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EAN : 9782253130611
338 pages
Le Livre de Poche (14/01/2004)
3.96/5   68 notes
Résumé :
Kleist, Hölderlin, Nietzsche : trois destinées fulgurantes et sombres, où les éclairs du génie créateur illuminent des vies brèves, en proie à l’excès, à la démesure, à la folie.
Comme il l’a fait dans Trois poètes de leur vie, Stefan Zweig rapproche ici ces figures animées par un même mouvement intérieur. Pour ces errants, à peu près ignorés de leur vivant, la pensée ou la création ne sont pas cette sereine construction d’un idéal d’harmonie et de raison don... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (9) Voir plus Ajouter une critique
Lorsqu'on lui demandait pourquoi il n'écrivait pas l'histoire de sa vie, le compositeur magyar Franz Liszt répondait « c'est bien assez de la vivre » !

Je n'étais pas loin de penser comme lui, mais je dois avouer qu'avoir sa bio signée Stefan Zweig, ça a de l'allure…

Ces trois destins germains n'ont à priori que peu de rapport, Kleist, dramaturge excessif et subversif, Hölderlin, barde de l'hellénisme version teuton et Nietzsche le philosophe super héros prussien mais équinophobe.

Et pourtant, ces trois hommes n'ont choisi ni la tranquillité de l'esprit ni le repos de l'artiste. Contrairement à Goethe ou Schiller, sans doute sauvés par leur vertige, ils ont choisi, comme Faust, de pactiser avec le démon, de plonger tête bêche dans l'infini, sans compromis, sans recul mais en connaissance de cause.

Nous sommes tous agités par des formes de pulsions, des désirs ou d'autres ressorts psychologiques ou tendances de vie qui, nous le savons, avec le temps, jouerons contre nous. L'écrivain autrichien appelle cela métaphoriquement le “démon”. Ces trois âmes allemandes vont entrer en duel avec leur démon. Elles ne peuvent échapper à leur destin, autant essayer de couper de l'eau avec un couteau.

« La folie a creusé de trépidants ravins dans les refrains de la vie » écrivait le poète Tzara. le démon de l'infini, les poussent à surcharger de poids, sur la balance de leur vie, le plateau de leur oeuvre. Au bord du précipice, refusant les mains tendues par une vie trop prosaïque et – pour reprendre Tristan Tzara à nouveau - “la raison sans issue”, ils finissent tragiquement par chuter sous le poids de leur oeuvre, avalés par leur génie, et sont ainsi cueillis par le démon.

***

“L'Homme ne peut pas supporter tous les coups, et celui que Dieu frappe a, je pense, le droit de mourir”. Kleist souffre de ses excès, il n'a aucune mesure. Lorsqu'il a une passion, le démon s'empare de lui et lui donne une énergie démoniaque seulement pour là lui retirer dès que la passion s'affaiblie. Ereintant sa vie, au fil des tumultes de ses passions, le conduisant à brûler ses propres manuscrits, il finit par n'avoir plus que celle de la mort. Ainsi son démon, après l'avoir épuisé, tourmenté, isolé, car trop dangereux pour les autres, et lui avoir refusé le succès de son vivant, le conduit fatalement à s'ôter la vie.

“Ce n'est que pour de courts instants que l'homme peut supporter la plénitude divine. Ensuite la vie n'est que le rêve de ces instants.” Pour Hölderlin, les choses sont plus insidieuses. Ainsi le jeune poète, icône romantique au même titre que Novalis, Lord Byron, Lamartine et Keats, refuse catégoriquement, comme ses comparses, une vie sociale avec tout ce que cela implique de travaux alimentaires, de compromissions mondaines, et d'érosion du corps et de l'esprit. Il est poète et c'est tout. Son seul but dans la vie est d'apporter aux hommes la parole divine. Hypérion et Empédocle sont les héros de ce jeune Prométhée. Si ces premières années lui apportent une certaine notoriété il est vite incompris, sa poésie manque de chair, elle est hors sol, lui qui refuse tout expérience terrienne, et Goethe et Schiller lui tournent le dos. Mais, là où le démon avait poussé un Kleist, en conscience, à se supprimer, Hölderlin n'en fait rien. le démon lui retire lentement mais sûrement la raison, de sorte que ce jeune éphèbe aux boucles grecques continuera à vivre pendant plus de quarante ans, esseulé, embrumé, après sa mort sociale, oubliant jusqu'à son propre nom. Sa légende se muera en raillerie pour les jeunes étudiants prussiens.

“Si tu regardes longtemps dans un abîme, l'abîme regarde aussi en toi.” Enfin, Nietzsche, le sur-homme, en réalité très chétif, est sans cesse attiré par l'épicentre du séisme, le cratère du volcan, l'oeil du cyclone. Il encourage les philosophes à vivre sur un volcan, à penser dangereusement. Il ne veut pas d'un repos solennel et bourgeois comme Hegel, ou d'une vie momifiée et statufiée comme celle de Kant. Il veut penser jusqu'au bout, soigner son mal par une philosophie forte, il frappe désespérément sur l'enclume de sa chair maladive à la seule force de son marteau philosophique. le prophète dément annonce les guerres à venir, se fait son propre disciple dans la solitude de Sils Maria.

***

Zweig signe une triple biographie érudite, mieux construite que le triptyque précédent (« Trois Maîtres : Balzac, Dickens, Dostoïevski »), parfois emphatique et lyrique, mais surtout captivante, par la précision de sa plume, la clarté de son propos et la richesse de sa langue. le grand écrivain viennois assume sa subjectivité et ses interprétations. Il réussit à démasquer le démon qui est à l'oeuvre en chacun de nous et rend hommage au destin tragique des indomptables qui l'ont suivi.
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Ainsi que l'explique l'éditeur dans son introduction, le combat contre le démon qu'évoque Stefan Zweig dans ce livre, concerne Kleist, Hölderlin et Nietzsche, dont la force d'écriture est aussi puissante que passionnée. En effet, ces auteurs allemands ont non seulement pour point commun leur patrie mais plus encore : leur énergie créatrice animée par une force indomptable, les contraint sans cesse à combattre leur démon : celui de l'écriture comme un moyen de survie. Solitude et souffrance sont également ce qui les réunit. Comme à son habitude, l'auteur nous brosse avec verve et talent, ces trois portraits d'écrivains dont la démesure et la folie, a marqué les destins. Ce qu'on retiendra, c'est que l'écriture est pour chacun d'entre eux, un exercice vital qu'ils ont pratiqué passionnément tout au long de leur vie dans la lutte et l'acharnement. Certes avec chacun son propre style. Ainsi Heinrich Kleist représente t-il selon Zweig, l'auteur tragique par excellence, Friedrich Hölderlin, l'éternel éphèbe de la poésie allemande et Friedrich Nietzsche, le nomade de la pensée assassin de Dieu.

Si tout le monde connaît plus ou moins Nietzsche, il est plus rare que les gens aient déjà entendu parler de Kleist ou Hölderlin. Pourtant, ces derniers ont bien marqué la littérature allemande. Pas de leur vivant, et c'est aussi l'une des raisons pour lesquelles Zweig leur a dédié ces textes, mais de façon posthume. Personnalités sombres et complexes, les auteurs ici étudiés par Zweig, intriguent. Personnellement, j'avais déjà vaguement entendu parler d'eux sans avoir jamais rien lu. C'est pourquoi, je me suis lancée dans cette lecture. Autant pour le style de Zweig que j'affectionne particulièrement, que pour découvrir ces auteurs allemands méconnus que sont Kleist et Hölderlin. Il me fallait donc essayer de comprendre ce point commun (le démon) qui caractérise nos trois « torturés ». A la lecture de ce livre, je constate que l'angle d'étude proposée par Zweig se justifie : « Pour ces errants, à peu près ignorés de leur vivant, la pensée ou la création ne sont pas cette sereine construction d'un idéal d'harmonie et de raison dont Goethe donne l'exemple accompli ; elles ne peuvent naître que dans le corps à corps avec un démon intérieur qui fait d'eux les fils de Dionysos, déchiré par ses chiens ». Extrait de la 4e de couverture. L'affection portée par Zweig au génie, à la folie et à la création artistique des trois auteurs est le dénominateur commun de ces textes. Et j'ai trouvé l'hommage brillant, si ce n'est l'écriture de Zweig que pour une fois, j'ai trouvé « trop lyrique ». Il est certes question de poésie et de tragédie mais pour moi, les métaphores compliquées et les comparaisons à outrance m'ont lassée (exceptée l'étude sur Nietzche). Et le livre a bien failli me tomber des bras plus d'une fois. C'est bien dommage d'ailleurs, car le tryptique constitué de l'auteur, des sujets et de la thématique, m'avait semblé séduisant. Malheureusement, bien que cette lecture m'ait permis de percevoir le sombre génie créateur des intéressés, je l'ai trouvée à force de formules trop imbriquées, ennuyeuse... Ceci dit, pour découvrir le portrait complet de Nietzsche par Stefan Zweig, n'hésitez pas à lire le livre du même nom.

Kleist fuit son démon dans les voyages. Peu importe sa destination, il court le monde pour échapper à son trop plein passion. Avec lui, c'est tout ou rien : entre exaltation et refoulement, sa dualité a fini par le conduire au suicide.

Sa quête de pureté l'abandonnant à son orgueil inavoué, il s'enferme dans sa bulle, qui lui laisse libre cours à ses tourments. Conscient de son talent, il préfère s'effacer pour ne pas s'abîmer au vulgaire monde matériel. Pourtant, il sait que cette décision sera fatale à sa poésie. Peu importe, il se sacrifie pour la pureté de son art même si pour cela, il doit passer pour un faible. Il finira sa vie oublié de tous sous les traits de Scardanelli.

Nietzsche est le philosophe de la liberté et de la vérité. Combattant ses démons par un travail sans relâche, Nietzsche « accouche » de sa pensée dans la souffrance et la solitude. Si ce qui le tue pas le rend plus fort, ce philosophe martyre assassin de Dieu, nous prouve par son combat contre le démon que l'homme et son art ne font qu'un.
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Super livre!!! Un ouvrage de réference et une introduction passionnante sur le romantisme allemand.
Aprés les romans et les nouvelles, Stefan Zweig aborde le genre biographique, toujours sous l'angle de la psychanalyse.Il s'agit d' "accorder plus d'importance à l'homme qu'à l'oeuvre, ne voir dans celle-ci qu'un auxiliaire pour mieux pénétrer la psychologie de son auteur."
Je n'ai qu'une hâte, c'est de me plonger dans les oeuvres de ces auteurs que je viens de redécouvrir sous un jour nouveau!
"Il n'existe pas de grans art sans la présence du démon...Il n'y a pas de grand art sans inspiration et toute inspiration émane d'un au-delà inconscient, d'une intuition qui dépasse l'intelligence.(...)Tout esprit créateur est inévitablement amené à entrer en lutte avec son démon, et c'est toujours un combat passionné, héroique, le plus magnifique de tous les combats.
Holderlin, Kleist et Nietzsche sont les types allemands les plus représentatifs du poète terrassé par le démon...Nous appelons démon l'inquiétude primordiale et inhérente à tout homme qui le fait sortir de lui-même et se jeter dans l'infini, dans l'élémentaire..."
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Zweig nous livre aussi, comme il l'avait fait pour d'autres écrivains comme tolstoï, Dickens, et Balzac, une fenêtre d'entrée privilégiée, pour comprendre trois constellations allemandes durables malgré la fugacité de leur existence. Je dois signaler tout de même, qu'il faut apprécier Kleist, Nietzsche et Hölderlin avant de se lancer dans pareil essai. On a affaire à un essai fortement emphatique, pour ne pas dire dithyrambique. Autrichien de nationalité, Zweig connaissait aussi bien l'allemand que le français ou encore l'anglais. D'ailleurs, il a aussi été traducteur, notamment pour certaines oeuvres du français à l'allemand de Romain Rolland, son ami et maître, avec qui il a entretenu une riche correspondance.
Revenons maintenant à son essai « le combat avec le démon ». Zweig, bien documenté et connaisseur des trois auteurs allemands, nous livre ici, non pas un essai ardu d'universitaire, mais une analyse d'un artiste et écrivain, à propos d'auteurs qui ont connu, de leur vivant, une existence non enviable (Nietzsche et Hölderlin devinrent fous, et Kleist s'est suicidé). L'essai, par sa lucidité offre au lecteur un panorama intéressant, subjectif, sur ces trois figures, surtout celles de Kleist et Hölderlin, assez peu connues chez le grand public.

Si par contre, vous connaissez assez bien ces trois auteurs, l'intérêt de cet essai s'amoindrit. Ce n'est pas un essai portant sur des perspectives inédites, ou un rapprochement entre les trois écrivains allemands, dans la tradition de la littérature comparée. L'érudition de Zweig est agréable à parcourir, mais ne va pas forcément intéresser les littérateurs et les universitaires, surtout s'ils sont versés, peu ou prou, dans le 19e siècle allemand.

Mais qu'importe ! « le combat avec le démon » est un excellent essai regroupant trois biographies passionnantes, d'un biographe qui excelle dans la matière (son essai sur Marie Antoinette est toujours une référence). Avec une plume extatique, fiévreuse par moment, Zweig ne se contente pas de relater les événements marquants de la vie des trois auteurs, mais analyse aussi les oeuvres et le contexte de leurs compositions etc. C'est très passionnant sans tomber dans le pittoresque ou dans le pompeux. C'est un essai qui ne souffre pas de cette rigidité qu'on peut rencontrer à la lecture de certains germanophones, et qui se ressent dans le ton doctoral. L'essai sur Nietzsche, particulièrement, m'a saisi par sa majestueuse analyse, aussi bien sur l'homme que sur son oeuvre. Hölderlin, poète de l'impossible, frère germain d'un Rimbaud, n'a jamais cessé d'exalter la pureté de l'âme qui était difficilement conciliable avec une époque corrompue.

« Les hommes ont de la peine à reconnaître les purs », est une citation tirée de la mort d'Empédocle, pouvant à elle seule résumer son oeuvre fougueuse à l'image de son Hyperion.

Je vous invite vivement à lire cet essai qui se lit comme un roman. C'est finement écrit, savamment mené par un Zweig au sommet de son art de biographe. Je trouve que cet essai est plus pertinent que celui qui portait sur tolstoï, où Zweig, précipitamment, l'avait mal jugé sur l'oeuvre de sa maturité (notamment dans « Ma confession » de tolstoï). Peut-être que Zweig avait pris le temps nécessaire pour écrire les trois biographies composant le combat avec le démon, contrairement à celle de tolstoï, qui reste solide dans ses propos malgré quelques approximations de temps à autre.

Néanmoins, je ne peux que vous conseiller chaleureusement le combat avec le démon, où la virtuosité de Zweig rend hommage aux trois figures allemandes, avec précision et érudition. Un petit régal dont il serait dommage de s'en passer.


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Quelle dose de vérité un homme peut-il supporter ? F Nietzsche le Gai Savoir

Ce texte de Stefan Sweig (1881-1942), der kampf mit dem dämon, édité pour la première fois en 1937, traduit par Alzir Hella, utilise la figure de style des Vies parallèles de Plutarque, en proposant d'exposer trois figures héroïques : Hölderlin, Kleist et Nietzsche. Tous trois projetés hors de leur moi par une puissance formidable, supraterrestre, un cyclone de passion et qui finissent prématurément dans le suicide et la folie. Des météores, incompris de leur génération, rayonnant dans leurs brèves missions. “Eux-mêmes ignorent ce qu'ils sont et le chemin qu'ils prennent parce qu'ils ne font que venir de l'infini, pour aller à l'infini : c'est à peine si dans l'ascension et la chute rapides qu'est leur vie ils frôlent le monde réel.”

J'ai lu pour l'heur la partie consacrée à Frédéric Nietzsche. Ce texte dense de 90 pages possède une force de pénétration stupéfiante qui n'étonnera pas les connaisseurs de Sweig. Que l'on soit lecteur ou non de Frédéric Nietzsche, nul ne saurait passer à coté de ce monument de compréhension intime du philosophe qui vous imposera une nouvelle plongée dangereuse dans Zarathoustra, Ecce Homo ou le Gai Savoir. L'ami de Freud décrit l'homme en ses multiples dimensions, psychologique en digne ami et disciple du grand viennois, et celles du philosophe ou plutôt du philalèthe, ami de l'Alètheia plutôt que de Sophia, et bien sur de l'écrivain.

lire la suite sur www.quidhodieagisti.fr
Ne manquez pas ce moment d'élévation dans notre monde gris et vulgaire.

Lectori salutem, Patrick

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Citations et extraits (43) Voir plus Ajouter une citation
L'art ne connaît pas de plus beau moment que celui où il peut montrer l'excès dans son eurythmie même, en cette minute d'unisson universel où la dissonançe se fond en une divine harmonie ; où les contrastes les plus violents comblent la distance formidable qui les sépare pour échanger un rapide baiser d'amour : plus l'opposition à été grande, plus cet embrassement est puissant, plus deux courants qui se rejoignent confluent tumultueusement.
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La prose allemande n’a rien de plus pur, rien de plus aérien que cette onde sonore qui ne s’interrompt pas un seul instant ; aucune œuvre de la poésie allemande n’a une pareille continuité du rythme, une pareille statique de la mélodie harmonieusement déployée. Car, pour Hölderlin, la noblesse de la parole était l’élément fondamental de son être : aussi, elle s’affirme sans aucun artifice et tout spontanément dans Hypérion et compense la faiblesse du fond par la magie de la forme. Tout suffit à pénétrer, à remplir et à soulever cette prose bruissante et enthousiaste, qui donne de l’ampleur aux figures les plus fausses, de telle façon qu’elles ont l’air de s’animer et de vivre réellement ; cette magie compense la pauvreté des idées par la force de l’élan verbal, à tel point qu’elles retentissent, comme si c’était une révélation venue du ciel, à tel point aussi que les paysages irréels s’épanouissent, dans l’ambiance de cette musique, comme un rêve éclatant. Le génie d’Hôlderlin vient toujours de l’inconcevable, de l’incommensurable : toujours il a des ailes, toujours il semble descendre d’un monde supérieur, dans notre âme étonnée et ravie. Toujours celui qui est le plus faible des artistes et des vivants triomphe par la pureté et la musique.
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Le cœur prophétique d’Hôlderlin sait exactement que c’est l’heure de la chute du soleil, de son propre crépuscule et de la fin prochaine. Mélancoliquement, il n’a plus songé qu’à sa jeunesse : « Enfin tu t’éteins, ô ma jeunesse » — et la fraîcheur du soir souffle tristement à travers sa poésie.

J’ai peu vécu, Et pourtant c’est la froideur du soir que déjà
Je respire. Et, muet, je suis ici déjà
Pareil aux ombres ; et déjà, impuissant à chanter,
Mon cœur douloureux s’endort dans ma poitrine.


Son aile est brisée et lui, qui ne vit véritablement qu’en plein vol, dans l’élan poétique, ne trouve plus son équilibre. C’est maintenant qu’il doit expier la faute de ne s’être pas occupé « seulement de la surface de l’être », mais « d’avoir livré à l’action destructrice de la réalité toute son âme, dans l’amour, comme dans le travail ». L’éclat, l’auréole du génie a fui son front ; il se recroqueville anxieusement en lui-même, pour se cacher devant les hommes, dont la fréquentation lui cause une douleur presque physique. Plus faiblit l’énergie dont il dispose pour se contenir, plus se manifeste l’action du Démon qui fait vibrer ses nerfs. Peu à peu la sensibilité d’Hôlderlin prend un caractère maladif et les élans de son âme deviennent des transports physiques. La moindre chose peut l’irriter et briser l’humilité voulue qu’il a mise autour de lui comme une cuirasse protectrice ; partout, sa sensibilité exacerbée de poète vaincu croit voir « des offenses et le poids du mépris ». De même son corps réagit de plus en plus fortement, par des dépressions et des emportements, aux moindres changements atmosphériques : ce qui à l’origine n’était qu’une « sainte insatisfaction » de l’esprit est maintenant un malaise neurasthénique de tout son être, une crise et une catastrophe nerveuses. Ses gestes deviennent toujours plus capricieux et son humeur toujours plus impulsive et, déjà, son œil, qui naguère était si clair, commence à vaciller avec inquiétude, au-dessus de ses joues affaissées. Continuellement l’incendie s’étend sur tout son être ; le Démon de l’agitation et de la confusion, le sombre esprit de cette flamme a de plus en plus de prise sur sa victime ; c’est « une inquiétude étourdissante » qui « s’accumule autour de son âme », et qui le pousse d’un extrême à l’autre, de l’ardeur à la froideur, de l’extase au désespoir, d’une allégresse divine à la plus noire mélancolie, de pays en pays et de ville en ville.
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Le plus désemparé des poètes allemands (Keist) dote son pays, un instant avant son suicide, de la plus parfaite des tragédies, tout comme Höelderlin lui lègue, un moment avant de sombrer dans la démence ses hymnes orphiques d'une sonorité céleste, comme Nietzsche, avant l'effondrement de son intelligence, lui donne la plus sublime ivresse spirituelle, la parole légère et étincelante. Rien ne saurait rendre la magie de ce chant du cygne, d'une beauté merveilleuse et inexplicable comme le dernier sursaut d'une flamme qui se meurt.
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[L'idée dominante de Kleist] est que chacun doit avoir un plan ; et jusqu'à la mort, presque, cette illusion le poursuivra qu'il faut se fixer un but, choisir judicieusement ses moyens, que le problème de la vie se résout comme un problème d'algèbre ou de stratégie.
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Stefan Zweig, auteur à succès, se voulait citoyen d'un monde qu'unifiait une communauté de culture et de civilisation. Il n'a pas survécu à l'effondrement de ce «monde d'hier» qu'incarnait la Vienne impériale de sa jeunesse.
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