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Hubert Juin (Autre)Jacques Petit (Éditeur scientifique)
ISBN : 2070369102
Éditeur : Gallimard (21/01/1977)

Note moyenne : 3.87/5 (sur 202 notes)
Résumé :
Lors de la traversée de la lande de Lessay, le narrateur, accompagné de Maître Tainnebouy, entend dans la nuit des cloches sonner. Son compagnon lui apprend que c'est la cloche de l'abbaye de Blanchelande, qui sonne la messe de l'abbé de la Croix-Jugan. Il lui conte alors la terrible histoire de Jeanne-Madeleine de Feuardent et de l'abbé de La Croix-Jugan, ancien chouan...
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Critiques, Analyses et Avis (26) Voir plus Ajouter une critique
denis76
  12 mars 2019
Sur fond de chouannerie, l'abbé Jéohël de la Croix-Jugan est, quelque part, un précurseur de Jack Torrance dans "Shining" de Stephen King... dans ce livre de 1852.
Cependant, comme c'est un drame du terroir Normand qui se situe sur Blanchelande, près de Neufmesnil, dans le Cotentin, il y a de la lenteur paysanne, comme dans "Regain" de Jean Giono, ou "Les Creux-de-Maisons" d'Ernest Pérochon.
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L'ensorcelée est Jeanne le Hardouet, une fière Normande, née noble, née de Feuardant. La révolution et la chouannerie étant passées, elle a épousé un Bleu ( un républicain ), mais elle garde la fierté de sa noblesse. Quand elle retrouve un ancien chouan, Jéohël de la Croix-Jugan au visage ravagé par le plomb, elle retrouve l'esprit de la cause royale, et elle passe des heures avec lui chez la vieille Clotte.
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Jules Amédée Barbey d'Aurevilly, dandy normand de la Manche, doit bien connaître l'église et l'abbaye de Blanchelande qu'il décrit. Son style original, adulé ou méprisé par ses contemporains, est fascinant, malgré les lenteurs et les longueurs qui permettent au lecteur de pénétrer l'atmosphère paysan post-révolutionnaire. J'ignorais que la chouannerie avait atteint mon pays, la Normandie. 10.000 morts y sont recensés. Louis de Frotté était le chef résistant de ce secteur, de 1793 à 1799. Bonaparte a mis fin à la chouannerie.
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L'histoire de Jéohël et Jeanne est un roman à tiroirs.
-- C'est un roman raconté par un paysan du cru au narrateur ;
-- dans l'histoire s'est créée la légende,
-- due aux incertitudes : suicide ou meurtre, et par qui ?
-- due aux jaseries des commères du lavoir ;
-- due au sort ( ensorcelée ) jeté par le pâtre sur Jeanne ;
-- due à l'épeurement provoqué par le lieu : une rivière, une lande déserte la nuit, avec des lumières dans l'église de Blanchelande isolée, l'appel au meurtre du boucher dans le cimetière contigu, etc... Toute une atmosphère très bien rendue par Barbey.
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L'appel au meurtre du boucher sur la vieille Cotte est une très belle analyse du démarrage des mouvements de foule, foule qui s'excite sur des mots clés prononcés sans aucune preuve de quoique ce soit... "C'est "Humain, trop humain" ! Ces mouvements de foule m'intriguent, et depuis longtemps, je dois lire "La foule solitaire" de David Riesman.
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Je précise deux témoignages personnels :
-- le sort existe encore de nos jours. J'ai été victime d'un sorcier vaudou entre 2000 et 2004 pour rester avec la même femme. Je l'ai quittée 30 fois, et à chaque fois, je revenais vers elle.
J'ai assisté à deux cas de possession. Madame Visnelda, dont parle Tobie Nathan, désenvoûteuse, était ma voisine à La Réunion.
-- le revenant que voit le ferronnier à la fin du livre, cela existe : ce sont les esprits. le ferronnier est sans doute une âme blanche qui peut voir les esprits. Ainsi, Jésus apparaît à certaines personnes après sa mort jusqu'à l'ascension.
Pour ceux qui me prennent pour un zinzin, lire les ouvrages de Patricia Darré , Alain Joseph Bellet, ou le nouveau livre qui va sortir de notre ami Christian Boudeweel : )
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michfred
  02 juillet 2016
Amateurs de sensations fortes, vous avez trouvé votre récit, amoureux de l'art d'écrire, vous avez trouvé votre conteur!
L'ensorcelée vous emmène sur la lande cotentinoise, normande, certes, mais déjà un peu bretonne par ses prieurés abandonnés, ses cloches funestes, ses bergers errants et un peu sorciers...
Dans un système savant de récits emboîtés où la forte langue d'un conteur populaire- le sympathique Maître Louis Tainneboy- toute mâtinée de patois - ainsi dit-on "tousée" pour "tondue", par exemple- se mêle à la langue élégante, recherchée et truffée d'archaïsmes- "fieffée" pour "louée", voilà qui fait furieusement ancien régime - d'un Barbey plus dandy et hors norme que jamais, de parler en parler, et de parenthèse en parenthèse, donc, L'Ensorcelée nous entraîne , et nous embobine mieux qu'un sortilège dans une histoire farouche où les passions impriment sur les visages leur marque de feu.
C'est le visage torturé du Moine soldat, Jéhoël de la Croix-Jugan- un nom magnifique!- , c'est le visage marbré de taches d'une "couleur violente, couperose ardente de son sang soulevé" de Jeanne-Madelaine le Hardouey née de Feuardent- un nom prédestiné!
Mais ce sont loin d'être des passions partagées!
Passion politique pour l'un - la Chouanerie est encore bien vivante sur cette terre catholique et monarchiste- et passion amoureuse pour l'autre.
En tous les cas, rien de très chrétien dans ce moine suicidaire et violent, criant vengeance et représailles, et tout encapuchonné de noir, qui fait à la fois penser à celui de Lewis et au tableau de Zurbaràn..(d'ailleurs Barbey doit lui aussi avoir ce tableau en tête quand il décrit, du point de vue des paysans, son moine diabolique " la bouche en feu du four du diable, disaient ces paysans qui savaient peindre avec un mot, comme Zurbaràn avec un trait" )....
Le charme de ce récit, donné pour véridique et rattaché de toutes ses fibres aux coutumes, moeurs, histoire, conflits locaux et régionaux, vient de ce qu'il flirte très ostensiblement avec la magie, l'irrationnel, le diabolique.
Même le paysage semble habité d'une vie envoûtante et volontiers maléfique: haies qui ont des oreilles, creux masqués d'ombre où se couchent les brigands, feux de tourbe des jeteurs de sort de grand chemin, sources claires d'un lavoir où flottent blanche coiffe et triste noyée, coucher de soleil orange comme la géhenne...
Les personnages secondaires sont inoubliables: la Clotte, vieille belle au passé sulfureux dont Barbey fait, par goût de la provocation, la voix de la "morale" que personne n'écoute et qu'on fera taire violemment, Nônon Cocouan, alerte commère à la langue bavarde, Louisine-à-la Hache-, belle guerrière aguerrie, Maître le Hardouey, ancien "Bleu" et acquéreur des biens de l'Eglise, et le Pâtre, enfin, insolent et insaisissable, ensorceleur de troupeaux et de brebis perdues...
Prenez, prenez donc la route de la lande, mais surtout perdez-la, allez à la male herbe, sur les sentiers dangereux où l'on croise des chats qui parlent et des brigands qui se taisent, des Moines qui jurent comme des diables et des épouses infidèles chaudes comme des garces!

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5Arabella
  15 janvier 2018
Je dois avouer qu'en littérature j'aime les excès. le presque trop, à la limite du kitch, si on veut. Ou le presque rien, le dépouillement extrême. Barbey d'Aurevilly, de par son style, si imagé, si plein de termes excessifs semble de plein droit appartenir au premier type. Mais les choses sont plus compliquées.
Je m'explique. Dans l'Ensorcelée, il y a comme deux livres, écrits chacun selon leur logique et leur cohérence propre. le premier, serait le récit réaliste des événements survenus à Blanchelande, quelque part autour de 1804 (mort du duc d'Enghiens, le seul événement historique datable que j'ai repéré). Ces événements sont relativement courts à résumer, très linéaires, très prévisibles, les choses sont annoncées d'avance, et ne se détourent pas de ce que l'on attend, très simples en fait.
Une femme mal mariée, à un homme plus âgé, qu'elle n'aime pas et même méprise, alors qu'elle est encore jeune, mais au moment où elle va cesser de l'être, développe un amour malsain pour un prêtre défiguré. Ce dernier se sert de cet amour pour utiliser Jeanne comme agent dans ses activités de Chouan. Une fois qu'il n'en a plus l'usage, il la laisse tomber. Elle en meurt, probablement en se suicidant. le mari, qui aime sa femme, et déteste le prêtre, se venge en tuant ce dernier.
Et dans ce récit réaliste, tout est en suggestions et dans les choses à demi-dites, mais en même temps très limpides. La personnalité de Jeanne, tout en frustrations, et dont le coeur et encore plus le corps, se révoltent contre la vie qu'elle doit subir, et que l'on devine même si Barbey ne nous donne aucun détail, mais la courte partie dans laquelle il précise les circonstances du mariage sont très parlantes. le dégoût, l'insatisfaction morale et physique de la vie qu'elle mène avec son mari, font que dans cette période de sa vie où sa jeunesse est en train de finir, elle se lie follement, à quelqu'un qui d'une certaine façon la ramène à son passé, à un moment où tout était possible. Mais ce « choix » amoureux pose aussi la problématique du masochisme du personnage. Aimer un prêtre, un homme dont la laideur est effrayante, et un homme d'un orgueil monstrueux c'est forcement se condamner à souffrir, et ne pas pouvoir vivre une véritable relation amoureuse. le rapport dominé-dominant dans une relation de type amoureux est suggérée dans le récit, même si là encore Barbey n'insiste pas et laisse son lecteur deviner les choses. de même l'amour malheureux de Thomas pour sa femme, est lisible entre les lignes. Il l'a épousé sans dote, elle semble faire à peu près ce qu'elle veut chez elle, il lui fait confiance, cela ne devait pas être si courant à l'époque. Et il tue l'homme qui au-delà d'être le responsable de la mort de se femme, est celui qui elle aimait. Un triangle amoureux, voué à la souffrance, pervers au possible, comme Barbey les dresse dans pratiquement tous ses livres. Il est un observateur impitoyable de la nature humaine dans ce qu'elle a de plus trouble, et ses constats sont froids et sans appel.
Ce premier roman contenu dans l'Ensorcelée est finalement plus que sobre et dépouillé, presque rien, et les choses sont bien plus suggérées que dites de façon explicite.
Mais par-dessus ce récit si simple, un autre se superpose. Et celui-ci est baroque au possible. Il y a du fantastique, de la sorcellerie, de mystérieuses cloches qui sonnent, des visions dans un miroir, des morts qui célèbrent des messes maudites. Et plein de personnages pittoresques, qui avec leur accent et leur bonhomie racontent des histoires. Et racontent l'histoire de Jeanne en expliquant les événements par des envoûtements, des bergers sorciers, et autres diableries. Parce que c'est finalement plus rassurant de croire que ce sont des interventions de ce type qui sont la cause de ce qui s'est passé, et non pas le désir, le goût de la souffrance, la perversité qui se cache dans le coeur de chacun d'entre nous. Plutôt que de croire qu'une femme à priori sensée, une riche et excellente maîtresse de maison, peut se prendre de malsaine passion pour un être monstrueux, de corps et d'esprit, jusqu'en mourir, il vaut mieux se dire que c'est la vengeance de bergers sorciers. Et Barbey se délecte visiblement dans les descriptions fantastiques, les bergers démoniaques et les sortilèges, il en rajoute sans vergogne dans le climat trouble. Sachant très bien que ses lecteurs vont adorer. Malgré tout, sauf la scène ou maître Thomas voit son coeur mangé à la broche, peu de faits réellement surnaturels sans aucun doute se produisent. Plus une ambiance et une menace qui plane que des véritables événements.
Et si on suit bien le récit, à aucun moment le narrateur ne dit clairement s'il croit à la version fantastique de l'histoire. La vérification définitive, serait d'assister à une des messes de l'abbé de la Croix-Jugan célébrée après sa mort. Mais :
"Plus tard, j'ai voulu me justifier ma croyance, par une suite des habitudes et des manies de ce triste temps, et je reviens vivre quelques mois dans les environs de Blanchelande. J'étais déterminé à passer une nuit aux trous du portail, comme Pierre Cloud, le forgeron, et à voir de mes yeux ce qu'il avait vu. Mais comme les époques étaient fort irrégulières et distantes auxquelles sonnaient les neuf coups de la messe de l'abbé de la Croix-Jugan, quoiqu'on les entendît retentir parfois encore, me dirent les anciens du pays, mes affaires m'ayant obligé à quitter la contrée, je ne pus jamais réaliser mon projet."
Cette façon d'imbriquer les choses, d'avoir plusieurs niveaux du récit, de suggérer, de laisser dans l'ombre les aspects les plus essentiels du livre, tout en donnant l'impression de conter quelque chose de très truculent, patoisant, est tout simplement génial. Et fait que l'on peut relire le livre plusieurs fois, et y trouver des éléments différents à chaque lecture. Les côtés emphatiques et très baroques, qui frappent au premier abord, ne sont qu'une première couche, qui cache bien d'autres aspects, si on se risque à la gratter. Et on arrive très vite à quelque chose de très dur et froid. Barbey d'Aurevilly, c'est le feu et la glace en même temps.
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Woland
  14 juillet 2014
Après "Les Diaboliques" et avant "Une Vieille Maîtresse", "L'Ensorcelée" est probablement le roman le plus connu de Barbey. C'est en tous cas, au niveau de la construction narrative ainsi que pour l'utilisation du fantastique dans l'histoire, un roman pour ainsi dire parfait. S'ajoute à ces caractéristiques, et c'est la première fois, une dimensions historique, celle de la Chouannerie vendéenne, qui contribue à donner à cette "Ensorcelée" une épaisseur de trame qui nous confirme que l'écrivain s'est enfin trouvé et qui sait où il va.
Nous avons eu déjà l'occasion de le faire remarquer : Barbey d'Aurevilly est un conteur né. Il aime lorsque les récits s'enchâssent l'un dans l'autre, lorsqu'une voix succède à une autre, ce qui lui permet, comme dans "Une Vieille Maîtresse", de faire entendre au lecteur des points de vue différents, voire contradictoires, dans le but, non avoué mais évident, de l'inciter à trouver lui-même sa propre voie.
"L'Ensorcelée" débute ainsi par le récit d'un premier narrateur, en qui l'on discerne sans peine, même s'il s'efface pendant la plus grande partie du récit, le "maître du jeu" qui va bâtir en fait le roman et ordonner sa construction dans le sens voulu par l'auteur. Est-on obligé d'y voir Barbey ? Certainement moins qu'à l'habitude, le personnage n'ayant absolument pas les effets dandys qui sont propres à ses incarnations habituelles : Barbey n'intervient ici qu'à titre de créateur, un créateur hanté à l'époque par l'idée d'écrire plusieurs romans historiques à la Walter Scott, se déroulant au coeur de sa région natale, la Normandie. Nous sommes loin, très loin des salons parisiens et de leur élégante préciosité. L'écrivain va même jusqu'à utiliser ici toute une foule d'expressions pâtoisantes qui font d'ailleurs très "couleur locale" et comblent le lecteur tant elles sont toujours fort bien amenées.
A ce narrateur d'origine normande mais qui ne fait que passer dans son pays d'origine, se substitue très vite maître Louis Tainnebouy, riche fermier cotentinais avec qui il traverse de nuit une lande dotée d'une très mauvaise réputation (brigands et apparitions diverses, en gros), la lande de Lessay. C'est Tainnebouy qui, sa jument s'étant blessée au sabot, va, durant les heures de repos forcé qu'il passera sur la lande avec son compagnon, nous conter la mystérieuse histoire de l'abbé de la Croix-Jugan dont, pour son malheur, va tomber amoureuse Jeanne-Madelaine le Hardouey, née de Feuardent - tout un programme. Pour son malheur disons-nous car la jeune femme est retrouvée un jour noyée dans un lavoir. Meurtre ou suicide ? On pencherait volontiers pour le dernier mais il y a à vrai dire tant de tensions, tant de bizarreries dans l'air ambiant, tant de commérages aussi sans oublier la foule de non-dits mais surtout de "trop-dits" et de sous-entendus, que le premier n'est peut-être pas à écarter tout-à-fait ...
Au lecteur de se faire son opinion. de même, lui faudra-t-il choisir entre le paranormal carrément malveillant et le pragmatisme le plus sûr de sa science s'il lui prend fantaisie de vouloir expliquer ces pâtres-bohémiens qui vont et viennent sur la lande, chassés de partout ou presque et maudissant solennellement à tour de bras quiconque leur porte tort - Madelaine, tout comme son époux, avait reçu cette malédiction - et surtout ce que Barbey voulut un temps donner comme titre à son roman, c'est-à-dire "la messe de l'Abbé de la Croix-Jugan", une messe spectrale, une messe qui célèbre plus la damnation d'une âme que sa rédemption, une messe qui se déroule dans un flamboiement rougeâtre des plus spectaculaires et à laquelle assista une nuit - troisième récit, celui-là indirect, qui apporte à "L'Ensorcelée" sa touche finale et somptueusement infernale - le malheureux Pierre Cloud, lequel avait été mêlé d'assez près à l'affaire des le Hardouey.
Pierre Cloud, reconnaissons-le, ne s'endormait pas devant les bonnes chopines. Mais doit-on pour autant taxer ses dires de billevisées d'ivrogne ? ...
Barbey a passé tout son roman à nous préparer à cette fin. Il a fait monter crescendo en un premier temps le malaise simple, qui vous donne un petit frisson, mais sans plus, avant d'embrayer avec l'angoisse franche, qui vous glace les réflexes et le raisonnement, les deux marinant dans l'horreur, celle-là bien réelle (oh ! que c'est habile, cette réalité sauvage, impitoyable, gorgée de violence, qui a conduit un homme deux fois aux abîmes de la Mort avant de le ramener à la vie, changé à jamais - ou peut-être inchangé au contraire, ce qui se révèlerait bien pire ) puisqu'elle est due aux excès de la guerre civile, qui, en l'An VI de la République française, s'abat sur le destin de la Croix-Jugan, personnage aussi fascinant que rebutant. Non en raison de ses traits complètement défigurés mais plutôt parce qu'il semble que son âme - ou son esprit, là aussi, choisissez ce qui vous gêne le moins :evil: - ait été, dès le départ, marquée par le sceau du Mal. Un Mal au sens large, un Mal qu'on préfère ne pas avoir à définir, le Mal abstrait à l'état pur dont la puissance presse comme un citron quiconque se laisse séduire par lui avant de le rejeter en le vouant au suicide ... ou au crime. L'abbé de la Croix-Jugan, qui parle si peu, est en lui-même - et restera - un mystère car Barbey ne lui donne jamais l'occasion de nous exprimer son point de vue : le faire eût sans aucun doute privé le personnage des trois-quarts de, sinon de toute, son authenticité.
Fait exceptionnel, ce "Méchant" - le plus achevé de son auteur - qui tient pourtant du bon vieux mélodrame par bien des points dont son impassibilité de surhomme avant l'heure, ne nous paraît jamais outrancier ou incroyable, et certainement pas ridicule. Plus on s'enfonce dans le roman, plus La Croix-Jugan nous fait peur. Même si l'on ne sait absolument pas où il est allé ni ce qu'il a réellement fait ou pas, l'orgueil luciférien que nous lui découvrons, constante de son caractère jusque sous les baïonnettes des Bleus, nous assure qu'il est allé trop loin et qu'il a fait beaucoup trop. On a de lui l'image d'un être quasi mutique, plein de mépris et de hauteur, homme du monde encore quand il se retrouve parmi les aristocrates du temps jadis, mais c'est avant tout un "maudit" de très grande classe et l'un des meilleurs en ce genre qu'ait jamais produit la littérature française et même mondiale. Un maudit à la Barbey d'Aurevilly, c'est-à-dire un mélange de romantisme byronien et de matérialisme pur, un personnage qui, en bonne logique, ne devrait pas s'imposer avec une telle puissance au lecteur d'abord sans méfiance, puis de plus en plus hérissé et enfin sursautant à chaque bruit qu'il perçoit dans un coin de sa chambre. Oeuvre réaliste et cependant lyrique, roman historique et roman de terroir si l'on y tient, "L'Ensorcelée" est avant tout une époustouflante histoire de fantômes qui n'en sont pas et d'humains qui sont des fantômes. En cela réside toute l'insidieuse la magie de ce livre que je vous conseille de ne jamais lire après minuit. ;o)
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Fortuna
  02 juillet 2018
Par une nuit sans lune du début de l'automne, deux hommes cheminent à cheval à travers la sauvage et aride lande normande de Lessey. Forcés de s'arrêter car une jument se met à boiter, il leur semble alors entendre les neufs coups de cloche d'une église dans les profondeurs des ténèbres. Maitre Tainebouy y reconnait celle de Blanchelande et entreprend de conter à son compagnon l'histoire de son étrange abbé de la Croix Jugan dont s'était éprise d'une fatale passion Jeanne le Hardouay, née de Feuardent, déchue par son mariage au rang de roturière. le décors est dressé.
Comment cet ancien chouan, ce prêtre à la gueule cassée par ses propres balles, cet être orgueilleux et impassible, entièrement voué au service de deux causes, Dieu et la monarchie, a t-il pu inspirer un tel amour ? Amour profondément tragique que nous narre Barbey d'Aurevilly avec cette puissance d'écriture et ce don de raconter ces histoires terrifiantes qui nous tiennent en haleine jusqu'à la fin. Rien n'arrête la cruauté des hommes, leur faiblesse face à la destinée et aux forces qui les dépassent, leur désir de vengeance, leur croyance dans les sortilèges dont l'amour fait parti, étroitement lié à la mort. D'où le terme d'ensorcellement dont est victime Jeanne plus que coupable.
L'auteur nous plonge à nouveau dans un récit où le romantisme s'allie au fantastique, au plaisir des légendes murmurées au coin du feu, sur le fond réel de la terrible guerre des Chouans qui se sont opposé jusqu'au bout à la République, laissant des traces profondes dans les esprits, et nous peint des personnages en proie à des tourments qui évoquent les flammes de l'enfer...Tout en gardant cette fraicheur et cette actualité qui font que nous frémissons encore aujourd'hui à ces faits d'un autre temps...Ensorcelant !
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Citations et extraits (45) Voir plus Ajouter une citation
denis76denis76   12 mars 2019
Je ne me souviens pas d'avoir eu jamais grand peur dans ma vie, mais cette fois j'étais épanté. J'étais ardé du désir de voir... Il n'y avait que lui à l'autel... Ni répondant, ni diacre, ni chœuret. Les blessures qui avaient foui la face de l'abbé étaient engravées dans ses os...
[ Il oubliait sa messe ] ... Il prit sa tête de mort dans ses mains d'esquelette, comme un homme perdu. Il avait l'air de devenir fou. Vère ! un mort fou! Est-ce que les morts peuvent devenir fous ? C'est Dieu qui le punit. Sans doute qu'il était damné, mais il souffrait à faire pitié au démon lui-même.
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denis76denis76   11 mars 2019
-- Non ! tu ferais tourner l'eau bénite, vieille sorcière ! tu ne mets jamais le pied à l'église, et te v'là ! Es-tu effrontée ! Et est-ce pour maléficier itou son cadavre que tu t'en viens, toi qui ne peux plus traîner tes os, à l'enterrement d'une femme que tu as ensorcelée, et qui n'est morte peut-être que parce qu'elle avait la faiblesse de te hanter ?

L'idée qu'il exprimait saisit tout à coup cette foule, qui avait connu Jeanne si malheureuse, et qui n'avait jamais pu s'expliquer ni l'égarement de sa pensée, ni la violence de son teint, ni sa mort aussi mystérieuse que les derniers temps de sa vie. Un long et confus murmure circula parmi ces têtes pressées dans le cimetière et qu'un pâle rayon de soleil éclairait. A travers ce grondement instinctif, les mots de "sorcière" et "d'ensorcelée" s'entendirent comme des cris sourds qui menaçaient d'être perçants tout à l'heure... Étoupes qui commençaient de prendre et qui allaient mettre tout à feu.
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denis76denis76   10 mars 2019
Depuis qu'il se croyait trahi par Jeanne, l'idée du Chouan étouffait en lui celle du prêtre, et c'était le Bleu, plus encore que le mari qui aspirait à la vengeance.
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denis76denis76   10 mars 2019
Vous êtes une Feuardent ; vous descendez d'une de ces races irlandaises, m'a dit votre père, dans lesquelles on faisait baiser la pointe d'une épée à l'enfant qui venait au monde, avant même qu'il eût goûté au lait maternel.
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denis76denis76   10 mars 2019
Maître Le Hardouey avait un grand respect pour sa femme. Jamais il ne lui demanda compte de ses actions.
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