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EAN : 9782070328017
197 pages
Gallimard (02/02/1995)
3.98/5   400 notes
Résumé :
"Le monde des théories n'est pas le mien. Ces réflexions sont celles d'un praticien. L'œuvre de chaque romancier contient une vision implicite de l'histoire du roman, une idée de ce qu'est le roman. C'est cette idée du roman, inhérente à mes romans, que j'ai fait parler." M. K.

« Dois-je souligner que je n'ai pas la moindre ambition théorique et que ce livre n'est que la confession d'un praticien ? L'œuvre de chaque romancier contient une vision impl... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (27) Voir plus Ajouter une critique
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Bobby_The_Rasta_Lama
  14 mai 2021
"Tout roman est une devinette du monde"
(G. G. Marquez)
Mes sentiments envers Milan Kundera étaient toujours quelque peu ambigus. Il n'y a que la langue allemande qui possède un mot très pratique, "hassliebe", pour les décrire avec exactitude : d'un côté j'apprécie énormément ses romans, et de l'autre il y a une sorte d'inexplicable antipathie envers Kundera-homme.
En ce qui concerne la littérature, peu m'importe. le grand critique littéraire tchèque F. X. Šalda disait déjà au début du siècle dernier :" Si tu es un mauvais homme, arrange toi avec le gendarme ou le curé, mais si tu es un mauvais écrivain, je me donne le droit de t'anéantir." Et Kundera est un écrivain excellent.
Loin de moi aussi l'idée qu'il soit un "mauvais homme", c'est seulement que l'attitude de ce natif de Brno envers ses ex-compatriotes déçoit et attriste plus d'un Tchèque. Kundera n'est pas le seul auteur qui tient à préserver sa vie privée (on peut penser par exemple à Volodine ou à Ferrante) et qui préfère s'adresser au lecteur uniquement à travers ses romans, en le laissant à sa propre interprétation. "La naissance du lecteur doit se payer de la mort de l'auteur", a écrit Roland Barthes dans son mémorable essai. On peut aussi comprendre que Kundera préfère voyager incognito, qu'il refuse les prix littéraires et les interviews, mais son refus de faire traduire ses romans en sa langue maternelle frôle, excusez l'expression, l'obstination d'un pédant.
Kundera vit en France depuis 1975. Ses premiers romans sont passés plutôt inaperçus, jusqu'à ce qu'il change de tactique en écrivant "L'insoutenable légèreté de l'être", une sorte de "socialisme, mode d'emploi", destiné au lecteur occidental, qui l'a tout de suite propulsé aux sommets littéraires. En 1995 il écrit son premier roman directement en français, "La lenteur", jamais traduit en tchèque. Un lecteur tchèque doit donc maîtriser le français, l'anglais, l'allemand, le suédois, le russe ou n'importe quelle autre langue étrangère pour continuer à lire Kundera. Seul Kundera peut bien traduire Kundera en tchèque, mais hélas, le temps lui manque. Il ne faut pas s'étonner que les Tchèques fidèles à son oeuvre font circuler les traductions "au noir", comme au bon vieux temps du samizdat. Désapprouvées par les uns, acceptées avec joie par les autres... ont-ils le choix ? C'est presque une ironie du sort qu'au moment où les Tchèques étaient à nouveau autorisés à lire Kundera, ils ont encore perdu cette possibilité....
Par une certaine solidarité, je n'ai donc jamais ouvert "La lenteur" ni un autre livre de Milan écrit depuis 1995. Puis j'ai fait exception avec son essai "L'art du roman" (jamais traduit en tchèque sous la forme proposée au lecteur français), et j'ai bien fait.
Kundera est un auteur intellectuel, dont l'oeuvre romanesque est complétée et accompagnée par le travail de philosophe et de théoricien littéraire. Dans "L'art du roman", il quitte la théorie pour nous expliquer sa vision personnelle du roman, que ce soit le sien ou le roman européen en général. On voit à quel point il est influencé par la phénoménologie de Husserl et de Heidegger, quand il parle, justement, des déceptions et des difficultés de la traduction, et des diverses interprétations des mots et des concepts qui varient et changent d'une langue à l'autre, d'un traducteur à l'autre, et aussi d'un lecteur à l'autre. Une explication édifiante qui m'a presque réconciliée avec Milan, en me disant que sa langue maternelle doit toujours garder une grande importance pour lui.
Il parle aussi de journalistes habitués à mener les interviews de façon qui arrange leurs propres desseins, et qui déforment systématiquement les propos de l'écrivain.
Avec le chapitre "Soixante-neuf mots", il nous propose, dans le genre typiquement kunderien, un petit dictionnaire des mots-clés de son univers fictif ; on trouve déjà quelque chose de similaire dans "L'insoutenable légèreté", mais cette fois c'est par nécessité d'éclaircir sa vision de ces termes, générée par sa désagréable expérience avec l'inexactitude des traductions.
Il nous parle aussi de l'art de la composition, en comparant le roman aux compositions musicales.
La plus intéressante des sept parties de "L'art du roman" (l'amateur de Kundera notera le chiffre magique récurrent !) est probablement le premier essai, "L'héritage décrié de Cervantes", qui commence par rappeler la série de conférences d'Edmund Husserl sur la crise de l'humanité européenne. Avec l'essor des sciences exactes, la vie humaine serait devenue quelque chose de parfaitement analysable, pesable, mesurable et explicable par la rationalité mathématique, en oubliant le monde vécu individuellement dans des milliers de réalités différentes (lebenswelt). Selon Kundera, c'est justement le roman dans sa continuité qui nous permet de visiter tous les recoins de l'âme d'un individu ancré dans son époque : historiographie, sociologie, philosophie ou économie nous en donnent une certaine image, mais les personnages comme Don Quichotte, Tristram Shandy ou Emma Bovary vont nous tirer par la manche en chuchotant : "Et si tout était autrement ?". Il n'y a que le roman qui nous dévoile les aspects divers de l'existence et ses multiples vérités. On s'interroge sur le sens de l'aventure avec Cervantes, on se demande ce qui se passe dans notre for intérieur avec Richardson, avec Balzac on monte dans le grand train de l'Histoire et avec Flaubert on retourne dans le quotidien en rêvant à nouveau de Cervantes et de l'aventure. Avec Tolstoï on vit des moments irrationnels au moment de prendre une décision, et avec Proust on exploite le Temps. le roman est un Paradis imaginaire de l'individuel, qui nous apprend tant les doutes nécessaires que la tolérance envers la vérité d'un autre. Et de ce point de vue, il serait donc un ennemi juré de toute idéologie dogmatique. le destin incalculable et imprévisible des personnages romanesques serait toujours accompagné d'un grand rire de Dieu (si ce n'est pas celui du lecteur), comme l'auteur se plaît à imaginer.
Et la place de l'auteur, dans tout ça ? Selon Kundera, l'auteur doit s'effacer au profit de ses personnages. Il y a peut-être une partie de l'auteur là-dedans, peut-être pas, à vous de voir... un roman contient autant de vérités que de lecteurs. Comme aux temps des conteurs et troubadours anonymes, il vit sa propre vie, et a toujours quelque chose à proposer pour enrichir les générations suivantes.
Voilà la vision de Milan Kundera, cet auteur qui s'efface délibérément au profit des mots et de la littérature.
Comme cette critique est déjà d'une longueur indécente, je vais garder pour moi ce que je pense de la biographie de la journaliste Ariane Chemin, au titre proustien "À la recherche de Milan Kundera". En hommage à un autre écrivain aimé de Kundera, cela aurait pu très bien s'intituler "Le procès II, ou Les testaments trahis de Milan K." Si vous voulez apprendre quelque chose de vraiment intéressant sur Kundera, prenez plutôt un livre de Kundera, un auteur à 5 étoiles.
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HORUSFONCK
  12 mai 2022
Voilà déjà quelque temps que Kundera rentre dans les instables piles de ma bibliothèque...
Et c'est L'art du roman , un essai, que j'ai choisi pour entamer l'oeuvre de cet auteur qui m'intriguait tant.
L'art du roman, c'est la vision éclairée et acérée de Kundera sur une prose de tous les possibles: Une sorte d'auberge espagnol (Kundera évoque celle de Cervantès) dans laquelle se rencontrent poésie, essai et philosophie. Un plat complet derrière lequel l'auteur doit s'effacer, et laisser la parole aux mots et aux fulgurances... Et Kundera de me donner une clef pour retourner lire Kafka au Château!.. Et de me rappeler le bonheur ressenti à la lecture du Brave soldat Chveik... Et l'envie (encore cette envie dans un temps compté, mesuré) d' attaquer le monument Cervantes et de découvrir Broch.
Milan Kundera (encore lui, c'est son bouquin après tout, non?) offre au lecteur d'intéressantes analogies avec la musique et sa composition: polyphonie, transitions, pas de transitions.
L'art du roman: Sept parties (tiens donc...) dont la dernière offre un aperçu saisissant de la bêtise dans l'oeuvre de Flaubert. Rappel salvateur.
Sept parties dans les quelles on trouve, entre autre, une sorte d'éloge à la diversion. Hop, on prend le chemin, le diverticule...
Pour moi, ce livre sur lequel je viens de passer quelques beaux jours, serait presque indispensable. À lire, en tout cas.
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peloignon
  21 janvier 2013
Contrairement à ce que pourrait laisser entendre son titre, ce livre n'a pas l'ambition de présenter une conception objective de l'art romanesque, mais plutôt de rassembler quelques textes (sept) où Kundera présente son sentiment bien personnel sur la littérature et sur sa propre personne en tant qu'écrivain : « le monde des théories n'est pas le mien. Ces réflexions sont celles d'un praticien. » (7)).
Concrètement, on y retrouve des réflexions sur certains écrivains, Kafka et Broch particulièrement, ainsi que sur sa démarche d'écrivain proprement dite, de même que l'expositions d'un lexique de concepts qui lui sont chers et d'un discours fait à l'occasion de la réception du prix Jérusalem en 1985.
Pour Kundera, un écrivain digne de ce nom doit s'inscrire quelque part parmi ceux qui le précèdent. Une simple répétition d'une forme déjà existante serait une superfluité complètement inepte. Pour compter, ou pour mériter de compter, il faut ouvrir une possibilité originale qui soit construite à partir d'une connaissance intime des grands maîtres. C'est pourquoi, tout au long de l'ouvrage, les références aux grands noms de la littérature occidentale qui l'ont influencé sont constantes. Si sa réflexion ne se veut pas objective, elle n'est donc pas non plus une pure affirmation subjective, mais plutôt une position existentielle assumant sa différence personnelle.
L'ensemble se lit très facilement et constitue une stimulation à l'écriture et à la lecture qui est toutefois empoisonnée par l'argumentation élégamment éloquente que fait l'auteur à propos de la mort de l'Europe ainsi que du sens de la littérature européenne.
Pour prendre le passage le plus directement explicite à ce sujet, Kundera écrit dans son lexique à propos de l'Europe:
"Au Moyen Âge, l'unité européenne reposait sur la religion commune. À l'époque des Temps modernes, elle céda la place à la culture (art, littérature, philosophie) qui devint la réalisation des valeurs suprêmes par lesquelles les Européens se reconnaissaient, se définissaient, s'identifiaient. Or, aujourd'hui, la culture cède à son tour la place. Mais à quoi et à qui? Quel est le domaine où se réaliseront des valeurs suprêmes susceptibles d'unir l'Europe? Les exploits techniques? le marché? La politique avec l'idéal de démocratie, avec le principe de tolérance? Mais cette tolérance, si elle ne protège plus aucune création riche ni aucune pensée forte, ne devient-elle pas vide et inutile? Ou bien peut-on comprendre la démission de la culture comme une sorte de délivrance à laquelle il faut s'abandonner avec euphorie? Je n'en sais rien. Je crois seulement savoir que la culture a déjà cédé la place. Ainsi l'image de l'industrie européenne s'éloigne dans le passé. Européen: celui qui a la nostalgie de l'Europe."(150-151)
Ha! C'est si vrai! Elle est si triste notre actualité! Si médiocre! Ce grouillement continuel où s'étale l'inculture et la mécréance sans queue ni tête, sans cause ni fin, par simple frénésie désespérée d'une vitalité bestiale. Je suis tellement européen, tellement nostalgique de l'Europe!
Et c'est aussi tellement formidable de trouver parfois quelques autres âmes qui soient aussi (mélancoliquement ou non) éprises des splendeurs passéistes! La douleur c'est quelque chose de bien réel, avec son poids bien à elle, sa quantité propre, sa mesure exacte et lorsqu'on la partage, elle se réparti sur plusieurs supports jusqu'à devenir supportable, maîtrisable et enfin, guérissable. La présence d'un autre qui soit différent de l'actualité, n'est-ce pas déjà l'ouverture d'un futur à l'horizon de l'Europe? Qu'en pensez-vous?
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JacobBenayoune
  27 mars 2020
Dans ce livre très intéressant pour tout amoureux de la lecture, Milan Kundera, en praticien talentueux, nous livre son art de romancier avec une fluidité suave, nous menant dans les arrière-fonds de la composition romanesque. Pour ce faire, il illustre ses idées par son propre parcours et par les oeuvres de ses modèles littéraires (Kafka, Broch, Musil et Gombrowicz…) issus de ce qu'il appelle la littérature de l'Europe centrale. Ainsi, ce livre est l'occasion pour le lecteur de découvrir ou redécouvrir l'oeuvre de plusieurs romanciers importants mais aussi de comprendre l'art de Milan Kundera et sa conception du roman.
Selon Milan Kundera le roman trouve son existence dans le fait d'exprimer ce que lui seul peut exprimer. Car si, par exemple, le bovarysme était expliqué sous forme d'essai, il n'aurait aucun attrait, de même que la bureaucratie selon Kafka. Bref, le romancier précède le psychologue et le sociologue. de plus, le roman qui est le genre le plus européen, a une relation étroite avec l'Histoire de l'Europe et la conscience européenne.
Autre idée que Kundera illustre dans son livre est celle qu'un romancier doit suivre la sagesse de son roman. C'est-à-dire qu'un romancier en élaborant sa trame romanesque, il doit suivre cette intelligence du roman, un cheminement logique que l'oeuvre exige (« Quand Tolstoï a esquissé la première variante d'Anna Karénine, Anna était une femme très antipathique et sa fin tragique n'était que justifiée et méritée. La version définitive du roman est bien différente, mais je ne crois pas que Tolstoï ait changé entre-temps ses idées morales, je dirais plutôt que, pendant l'écriture, il écoutait une autre voix que celle de sa conviction morale personnelle. Il écoutait ce que j'aimerais appeler la sagesse du roman. »). Par conséquent, un auteur est celui qui se cache derrière son oeuvre et n'apparait que par elle (une idée assez blanchotienne).
L'art du roman est un livre où l'on trouve aussi l'Histoire du roman et comment chaque auteur contribuent au développement du genre, mais aussi les différentes inspirations romanesques.
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JeanLouisBOIS
  11 mai 2012
Avec l'Art du roman, Milan Kundera entamait en 1986 son exploration d'une question qui l'a préoccupé tout au long de son oeuvre de romancier: Qu'est-ce que le roman? Que nous apporte le roman? En quoi est-il indispensable?
On pourrait craindre que le livre répondant à ces questions s'avère théorique, indigeste et ne s'adresse qu'aux seuls spécialistes. Tel n'est pas le cas! La grande force de Milan Kundera, c'est de parler à ses lecteurs avec une certaine simplicité, une certaine proximité. Il ne prétend pas faire le tour de la question. Il cherche par petites touches à atteindre le coeur du sujet en tant qu'auteur particulier ayant ses goûts et sa vision de la littérature. A partir de sept textes indépendants et apparemment disparates (essai, critique, discours officiel, dictionnaire personnel, entretiens, notes), il aborde différentes facettes du caractère indispensable du roman en tant que genre.
Pour Kundera, " le chemin du roman se dessine comme une histoire parallèle des Temps modernes" (p.20) et de la culture européenne. En illustration, il nous dit avoir été particulièrement sensible à quatre "appels" créateurs(p.26 à 28):
- Appel du jeu: Dans Tristram Shandy de Sterne et Jacques le fataliste de Diderot.
- Appel du rêve: Dans l'oeuvre de Kafka.
- Appel de la pensée: Dans L'Homme sans qualité de Musil et dans Les Somnambules de Broch.
- Appel du temps: Chez Broch, Aragon et Fuentes.
En résumé, pour l'auteur d'origine tchèque, est un roman toute narration qui permet d'appréhender l'existence humaine dans toute sa globalité en apportant un éclairage original, c'est-à-dire inexistant avant lui. le roman est le fruit d'une histoire qui le travaille, qu'il dépasse et dont il révèle, mieux que par tout autre approche, un aspect ou une "réalité enrichie"; ce surcroit de compréhension passe essentiellement par une forme particulière, un "style". C'est l'adéquation du sujet et de la façon de le rendre qui constitue le roman dans son unicité, dans sa valeur et dans sa nécessité. A ces conditions, le roman se hisse à la hauteur des plus grandes oeuvres d'art.
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Citations et extraits (76) Voir plus Ajouter une citation
Bobby_The_Rasta_LamaBobby_The_Rasta_Lama   12 avril 2021
On demande à Karel Capek pourquoi il n'écrit pas de poésie. Sa réponse : "Parce que je déteste parler de moi-même." Le trait distinctif du vrai romancier : il n'aime pas parler de lui-même. "Je déteste mettre le nez dans la précieuse vie des grands écrivains et jamais aucun biographe ne soulèvera le voile de ma vie privée", dit Nabokov. Italo Calvino avertit : à personne il ne dira un seul mot sur sa propre vie. Et Faulkner désire "être en tant qu'homme annulé, supprimé de l'histoire, ne laissant sur elle aucune trace, rien d'autre que les livres imprimés". (Soulignons : LIVRES et IMPRIMES, donc pas de manuscrits inachevés, pas de lettres, pas de journaux.)
D'après une métaphore célèbre, le romancier démolit la maison de sa vie pour, avec les briques, construire une autre maison : celle de son roman. D'où il résulte que les biographes d'un romancier défont ce que le romancier a fait, refont ce qu'il a défait. Leur travail, purement négatif de point de vue de l'art, ne peut éclairer ni la valeur ni le sens d'un roman. Au moment où Kafka attire plus l'attention que Joseph K., le processus de la mort posthume de Kafka est amorcé.
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Bobby_The_Rasta_LamaBobby_The_Rasta_Lama   11 mai 2021
Il y a un proverbe juif admirable : "L'homme pense, Dieu rit". Inspiré par cette sentence, j'aime imaginer que François Rabelais a entendu un jour le rire de Dieu et ce que c'est ainsi que l'idée du premier grand roman européen est née. Il me plaît de penser que l'art du roman est venu au monde comme l'écho du rire de Dieu.
Mais pourquoi Dieu rit-il en regardant l'homme qui pense ? Parce que l'homme pense et la vérité lui échappe. Parce que plus les hommes pensent, plus la pensée de l'un s'éloigne de la pensée de l'autre. C'est à l'aube des Temps modernes que cette situation fondamentale de l'homme, sorti du Moyen Âge, se révèle : don Quichotte pense, Sancho pense, et non seulement la vérité du monde mais la vérité de leur propre moi se dérobent à eux. Les premiers romanciers européens ont vu et saisi cette nouvelle situation de l'homme et ont fondé sur elle l'art nouveau, l'art du roman.
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Bobby_The_Rasta_LamaBobby_The_Rasta_Lama   14 avril 2021
L'esprit du roman est l'esprit de complexité.
Chaque roman dit au lecteur : "Les choses sont plus compliquées que tu ne le penses." C'est la vérité éternelle du roman mais qui se fait de moins en moins entendre dans le vacarme des réponses simples et rapides qui précédent la question et l'excluent. Pour l'esprit de notre temps, c'est ou bien Anna ou bien Karénine qui a raison, et la vielle sagesse de Cervantes qui nous parle de la difficulté de savoir et de l'insaisissable vérité paraît encombrante et inutile.
L'esprit du roman est l'esprit de continuité : chaque oeuvre est la réponse aux oeuvres précédentes, chaque oeuvre contient toute l'expérience antérieure du roman. Mais l'esprit de notre temps est fixé sur l'actualité qui est si expansive, si ample qu'elle repousse le passé de notre horizon et réduit le temps à la seule seconde présente. Inclus dans ce système, le roman n'est plus OEUVRE (chose destinée à durer, à joindre le passé et l'avenir) mais événement d'actualité comme d'autres événements, un geste sans lendemain.
+ Lire la suite
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Bobby_The_Rasta_LamaBobby_The_Rasta_Lama   24 avril 2021
Je n'utilise jamais le mot Tchécoslovaquie dans mes romans, bien que l'action y soit généralement située. Ce mot composé est trop jeune (né en 1918), sans racines dans le temps, sans beauté, et il trahit le caractère composé et trop jeune (inéprouvé par le temps) de la chose dénommée. Si on peut, à la rigueur, fonder un Etat sur un mot si peu solide, on ne peut pas fonder sur lui un roman. C'est pourquoi, pour désigner le pays de mes personnages, j'emploie toujours le vieux mot de Bohême. Du point de vue de la géographie politique, ce n'est pas exact (mes traducteurs se rebiffent souvent), mais du point de vue de la poésie, c'est la seule dénomination possible.
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tolstoievskitolstoievski   09 novembre 2021
Hélas, le roman est, lui aussi, travaillé par les termites de la réduction qui ne réduisent pas seulement le sens du monde mais aussi le sens des œuvres. Le roman (comme toute culture) se trouve de plus en plus dans les mains des médias ; ceux-ci, étant agents de l'unification de l'histoire planétaire, amplifient et canalisent le processus de réduction ; ils distribuent dans le monde entier les mêmes simplifications et clichés susceptibles d'être acceptés par le plus grand nombre, par tous, par l'humanité entière. Et il importe peu que dans les différents organes les différents intérêts politiques se manifestent. Derrière cette différence de surface règne un esprit commun. Il suffit de feuilleter les hebdomadaires politiques américains ou européens, ceux de la gauche comme ceux de la droite, du Time au Spiegel ; ils possèdent tous la même vision de la vie qui se reflète dans le même ordre selon lequel leur sommaire est composé, dans les mêmes rubriques, les mêmes formes journalistiques, dans le même vocabulaire et le même style, dans les mêmes goûts artistiques et dans la même hiérarchie de ce qu'ils trouvent important et de ce qu'ils trouvent insignifiant. Cet esprit commun des mass media dissimulé derrière leur diversité politique, c'est l'esprit de notre temps. Cet esprit me semble contraire à l'esprit du roman.
L'esprit du roman est l'esprit de complexité. Chaque roman dit au lecteur : « Les choses sont plus compliquées que tu ne le penses. » C'est la vérité éternelle du roman mais qui se fait de moins en moins entendre dans le vacarme des réponses simples et rapides qui précèdent la question et l'excluent. Pour l'esprit de notre temps, c'est ou bien Anna ou bien Karénine qui a raison, et la vieille sagesse de Cervantès qui nous parle de la difficulté de savoir et de l'insaisissable vérité paraît encombrante et inutile.
L'esprit du roman est l'esprit de continuité : chaque œuvre est la réponse aux œuvres précédentes, chaque œuvre contient toute expérience antérieure du roman. Mais l'esprit de notre temps est fixé sur l'actualité qui est si expansive, si ample qu'elle repousse le passé de notre horizon et réduit le temps à la seule seconde présente. Inclus dans ce système, le roman n'est plus œuvre (chose destinée à durer, à joindre le passé à l'avenir) mais événement d'actualité comme d'autres événements, un geste sans lendemain.

L'héritage décrié de Cervantès, 9.
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Une émission présentée par Guillaume Erner, en partenariat avec France Culture.
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