénariste, Valérie Zenatti possède à l'évidence toutes les qualités pour se prêter à l'exercice du grand entretien façon Oh les beaux jours !. Alors que reparaît son premier roman, En retard pour la guerre, elle reviendra sur son parcours riche et éclectique qui a démarré avec l'écriture d'ouvrages pour la jeunesse, notamment Une bouteille dans la mer de Gaza (L'École des loisirs, 2005) pour lequel elle a remporté une vingtaine de prix, qui a été traduit dans une quinzaine de langues et adapté au cinéma par ses soins et par le réalisateur Thierry Binisti.
L'oeuvre de Valérie Zenatti est marquée par l'enfance, ses possibles et ses peurs, par la guerre, la dimension géopolitique des conflits, mais aussi par la place qu'occupent l'individu et son histoire intime dans la sphère collective. C'est ainsi que dans Jacob, Jacob (L'Olivier, 2014 ; prix du Livre Inter) elle a exploré la mémoire algérienne de sa famille à travers le portrait de Jacob, jeune juif de Constantine enrôlé en 1944 pour libérer la France de l'occupation nazie. Valérie Zenatti est aussi une grande traductrice de l'hébreu, particulièrement de l'oeuvre d'un des plus importants écrivains de notre temps, l'écrivain israélien Aharon Appelfeld (disparu en janvier 2018). Elle a relaté leur relation littéraire et amicale extrêmement forte dans un récit intimiste, Mensonges (L'Olivier, 2011), mais aussi dans un essai brillant, Dans le faisceau des vivants (L'Olivier, 2019).
Depuis peu, Valérie Zenatti a élargi sa palette avec l'écriture de séries. Au Mucem, elle évoquera tout cela mais aussi son goût des autres, sa passion pour la musique et pour les langues. À ses côtés, la comédienne Agathe Bonitzer, qui interprétait le personnage principal d'Une Bouteille à la mer, et l'écrivaine Nathalie Kuperman dont elle dit qu'elle est la personne au monde avec laquelle elle a « le plus de bonheur à ne pas être d'accord…». Accords et dissonances : oh le beau programme ! _____ À lire Valérie Zenatti, En retard pour la guerre, L'Olivier, 2021 ; Dans le faisceau des vivants, L'Olivier, 2019 (prix France Télévisions). _____ À voir Thierry Binisti, Une bouteille à la mer, Diaphana, 2019. _____ En coréalisation avec le Mucem. _____ Replay et podcasts ohlesbeauxjours.fr
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