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Hubert Juin (Autre)Jacques Petit (Éditeur scientifique)
ISBN : 2070369102
Éditeur : Gallimard (21/01/1977)

Note moyenne : 3.89/5 (sur 186 notes)
Résumé :
Lors de la traversée de la lande de Lessay, le narrateur, accompagné de Maître Tainnebouy, entend dans la nuit des cloches sonner. Son compagnon lui apprend que c'est la cloche de l'abbaye de Blanchelande, qui sonne la messe de l'abbé de la Croix-Jugan. Il lui conte alors la terrible histoire de Jeanne-Madeleine de Feuardent et de l'abbé de La Croix-Jugan, ancien chouan...
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Critiques, Analyses et Avis (21) Voir plus Ajouter une critique
michfred
  02 juillet 2016
Amateurs de sensations fortes, vous avez trouvé votre récit, amoureux de l'art d'écrire, vous avez trouvé votre conteur!
L'ensorcelée vous emmène sur la lande cotentinoise, normande, certes, mais déjà un peu bretonne par ses prieurés abandonnés, ses cloches funestes, ses bergers errants et un peu sorciers...
Dans un système savant de récits emboîtés où la forte langue d'un conteur populaire- le sympathique Maître Louis Tainneboy- toute mâtinée de patois - ainsi dit-on "tousée" pour "tondue", par exemple- se mêle à la langue élégante, recherchée et truffée d'archaïsmes- "fieffée" pour "louée", voilà qui fait furieusement ancien régime - d'un Barbey plus dandy et hors norme que jamais, de parler en parler, et de parenthèse en parenthèse, donc, L'Ensorcelée nous entraîne , et nous embobine mieux qu'un sortilège dans une histoire farouche où les passions impriment sur les visages leur marque de feu.
C'est le visage torturé du Moine soldat, Jéhoël de la Croix-Jugan- un nom magnifique!- , c'est le visage marbré de taches d'une "couleur violente, couperose ardente de son sang soulevé" de Jeanne-Madelaine le Hardouey née de Feuardent- un nom prédestiné!
Mais ce sont loin d'être des passions partagées!
Passion politique pour l'un - la Chouanerie est encore bien vivante sur cette terre catholique et monarchiste- et passion amoureuse pour l'autre.
En tous les cas, rien de très chrétien dans ce moine suicidaire et violent, criant vengeance et représailles, et tout encapuchonné de noir, qui fait à la fois penser à celui de Lewis et au tableau de Zurbaràn..(d'ailleurs Barbey doit lui aussi avoir ce tableau en tête quand il décrit, du point de vue des paysans, son moine diabolique " la bouche en feu du four du diable, disaient ces paysans qui savaient peindre avec un mot, comme Zurbaràn avec un trait" )....
Le charme de ce récit, donné pour véridique et rattaché de toutes ses fibres aux coutumes, moeurs, histoire, conflits locaux et régionaux, vient de ce qu'il flirte très ostensiblement avec la magie, l'irrationnel, le diabolique.
Même le paysage semble habité d'une vie envoûtante et volontiers maléfique: haies qui ont des oreilles, creux masqués d'ombre où se couchent les brigands, feux de tourbe des jeteurs de sort de grand chemin, sources claires d'un lavoir où flottent blanche coiffe et triste noyée, coucher de soleil orange comme la géhenne...
Les personnages secondaires sont inoubliables: la Clotte, vieille belle au passé sulfureux dont Barbey fait, par goût de la provocation, la voix de la "morale" que personne n'écoute et qu'on fera taire violemment, Nônon Cocouan, alerte commère à la langue bavarde, Louisine-à-la Hache-, belle guerrière aguerrie, Maître le Hardouey, ancien "Bleu" et acquéreur des biens de l'Eglise, et le Pâtre, enfin, insolent et insaisissable, ensorceleur de troupeaux et de brebis perdues...
Prenez, prenez donc la route de la lande, mais surtout perdez-la, allez à la male herbe, sur les sentiers dangereux où l'on croise des chats qui parlent et des brigands qui se taisent, des Moines qui jurent comme des diables et des épouses infidèles chaudes comme des garces!

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Woland
  14 juillet 2014
Après "Les Diaboliques" et avant "Une Vieille Maîtresse", "L'Ensorcelée" est probablement le roman le plus connu de Barbey. C'est en tous cas, au niveau de la construction narrative ainsi que pour l'utilisation du fantastique dans l'histoire, un roman pour ainsi dire parfait. S'ajoute à ces caractéristiques, et c'est la première fois, une dimensions historique, celle de la Chouannerie vendéenne, qui contribue à donner à cette "Ensorcelée" une épaisseur de trame qui nous confirme que l'écrivain s'est enfin trouvé et qui sait où il va.
Nous avons eu déjà l'occasion de le faire remarquer : Barbey d'Aurevilly est un conteur né. Il aime lorsque les récits s'enchâssent l'un dans l'autre, lorsqu'une voix succède à une autre, ce qui lui permet, comme dans "Une Vieille Maîtresse", de faire entendre au lecteur des points de vue différents, voire contradictoires, dans le but, non avoué mais évident, de l'inciter à trouver lui-même sa propre voie.
"L'Ensorcelée" débute ainsi par le récit d'un premier narrateur, en qui l'on discerne sans peine, même s'il s'efface pendant la plus grande partie du récit, le "maître du jeu" qui va bâtir en fait le roman et ordonner sa construction dans le sens voulu par l'auteur. Est-on obligé d'y voir Barbey ? Certainement moins qu'à l'habitude, le personnage n'ayant absolument pas les effets dandys qui sont propres à ses incarnations habituelles : Barbey n'intervient ici qu'à titre de créateur, un créateur hanté à l'époque par l'idée d'écrire plusieurs romans historiques à la Walter Scott, se déroulant au coeur de sa région natale, la Normandie. Nous sommes loin, très loin des salons parisiens et de leur élégante préciosité. L'écrivain va même jusqu'à utiliser ici toute une foule d'expressions pâtoisantes qui font d'ailleurs très "couleur locale" et comblent le lecteur tant elles sont toujours fort bien amenées.
A ce narrateur d'origine normande mais qui ne fait que passer dans son pays d'origine, se substitue très vite maître Louis Tainnebouy, riche fermier cotentinais avec qui il traverse de nuit une lande dotée d'une très mauvaise réputation (brigands et apparitions diverses, en gros), la lande de Lessay. C'est Tainnebouy qui, sa jument s'étant blessée au sabot, va, durant les heures de repos forcé qu'il passera sur la lande avec son compagnon, nous conter la mystérieuse histoire de l'abbé de la Croix-Jugan dont, pour son malheur, va tomber amoureuse Jeanne-Madelaine le Hardouey, née de Feuardent - tout un programme. Pour son malheur disons-nous car la jeune femme est retrouvée un jour noyée dans un lavoir. Meurtre ou suicide ? On pencherait volontiers pour le dernier mais il y a à vrai dire tant de tensions, tant de bizarreries dans l'air ambiant, tant de commérages aussi sans oublier la foule de non-dits mais surtout de "trop-dits" et de sous-entendus, que le premier n'est peut-être pas à écarter tout-à-fait ...
Au lecteur de se faire son opinion. de même, lui faudra-t-il choisir entre le paranormal carrément malveillant et le pragmatisme le plus sûr de sa science s'il lui prend fantaisie de vouloir expliquer ces pâtres-bohémiens qui vont et viennent sur la lande, chassés de partout ou presque et maudissant solennellement à tour de bras quiconque leur porte tort - Madelaine, tout comme son époux, avait reçu cette malédiction - et surtout ce que Barbey voulut un temps donner comme titre à son roman, c'est-à-dire "la messe de l'Abbé de la Croix-Jugan", une messe spectrale, une messe qui célèbre plus la damnation d'une âme que sa rédemption, une messe qui se déroule dans un flamboiement rougeâtre des plus spectaculaires et à laquelle assista une nuit - troisième récit, celui-là indirect, qui apporte à "L'Ensorcelée" sa touche finale et somptueusement infernale - le malheureux Pierre Cloud, lequel avait été mêlé d'assez près à l'affaire des le Hardouey.
Pierre Cloud, reconnaissons-le, ne s'endormait pas devant les bonnes chopines. Mais doit-on pour autant taxer ses dires de billevisées d'ivrogne ? ...
Barbey a passé tout son roman à nous préparer à cette fin. Il a fait monter crescendo en un premier temps le malaise simple, qui vous donne un petit frisson, mais sans plus, avant d'embrayer avec l'angoisse franche, qui vous glace les réflexes et le raisonnement, les deux marinant dans l'horreur, celle-là bien réelle (oh ! que c'est habile, cette réalité sauvage, impitoyable, gorgée de violence, qui a conduit un homme deux fois aux abîmes de la Mort avant de le ramener à la vie, changé à jamais - ou peut-être inchangé au contraire, ce qui se révèlerait bien pire ) puisqu'elle est due aux excès de la guerre civile, qui, en l'An VI de la République française, s'abat sur le destin de la Croix-Jugan, personnage aussi fascinant que rebutant. Non en raison de ses traits complètement défigurés mais plutôt parce qu'il semble que son âme - ou son esprit, là aussi, choisissez ce qui vous gêne le moins :evil: - ait été, dès le départ, marquée par le sceau du Mal. Un Mal au sens large, un Mal qu'on préfère ne pas avoir à définir, le Mal abstrait à l'état pur dont la puissance presse comme un citron quiconque se laisse séduire par lui avant de le rejeter en le vouant au suicide ... ou au crime. L'abbé de la Croix-Jugan, qui parle si peu, est en lui-même - et restera - un mystère car Barbey ne lui donne jamais l'occasion de nous exprimer son point de vue : le faire eût sans aucun doute privé le personnage des trois-quarts de, sinon de toute, son authenticité.
Fait exceptionnel, ce "Méchant" - le plus achevé de son auteur - qui tient pourtant du bon vieux mélodrame par bien des points dont son impassibilité de surhomme avant l'heure, ne nous paraît jamais outrancier ou incroyable, et certainement pas ridicule. Plus on s'enfonce dans le roman, plus La Croix-Jugan nous fait peur. Même si l'on ne sait absolument pas où il est allé ni ce qu'il a réellement fait ou pas, l'orgueil luciférien que nous lui découvrons, constante de son caractère jusque sous les baïonnettes des Bleus, nous assure qu'il est allé trop loin et qu'il a fait beaucoup trop. On a de lui l'image d'un être quasi mutique, plein de mépris et de hauteur, homme du monde encore quand il se retrouve parmi les aristocrates du temps jadis, mais c'est avant tout un "maudit" de très grande classe et l'un des meilleurs en ce genre qu'ait jamais produit la littérature française et même mondiale. Un maudit à la Barbey d'Aurevilly, c'est-à-dire un mélange de romantisme byronien et de matérialisme pur, un personnage qui, en bonne logique, ne devrait pas s'imposer avec une telle puissance au lecteur d'abord sans méfiance, puis de plus en plus hérissé et enfin sursautant à chaque bruit qu'il perçoit dans un coin de sa chambre. Oeuvre réaliste et cependant lyrique, roman historique et roman de terroir si l'on y tient, "L'Ensorcelée" est avant tout une époustouflante histoire de fantômes qui n'en sont pas et d'humains qui sont des fantômes. En cela réside toute l'insidieuse la magie de ce livre que je vous conseille de ne jamais lire après minuit. ;o)
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Aaliz
  17 avril 2013
J'ai fait la connaissance de Jules Barbey d'Aurevilly lorsque j'étais encore au lycée. Notre prof de français nous avait demandé de lire Une vieille maîtresse. Je me souviens d'avoir beaucoup apprécié cette lecture malgré une première moitié du livre ennuyeuse à mourir et qui aura eu raison du peu de courage de mes camarades de classe de l'époque. Mais pour les quelques rares téméraires qui ont poursuivi la lecture jusqu'au bout, leur volonté aura été récompensée par une deuxième moitié absolument passionnante pour laquelle je me rappelle mon enthousiasme.
Je n'avais pas renoué avec Barbey depuis lors, bien que ma bibliothèque comptât parmi ses rayonnages deux autres oeuvres de cet auteur. J'ai donc proposé l'une d'entre elles, L'ensorcelée, en lecture commune. Je ne savais pas trop à quoi m'attendre et j'ai abordé ce roman sans aucun a priori. Et la surprise fut plutôt agréable.
L'ensorcelée est un roman qui oscille entre le fantastique et le réel. Barbey y a mis tous les ingrédients caractéristiques d'un roman fantastique : des personnages énigmatiques, une lande désolée et lugubre, des scènes étranges, des légendes et des superstitions, un brin de sorcellerie bref … un véritable cocktail détonnant.
Et parmi ces personnages énigmatiques, on compte surtout l'abbé de la Croix-Jugan, cet homme mystérieux qui fait tourner les têtes et le coeur des femmes jusqu'à leur complet dépérissement.
L'auteur l'assimile souvent à la figure du Diable, de par son aspect physique tout d'abord mais aussi par son comportement froid et distant. le lecteur est pourtant dans la confidence et connaît l'histoire de l'abbé contrairement aux autres personnages. Mais malgré ça, il est resté quand même pour moi doté d'une aura mystérieuse tout au long du récit car finalement on ne sait pas tant de choses que ça sur son compte. Tantôt on le croit sans coeur et tantôt on le voit voler au secours d'une pauvre vieille mourante.
C'est une façon assez cruelle pour l'auteur d'aborder le thème de l'amour non partagé. La pauvre Jeanne n'est pas la première victime de l'abbé ce qui lui donne une dimension mystérieuse supplémentaire, comme si l'abbé avait le pouvoir d'ensorceler ses admiratrices. Que le lecteur ne s'imagine pas obtenir une explication à tout ça, il devra se contenter de son imagination et de ses propres suppositions.
Cette histoire de l'abbé de la Croix-Jugan nous est rapportée par le narrateur qui la tient lui-même d'un fermier rencontré au hasard d'un voyage et complétée ensuite par ses propres recherches. le procédé est intelligent car il excite la curiosité du lecteur. Qui n'aime pas qu'on lui raconte les vieilles histoires, les légendes d'un village ou d'une région ?
Qui plus est, Barbey nous relate tout ça dans un style magnifique où il n'hésite pas à utiliser le patois local normand ce qui donne encore plus d'authenticité et de réalisme au texte.
Il ancre son récit dans un contexte particulier qui est celui de la chouannerie normande. Il est vrai qu'en ce qui concerne la chouannerie, on pense surtout à la Vendée et j'ai trouvé très intéressant que Barbey nous parle de ce qu'il en était de ce mouvement contre-révolutionnaire dans une autre région ( la sienne et aussi celle où j'ai grandi ). le contexte lui donne d'ailleurs l'occasion de nous exposer ses vues politiques : clairement royaliste, Barbey nous dresse un portrait très sombre et pessimiste de la France sous la République puis l'Empire.
J'ai donc beaucoup apprécié cette lecture, son côté à la fois fantastique et réel, le savant dosage des éléments fantastiques qui nous fait parfois douter, l'immersion dans la vie d'une région au temps de la chouannerie, le fait que Barbey soit très cru dans les faits qu'il raconte. Violence des actes et violence des sentiments, il n'épargne en rien le lecteur.
Un roman très fort, puissant où l'on ne s'ennuie pas à un seul instant. Il ne me reste plus qu'à sortir Les Diaboliques de ma bibliothèque.

Lien : http://booksandfruits.over-b..
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trust_me
  31 mars 2013
Lorsque le récit commence, un voyageur à cheval arrive à l'auberge du taureau rouge, à l'orée de la lande de Lessay, dans le Cotentin. Il y rencontre un fermier, maître Tainnebouy, qui accepte de le guider à travers la lande. Au cours de leur périple, le fermier se met à raconter à son compagnon l'histoire de l'abbé de la Croix-Jugan.
Cet abbé fut naguère un chouan qui, suite à une défaite face aux républicains près de St Lô, décida de se suicider. Recueilli et soigné par une vieille femme, il survécut mais les républicains le retrouvèrent et le défigurèrent de façon abominable. Après-guerre, on le vit réapparaître aux vêpres de l'église de Blanchelande, enveloppé dans un capuchon noir. le chouan, devenu prêtre, fascina la belle Jeanne de Feuardent, femme d'un riche propriétaire terrien. Succombant à un attrait incontrôlable pour cet homme à l'horrible figure, Jeanne devint l'ensorcelée, celle dont la mort engendra les pires tragédies...
La découverte de l'univers de Barbey d'Aurevilly fut un vrai choc. Étrange, inquiétant, sauvage, son récit sans concession exacerbe la violence des passions amoureuses. A l'évidence, le bonhomme entretenait une fascination pour le sacrilège, l'horrible (le visage du prêtre) et les forces occultes (les bergers errant sur la lande aux pouvoirs de sorciers). La lisière du fantastique est aussi par moment allègrement franchie, notamment lors de l'épisode du miroir. L'écriture est à la fois précise, expressive et tout en tension. Il y a bien quelques longueurs mais les événements marquants sont si nombreux qu'à chaque fois que le propos semble s'enliser, l'intérêt du lecteur est relancé par un coup de théâtre. La violence est omniprésente et s'accompagne d'un refus de toute morale. Une forme d'outrance et d'insolence propre au dandysme qui sonne comme un défi adressé au bon goût. Et que dire des personnages : point de tiédeur ou de demi-mesure. du prêtre à Jeanne en passant par le mari trompé, les sorciers et même la Clotte, vieille femme paralytique qui sera lynchée sur la place publique, tous sont animés d'une force de conviction absolument remarquable et représentent des figures marquantes qu'il est difficile d'oublier.

Je suis sacrément content d'avoir plongé sans retenu dans ce bouillonnement des passions saupoudré d'un zeste de surnaturel où la morale n'a pas sa place. La violence de l'écriture de Barbey, surprenante et sulfureuse, m'a, je dois l'avouer, ensorcelé au point que j'ai hâte de poursuivre la découverte de son oeuvre avec le recueil de nouvelles Les diaboliques (tout un programme !).

Lien : http://litterature-a-blog.bl..
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CDemassieux
  01 décembre 2014
L'Ensorcelée c'est d'abord un titre trompeur qui focalise l'attention sur un personnage, certes majeur : Jeanne de Feuardent – quelle trouvaille onomastique lorsqu'on connaît son destin ! –, épouse le Hardouey. Or, le roman de Barbey d'Aurevilly s'attache autant, sinon plus dans un cas, à d'autres personnages, comme il appréhende plusieurs thèmes : l'Histoire, le fantastique, la foi, et même un peu celui des moeurs régionales, accentuant ce dernier en inondant son récit de patois normand. A moins que cet ensorcèlement ne relève que d'une passion déçue ?! Je ne saurais répondre…
L'histoire centrale nous est donc rapportée par le narrateur, d'après les dires d'un herbager du cru, puis ceux d'une aristocrate centenaire. Il la retranscrira, y mêlant ses impressions propres, pour en tirer finalement une tragédie locale aux accents universels. Sur la quatrième de couverture de l'édition Folio, une phrase en exergue résume bien l'intention de l'auteur : « J'ai tâché de faire du Shakespeare dans un fossé du Cotentin. »
Ça se passe dans une Normandie superstitieuse et reculée : La Manche – région natale de l'auteur –, et particulièrement autour d'une lande propice à tous les développements fantastiques : la lande de Lessay.
Au fait, L'Ensorcelée est-il un roman fantastique ? Oui, si l'on se réfère à quelques passages. Non, si l'on considère ce texte comme une tragédie, où planent les cadavres encore tièdes de la chouannerie – chère à l'auteur – et d'une société disparue, celle-ci incarnée par une antique courtisane, une vieille comtesse et surtout cet abbé de la Croix-Jugan, dont le destin écorché – le mot a son importance ! – atteste son attachement fanatique à l'Ancien Régime. Un abbé qui hante le récit comme un spectre.
Nous sommes donc à la fin du Consulat et au début de l'Empire, sur une terre éprouvée par ces combats entre Blancs royalistes et Bleus révolutionnaires. Les rancoeurs sont encore vives et la vengeance demeure au creux du ventre.
Jeanne, femme entre deux mondes (à la fois roturière et aristocrate par le sang), l'ensorcelée du livre, résume ce déchirement d'une nation que l'épisode napoléonien, cherchant à pacifier le pays, ne parviendra pas à étouffer complètement. de là certaines scènes d'une atrocité inouïe. Je pense au lynchage d'une femme dans un cimetière, traînée ensuite comme une bête. La même femme qui racontera auparavant son humiliation de jadis : tondue en place publique. Une tradition qui perdurera, si vous voyez ce que je veux dire !
Mais au-delà de la sorcellerie des pâtres, de l'apparition d'un revenant dans une église, un an après sa mort, L'Ensorcelée est une oeuvre profondément mystique, avec en filigrane la question de la rédemption. C'est aussi un crescendo dans le chaos des émotions et des croyances.
Lorsque Baudelaire parlait de « chef d'oeuvre » à propos de ce livre, il ne se trompait pas.
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Citations et extraits (33) Voir plus Ajouter une citation
MusardiseMusardise   11 mars 2015
Il n'y avait que lui à l'autel... Ni répondant, ni diacre, ni chœuret. Il était seul. Il sonna lui-même la clochette d'argent qui était sur les marches quand il commença l'Introibo. Il se répondait à lui-même comme s'il avait été deux personnages ! Au Kyrie eleison, il ne chanta pas... C'était une messe basse qu'il disait... et il allait vite. Moi, je ne pensais rien qu'à regarder. Toute ma vie se ramassait dans ce trou de portail... Tout à coup, au premier Dominus vosbicum qui l'obligea à se retourner, je fus forcé de me fourrer les doigts dans les trous qui vironnaient celui par lequel je guettais, pour ne pas tomber à la renverse... Je vis que sa face était encore plus horrible qu'elle n'avait été de son vivant, car elle tait toute semblable à celles qui roulent dans les cimetières quand on creuse les vieilles fosses et qu'on y déterre d'anciens os. Seulement les blessures qui avaient foui la face de l'abbé étaient engravées dans ses os. Les yeux seuls y étaient vivants, comme dans une tête de chair, et ils brûlaient comme deux chandelles. Ah, je crus qu'ils voyaient mon œil à travers le trou du portail, et que leur feu allait m'éborgner en me brûlant...
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VALENTYNEVALENTYNE   26 février 2017

Elle avait été belle comme le jour à dix-huit ans : moins belle cependant que sa mère ; mais cette beauté, qui passe plus vite dans les femmes de la campagne que dans les femmes du monde, parce qu'elles ne font rien pour la retenir, elle ne l'avait plus.
Je veux parler de cette chair lumineuse de roses fondues et devenues fruit sur des joues virginales, de cette perle de fraîcheur des filles normandes près de laquelle la plus pure nacre des huîtres de leurs rochers semble manquer de transparence et d'humidité. À cette époque, les soins de la vie active, les soucis de la vie domptée, avaient dû éteindre au visage de Jeanne cette nuance des larmes de l'Aurore sous une teinte plus humaine, plus digne de la terre dont nous sommes sortis et où bien nous devons rentrer : la teinte mélancolique de l'orange, pâle et meurtrie. Grands et réguliers, les traits de Maîtresse Le Hardouey avaient conservé la noblesse qu'elle avait perdue, elle, par son mariage. Seulement, ils étaient un peu hâlés par le grand air, et parsemés de ses grains d'orge savoureux et âpres, qui vont bien, du reste, au visage une paysanne. La centenaire comtesse Jacqueline de Monsurvent, qui l'avait connue, et dont le nom reviendra plus d'une fois dans ces Chroniques de l'Ouest, m'a raconté que c'était surtout aux yeux de Jeanne-Madelaine qu'on reconnaissait la Feuardent. Partout ailleurs, on pouvait confondre la femme de Thomas Le Hardouey avec les paysannes des environs, avec toutes ces magnifiques mères de conscrits qui avaient donné ses plus beaux régiments à l'Empire ; mais aux yeux, non ! il n'était plus permis de s'y tromper. Jeanne avait les regards de faucon de sa race paternelle, ces larges prunelles d'un opulent bleu d'indigo foncé comme les quinte-feuilles veloutées de la pensée , et qui étaient aussi caractéristiques des Feurdent que les émaux de leur blason. (page 112)
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michfredmichfred   02 juillet 2016
Était-ce l’heure à laquelle un croyant à cette épouvantable vision me la racontait ? Était-ce le théâtre de cette dramatique histoire, que nous foulions alors sous nos pieds ? Étaient-ce les neuf coups entendus et dont les ondes sonores frappaient encore à nos oreilles et versaient par là le froid à nos cœurs ? Était-ce enfin tout cela combiné et confondu en moi qui m’associait à l’impression vraie de cet homme si robuste de corps et d’esprit ? Mais je conviens que je cessai d’être un instant du XIXe siècle, et que je crus à tout ce que m’avait dit Tainnebouy, comme il y croyait.
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michfredmichfred   02 juillet 2016
— Quoi ! – reprit la Clotte avec un sentiment d’étonnement, – Jéhoël de La Croix-Jugan n’a plus son beau visage de saint Michel qui tue le dragon ! Il l’a perdu sous le fer du suicide, comme nous, qui l’avons trouvé si beau, nous, les mauvaises filles de Haut-Mesnil, nous avons perdu notre beauté aussi sous les chagrins, l’abandon, les malheurs du temps, la vieillesse ! Il est jeune encore, lui, mais un coup de feu et de désespoir l’a mis d’égal à égal avec nous !
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michfredmichfred   02 juillet 2016
D’ailleurs, vous êtes du pays et v’ n’êtes pas sans avoir entendu parler de certaines choses avérées parmi nous autres herbagers et fermiers… comme, par exemple, des secrets qu’ont d’aucunes personnes et qu’on appelle des sorts parmi nous.

— Certes ! oui, j’en ai entendu parler, – lui dis-je, – et même beaucoup dans mon enfance. J’ai été bercé avec ces histoires… Mais je croyais que tous ces secrets-là étaient perdus.

— Perdus, Monsieur ! – fit-il rassuré en voyant que je ne contestais pas la possibilité du fait, mais son existence actuelle, – non, Monsieur, ces secrets-là n’ont jamais été perdus, et probablement ils ne se perdront jamais, tant que j’aurons dans le pays de ces garnements de bergers qui viennent on ne sait d’où et qui s’en vont un beau jour comme ils sont venus, et à qui il faut donner du pain à manger et des troupeaux à conduire si on ne veut pas voir toutes les bêtes de ses pâturages crever comme des rats bourrés d’arsenic. »
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Jules BARBEY D’AUREVILLY– Les Diaboliques, Œuvre intégrale (FR)
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